‹ ConfessionsChapitre 9 sur 32 · IX

IX

Laides, église et chapelle : l’une avec ses colonnes romano-gothiques peintes à la détrempe, en rose et vert clair, son autel gothico-roman chromologiquement décoré de même, ses autels des bas côtés tout petits et par trop pauvrement prétentieux sous un vitrail d’Épinal à la douzaine et, au long des murs verdâtres et rougeoyants, de moisissures et… de couleurs de chez le mauvais marchand, un chemin-de-croix signé… rue Bonaparte ; — l’autre et son chemin-de-croix signé… rue Saint-Sulpice, ses bancs, son autel, sa chaire-bureau, de ce jaune-pisseux… et pire ou mieux au choix, son plafond presque d’appartement, le tout avec des prétentions confortables dans le délabré, par-ci, par-là un prie-Dieu de velours grenat pour les mamans et des chaises de paille multicolore, à la belge, pour les papas et les messieurs du clergé, désireux d’assister, mamans, papas et les messieurs du clergé, à l’enseignement spirituel « prodigué » à leurs chère progéniture et tendres ouailles, — et celles-ci ! pour quelques gamins comme moi, alors, je le dis sans plus de modestie que de droit — presque encore innocents ou.., à demi, encore, ignorants du péché « péché honteux », du « vice impur », un flot de galopins déjà vicieux, à moitié flétris dans la fleur de leurs douze ans, ironiques, incrédules, qui chantaient « Ah, si tu crois que j’t’aime » sur l’air de « Esprit Saint, descendez en nous ! »

Laides, église et chapelle. Affreux et odieux, pour la plupart, les « gosses » du catéchisme dont j’étais, moi, encore aimable et naïf.

De l’enseignement en lui-même, qu’en dire ? C’était à peu près comme la messe basse que nous entendions le dimanche de grand matin, dans l’étroite église provisoire de la rue de Clichy, blottis dans un recoin qui était le baptistère, — correcte, sèche, — et pas longue, la messe.

Pas assez du moins pour moi vraiment, j’y insiste, qui, élevé sans fanatisme par des parents point dévots, mais d’une religion plus que ce qu’on appelle raisonnable dans les milieux bourgeois, avais l’intuition des beautés ou plutôt des bontés vraies de la doctrine chrétienne ou plutôt catholique en attendant qu’après un long temps d’erreurs de toute sorte et de fautes violentes, je dusse en un jour de malheur et de bonheur, exhaler mon âme convertie en des vers qu’on a bien voulu trouver remarquables.

Et ma première communion fut « bonne ». Je ressentis alors, pour la première fois, cette chose presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent, de la Présence absolument réelle, dans une sincère approche du Sacrement. On est investi, Dieu est là, dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en l’imaginant. Non. Et l’indifférence des impies, la froideur des incrédules, quand par dérision ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège…

Ma confession générale avait été scrupuleuse : je me souviens de m’ètre accusé de vol parce que ayant par mcgarde emporté de chez une épicière de la rue des Dames deux images d’un sou au lieu d’une ! C’était bien, n’est-ce pas, cela ?

Or, dans l’après-midi du jour le plus beau de la vie, selon Napoléon I, après avoir été confirmé de la main de l’infortuné évoque Sibour, qui devait périr assassiné quelque temps après de la main d’un prêtre interdit, comme j’étais invité par la mère d’un camarade du catéchisme à prendre le thé chez eux et qu’il se trouvait que feu son mari avait servi dans l’artillerie, elle me dit : « Mais, puisque Monsieur votre père est un capitaine du génie en retraite, il a dû connaître mon pauvre maria l’École polytechnique… » Et moi qui savais que mon père, d’ailleurs lui-même fils d’un notaire et qui, petit clerc de ce dernier, s’était à seize ans engagé pour la campagne de France et avait passé très vite du rang au grade d’officier dans un corps où il fallait les mêmes études qu’à l’École, je répondis : « Ô certainement oui. » Ce gros et laid et bête mensonge me pesa quelque temps ; après quoi pour en finir avec mes opinions religieuses d’alors (ô misère ! un enfant de douze, puis de treize ans !) l’année d’ensuite, lors du renouvellement de ma première communion, avec d’autres polissons de treize ans, je le répète à dessein ! je refusai de me confesser.

Vous voyez bien que nous valions à cette époque les jeunes libres-penseurs, potaches ou macrotins, de ces jours-ci !

Quittons, pour y revenir peut-être plus tard, ces choses… réparables, — puisqu’elles furent réparées bien des années après, et mémorablement, alors et depuis.

Le jour de mon entrée au lycée suivit de près celui de ma première communion. Moins solennel, il fut important, lui aussi. Pensez donc ! il s’agissait d’être lycéen, de faire « des études », d’être parmi les moyens à la pension, — et la pension avait un uniforme tout comme les lycées d’internes, et le patron préférait que ses élèves eussent un uniforme pour aller au lycée (le lycée n’avait pas, lui, d’uniforme). On y allait deux fois par jour, excepté les dimanches et les jeudis. Je nous vois encore, en longue file, descendant la rue Blanche, arpentant la rue Saint-Lazare et circulant parmi l’encombrement écolier du petit bout Nord de la rue Caumartin qui nous faisait aboutir en face de la lourde porte « monumentale » entre les fontaines non moins monumentales « ornées » de têtes de lions, dignes d’être ceux de l’Institut, qui étaient, comme leurs doctes confrères, censés cracher de l’eau ou en vomir, comme vous voudrez, mais qui restaient le plus souvent à sec.

J’étais désigné pour la septième… J’entrai chez le père Robert, un homme âgé, vif comme la foudre et qui punissait ferme. En ce temps-là les professeurs portaient la robe et la toque, et les prières d’avant et d’après la classe, celle-ci, de prière, au son du tambour que battait dans la cour un garçon qu’on appelait, de mon temps du moins (pourquoi ?) Suce-Mèche — étaient en latin, Veni, sancte Spiritus… Sub tuum…

Je commençais, comme je devais finir, avec du zèle et du succès dans l’intervalle, par être un cancre, mot affreux, sens large et plus clément que rébarbatif au fond, et les punitions ne me furent pas épargnées par l’excellent professeur. Le latin m’amusait encore un peu, la mathématique (ô cette règle de trois, je la comprends moins que jamais, tout en la raisonnant un tantinet mieux qu’alors !) ; mais l’histoire (des dates !), la géographie des noms !) m’embêtaient ferme.

Le premier de la classe, grosse tête ébouriffée et maligne, était toujours M. Marins Sépet. Moi je flottais entre vingt-cinq et trente sur trente-cinq.

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