XII
Je dois pour m’acquitter en conscience des révélations dans lesquelles il me faut entrer, revenir d’un peu loin sur mes pas et parler à nouveau de ma toute prime adolescence, combien différemment, hélas ! des chapitres qui précèdent immédiatement le pénultième.
Àl’ignorance quasiment céleste du premier communiant, à l’encore en quelque sorte inconscience du mauvais « renouvelant », devait succéder, parallèlement à l’incrédulité croissante, cette sensualité ridicule et d’autant pire qu’elle reste tristement impuissante… jusqu’à l’explosion prématurée d’une virilité facticement précoce, d’autant pire à son tour.
Ajoutez à ces fatigues auxquelles se mêlaient encore des remords, s’il m’est permis de m’énoncer et de me dénoncer ainsi, l’éveil tant puéril d’ailleurs de l’homme de lettres que j’étais destiné à devenir… Car il paraît que j’étais destiné à devenir un homme de lettres ! Et vous verrez d’ici le petit abruti que je ne manquais pas d’être entre mes quatorze et mes treize ans.
Mes « remords » ne laissaient pas, en outre, d’être parfois amusants, au fond, quand j’y pense, maintenant ! Mon confesseur, quand il me chapitrait à propos de ce fameux sixième commandement dont je devais beaucoup plus et beaucoup trop tard apprécier toute la haute et salutaire importance, avait coutume de me préconiser, lorsque le diable me tenterait, la prière, et la prière à mains jointes de préférence. Hélas ! je les joignais, mes faibles mains, de mon mieux qui n’était pas toujours le mieux qu’il eût fallu, ni le plus longtemps possible…
L’homme de lettres, disons plutôt, si vous voulez bien, le poète, naquit en moi vers précisément cette quatorzième année si critique, de sorte que je puis dire qu’à mesure que se développait ma puberté, mon esprit, aussi, se formait, à sa façon que voici en quelques lignes…
Mes premières lectures ou pour parler plus nettement, ma première, toute première, lecture fut, — en dehors naturellement des livres classiques dans l’espèce, Gamiani, l’Enfer de Joseph Prudhomme, l’Examen de Flora, les œuvres secrètes de Piron, — fut, dis-je, les Fleurs du Mal, 1 édition, qu’un pion avait laissé traîner sur sa chaire et que je confisquai sans scrupule. Il va sans dire que je n’avais aucune idée de cette poésie si éloignée de mon âge, nourri, aussi bien, de plus sages « morceaux choisis… » Même le titre fut pour moi longtemps fermé et j’avais dévoré le bouquin sans y comprendre rien sinon que ça parlait de « perversités » (comme on dit dans les pensionnats de jeunes demoiselles) et de… nudités parfois, double attrait pour ma jeune « corruption », — et j’étais fermement persuadé que le livre s’appelait tout bonnement : Les Fleurs de Mai.
Quoi qu’il en soit, Baudelaire eut à ce moment, sur moi, une influence tout au moins d’imitation enfantine et tout ce que vous voudrez dans cette gamme, mais une influence réelle et qui ne pouvait que grandir et, alors, s’élucider, se logifier avec le temps…
Un certain jour de congé, je « bouquinais », pour, ma foi ! la première fois de ma vie, en compagnie d’un camarade, car on commençait trop tôt, à mon avis d’aujourd’hui, à me laisser sortir seul. Vers le milieu du quai Voltaire, chez un libraire nommé Beauvais, nous avisâmes les Cariatides. — et j’avoue que la lecture de ces vers, charmants en vérité et peut-être plus puissants dans leur bouillante jeunesse que les œuvres plus parfaites de la maturité de Banville, m’empoigna sur-le-champ, bien autrement encore que la condensation et la
… À ce festin, de toutes parts venus.
Soupaient tous les don Juan et toutes les Vénus.
… Il n’y eut pas jusqu’aux un brin extravagantes et peut-être un tantinet fumistes strophes quarante-huit et phalanstériennes qui commencent par
Coupe, sein, lyre,
Triple délire
Où ne peut lire
L’œil d’Israël,
Sous ton déisme
Se brise au prisme,
Le synthétisme
Originel…
qui ne séduisissent véhémentement mon goût déjà prononcé pour le tortillé et la phraséologie un peu vague que l’on me reproche, à tort, je l’espère, aujourd’hui, tout au moins. Banville, d’ailleurs, dans les éditions subséquentes, supprima ce poème que mit en musique… sacrée, le si intéressant Gabaner, l’auteur du Pâté, dont voici les vers faits par lui-même, que je vous donne comme inédits :
Décidément ce pâté
Est délicieux ; de ma vie
Je n’en ai, je le certifie,
Mangé de mieux apprêté…
Ami Jean, retournes-y !
Va-t’en faire à la pâtissière
Mon sincère
Compliment…
Excellent,
Excellent !
Je devais, quelques années après ces premières impressions littéraires, connaître et Banville et Gabaner en personne, et bien d’autres aussi de qui il sera question en leur temps comme de Cabaner et de Banville : ce ne sont pas (hélas ! et Dieu merci !) les souvenirs de toutes sortes qui me manquent. On me reproche même comme une pose et une affectation d’en publier de droite et de gauche, par trop, tandis que ce n’est, la plupart du temps, de-ci de-là, que débarras douloureux ou, comme ceci par exemple, que pénibles confessions.
… De mes essais littéraires, je ne dirai rien, sinon qu’ils furent détestables. J’ai d’ailleurs oublié, sauf quelques vers et quelques plans, ces élucubrations parallèles à… de mauvaises habitudes. Il me souvient, entre autres choses, que je pourrais qualifier en quelque sorte de masturbantes, car elles étaient bien le fruit (quel fruit !) de mon seul « intellect » privé de tout commerce avec quoi que ce soit, bon sans, goût, tact, il me souvient donc, de l’ébauche d’un drame sur Charles le Fou (lisez Charles VI) dont le premier acte (celui du bal masqué où le roi brûle à moitié et commence à devenir maniaque)
Que l’on boive et que l’on danse
Et que monseigneur Jésus
Avecque les saints balance
La chaîne des pendus !
Quant à vous informer de la suite de ce drame, non, vraiment, en bonne conscience, et vous ne le voudriez pas. Bornez-vous à savoir que le second acte, insistant sur le premier et formant en quelque sorte un second prologue, avait pour décor la légendaire forêt où l’infortuné monarque rencontrait une espèce de sauvage, braconnier ou tout simplement ivrogne dont la vue baroque et plus qu’insolite le fait tourner fou définitivement. Et, dans les actes d’après, en avant les Anglais, la guerre de cent ans et cætera desiderantur !
Aussi, le projet, ô antithèse ! d’un Charles le Sage : le roi Jean, Étienne Marcel…
Enfin un Louis XV en six actes où un Damiens avec une sœur au Parc-aux-Cerfs.
Le sang du peuple il cri’ vingince !
déjà…
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