XIII
Hélas ! il me faut rétrograder de ces innocents petits efforts vers « l’Art » par devers une psychologie plutôt physiologique, triste en tout cas.
Ce fut aux environs de l’époque où se remuait en moi la manie des vers et de la prose (car je faisais aussi d’étranges nouvelles sous-marines à la façon, plutôt, d’Edgar Poe — car Jules Verne, d’ailleurs jamais très haut coté dans ma curiosité, n’était pas encore inventé, que je sache, — et de quelle façon, justes dieux ! — et des contes dont l’Hoffmann des Frères Sérapion se fût réjoui passablement, tantily était naïvement plagié) que commença de grouiller dans mon… cœur l’amalivité dont j’ai parlé plus haut et, pour brusquer l’aveu ridicule, il m’arriva dès lors d’éprouver à l’endroit de plusieurs camarades plus jeunes que moi et successifs ou collectifs, je ne me souviens plus très bien, la jolie passionnette de l’Esplanade à Metz. Seulement, au cas présent, la puberté venant, ce fut moins pur…
Le voilà dévoilé ce secret plein d’horreur !
Toutefois il n’est que juste de dire avec empressement que mes « chutes » se bornèrent à des enfantillages sensuels, oui, mais sans rien d’absolument « vilain » — en un mot, à des jeunes garçonneries partagées au lieu de rester… solitaires. Il y a là toute une philosophie et surtout une morale que je dégagerai peut-être ici même, bientôt.
Ouf ! — en attendant pour plus tard de mieux intéressantes révélations dans cet ordre d’idées et dans d’autres, parlons à nouveau littérature, voulez-vous ? puérile et adolescente littérature, l’histoire en abrégé, entendais-je dire, de ma vocation, des mois d’apprentissage préparatoires aux années et aux années d’instruction et d’éducation.
J’avais seize ans, j’étais en seconde, ayant passablement lu d’à peu près tout, poésie, romans, de Paul de Kock à Paul Féval, d’Alexandre Dumas à Balzac, voyages, traductions, le tout dans mon pupitre, les Misérables qui venaient de paraître, loués à un cabinet de lecture du passage de l’Opéra, — et j’avais déjà fait plusieurs pièces, les plus enfantinement « farouches » et intransigeantes, tous les Poèmes Saturniens tels qu’ils parurent en 1866, sans compter bien d’autres « poèmes » qu’un goût meilleur qu’eux me fit écarter de ce premier livre. Je disais dans le chapitre précédent que je ne publierais ici aucun de ces vers par trop de « jeunesse ». Depuis changeant d’avis, je ne sais, à parler franc, trop pourquoi, j’ai fouillé dans le reste, encore assez considérable pour être encombrant, de mes paperasses jadis innombrables dans quel désordre ! pour donner quelque idée, au moins, de ma « manière » d’alors. Je n’ai rien retrouvé, mais rien de retrouvé de ces essais où il y avait pourtant pour le moins autant d’intérêt que dans les Poèmes Saturniens tels qu’ils parurent dans la première collection des poètes contemporains chez Alphonse Lemerre, en les derniers mois de 1867.
Seuls ont surnagé de ce d’ailleurs peu regrettable naufrage deux sonnets, l’un publié il y a quelque deux ans, lors d’une tournée de conférences, dans un journal de Liège, si je ne me trompe. Qui diable avait déniché ce corbeau d’antan ? Ça s’intitulait l’Enterrement et le premier vers allait ainsi :
Je ne sais rien de gai comme un enterrement…
L’autre a été publié naguère dans une chronique de journal du soir par un quelqu’un signant « Pégomas », que je remercie en faveur de la bonne intention ; le voici dans sa forme encore naïve et déjà un peu raffinée. J’étais, quand je le fis, en seconde, ainsi que le rappelle le chroniqueur en question qui, paraît-il, fut mon condisciple au lycée Bonaparte. Voici ce remarquable morceau.
(Je crois même que dans le manuscrit il y avait Don Quijote pour plus de couleur locale.)
Ôdon Quichotte, vieux paladin, grand bohème,
En vain la foule absurde et vile rit de toi :
Ta mort fut un martyre et ta vie un poème
Et les moulins à vent avaient tort, ô mon roi !
Va toujours, va toujours, protégé par ta foi,
Monté sur ton coursier fantastique que j’aime.
Glaneur sublime, va ! les oublis de la loi
Sont plus nombreux, plus grands qu’au temps jadis lui-même.
Hurrah !
(Aujourd’hui, mieux avisé, et étant donné que la couleur locale me turlupinât autant qu’en cette période de mes débuts, je remplacerais cette exclamation par trop britannique par le « Olle » séant.)
Hurrah !
donc, puisque Hurrah il y a,
Nous te suivons, nous, les poètes saints.
Aux cheveux de folie et de verveine ceints.
Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies,
Et bientôt, en dépit de toute trahison,
Flottera l’étendard ailé des poésies
Sur le crâne chenu de l’inepte raison !
Il y avait aussi une imitation, ô si inconsciemment impudente, et ô si mauvaise ! des Petites Vieilles de Baudelaire, laquelle, il est à craindre, doit avoir à jamais disparu d’entre les choses comme elle a tout à fait décampé de ma mémoire et qui débutait par ce vers et ces deux hémistiches distants l’un de l’autre d’un quart et d’une moitié d’hexamètre :
Il m’arriva souvent, tous les jours, dans les rues,
De croiser des vieillards et des vieilles…
………………torticolis en grues.
Et enfin un Crépitus (bien avant celui, si drôle, de Flaubert), manière de manifestation pessimiste où, après une description d’intérieur de fosse, dans une buée mal odorante, — naturellement, — surnaturellement apparaissait le « dieu » qui débitait un discours très amer, direct et méprisant au possible pour l’humanité, sa mère pourtant ! Ici encore, je ne me rappelle que les deux premiers vers de la longue, peut-être trop longue, harangue de l’étrange divinité ; mais, ces vers, ils sont bien, n’est-ce pas ?
Je suis l’Adamastor des cabinets d’aisance,
Le Jupiter des lieux bas…
Sans doute en voilà trop de ces sortes de citations d’ailleurs discrètes, forcément aussi bien, et je reprendrai, avec votre permission, l’itinéraire, en quelque sorte, de mes progrès, si progrès il y eut, dans l’érudition poétique…
Après Baudelaire et Banville, savez-vous — sous, bien entendu, Victor Hugo que j’admirais sans beaucoup l’aimer en somme, alors, — je ne devais me rendre un compte exact de Lamartine et de Musset et d’autres encore, Vigny, par exemple, que beaucoup plus tard, savez-vous, dis-je, quels furent puissants (éducateurs, oui, éducateurs en même temps qu’en quelque sorte complices) sur ma vocation dès lors bien décidée, mais, à ma première rencontre avec, irrésistible et désormais facile, rudement, durement facile, mais facile irrésistiblement ?
Vous vous souvenez de ce libraire du quai Voltaire dont je parlais précédemment et chez qui j’avais eu la première connaissance des Stalactites de ce magicien de Banville… Eh bien, c’est encore là que me fut révélé ce merveilleux livre de début, les Flèches d’Or, d’Albert Glatigny, un tout petit peu avant que je ne lusse Philoméla, qui marqua si joliment et comme si génialement les débuts de Catulle Mendès.
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