‹ ConfessionsChapitre 2 sur 32 · II

II

Il était écrit que je ne devais pas avoir de chance en ce qui concernait la « faune » — si je puis m’exprimer ainsi, ce que je crois peu — de Montpellier, car quelque temps après mes démêlés avec le scorpion dont il vient d’être question, étant tombé malade, je dus subir l’application d’une sangsue qui poussa le zèle et l’amour du métier si loin que, ma bonne s’étant endormie au lieu de surveiller les progrès normaux de l’opération et de retirer l’avide huridiné juste après le temps moral d’une succion consciencieuse, lorsque ma mère, revenue d’une course, entra dans la chambre où j’étais couché, pour s’enquérir, elle trouva mon petit lit tout rouge de sang et moi en syncope. Je me tirai ou plutôt on me tira encore du mauvais pas, mais j’attribuerais volontiers ma pâleur de visage et l’extrême blancheur générale de ma peau à ce menu mais sérieux incident de mes tendres années.

Là se bornent, autant que ma mémoire me sert, mes malheurs vis-à-vis des animaux de là-bas, à moins que je n’admette dans cette hostile ménagerie l’insecte célébré par Boileau, je pense,

J’ai rendu mille amants envieux de mon sort

(est-ce bien cela au moins ? la citation est-elle juste ?) et qui pullule, ou du moins pullulait, de mon temps, dans la bonne ville, au point que les habitants y étaient faits et avaient même des caresses de langage à son endroit. Que de fois ai-je et n’ai-je pas entendu de bonnes gens du cru appeler ces lestes et trop lestes, animalcules, des « mimis » ! Du reste il était — cette coutume existe-t-elle toujours ? — une façon pour, par exemple, les revendeuses du marché, de s’en débarrasser, bien typique. Toutes avaient en réserve une pièce de flanelle qu’elles dénommaient pistolet et dès qu’elles se trouvaient plus agacées que de coutume par l’indiscrète bestiole, elles saisissaient vite leur arme et pan ! sur le bras, pan ! dans le cou, pan ! sous la jupe, elles frappaient l’ennemi, le tenaient prisonnier dans les poils de l’étoffe, et clic et clac ! d’un revers d’ongle, c’en était fait de ce pauvre « mimi »… en attendant les autres.

Lorsque tu cherches tes puces
C’est très rigolo.
Quelles ruses, que d’astuces !
J’aime ce tableau.

Je vis Cette, Nîmes, ou plutôt j’y allai, car rien ne me revient de ces villes que, dans la dernière, le bruit des coups de fusil de la guerre civile entre Protestants et Catholiques et notre angoisse à ma mère et à moi (ma cousine était restée à Metz, en pension, chez les Dames de Sainte-Chrétienne), car mon père faisait partie d’un détachement de troupes envoyé de Montpellier pour rétablir l’ordre, et ma mère avait voulu suivre mon père…

Il y a bien aussi un chemin de fer, combien primitif ! dont le très vague souvenir s’estompe quand j’y pense, surtout un chapeau de paille tout neuf envolé par une portière où je m’étais penché contre le vent. Du vraisemblable grand émoi en présence d’un spectacle nouveau tel, d’une pareille sensation éprouvée pour la première fois, une locomotive en action, un train s’ébranlant, rien, non, rien ne m’est resté. L’enfant a si peu vu, si peu éprouvé, qu’il peut à peine comparer et que l’étonnement n’est nécessairement que très faible sinon tout à fait nul en lui. Un jour, en Angleterre, un petit garçon dans les âges que je pouvais avoir à cette époque de mes « notes », voyait pour la première fois tomber de la neige et paraissait profondément attentif. Ceci se passait à un rez-de-chaussée, et la cour, devant la fenêtre d’où mon jeune ami observait le temps, était toute blanche déjà. Une servante ouvrit alors la porte qui donnait sur cette cour et allait sortir, quand Master Géorgie, s’interrompant de sa contemplation qui était peut-être bien de la méditation spéculative à sa manière, de s’écrier cautieusement : « Mind the salt ! (prenez garde au sel). »

Mais je ne veux pas quitter Montpellier sur des tableaux aussi peu relevés. La mémoire m’en fournit un plus important auquel vous participerez, après quoi je dirai un adieu sans doute définitif à un pays où je ne suis jamais retourné et qu’il est bien invraisemblable que je revoie de ma désormais passablement sédentaire et forcément parisienne chienne de vie !

Quarante-huit avait eu lieu pendant notre séjour à Montpellier et j’assistai, que dis-je, j’assiste encore aujourd’hui, tant les choses, cette fois, sont nettes et comme enluminées devant moi qui les vois à quarante-six ans d’intervalle ! à la proclamation de la République ou plutôt à la solennisation de cette haute formalité. J’étais en grande tenue de petit garçon de quatre ans, collerette de broderie, pantalon brodé aussi à mi-jambes, casquette à long gland pendant sur le côté, d’ailleurs bien emmitouflé, car février n’est pas sans rigueurs, quelquefois, dans ce Midi qui n’a rien de moins immuable que son soleil tant vanté, sur l’estrade de la place d’Armes où les dames de l’Administration et de l’Armée étalaient leurs toilettes quasiment printanières, plumes, fleurs, bavolets, volants, faces-à-l’œil, éventails, écharpes et shalls, tandis que le préfet tout en argent et le commissaire du Gouvernement provisoire, gilet un peu à la Robespierre, tous deux largement ceinturés de tricolore, haranguaient les troupes de la garnison qui défilèrent ensuite au son des musiques jouant la Marseillaise que chantaient à tue-tête mille et mille voix gutturales fortement alliacées. Telle se fit ma première connaissance avec l’Hymne national et la « Forme définitive de notre Démocratie ! » comme venaient de dire les deux citoyens officiels dont il a été fait mention ci-dessus.

Retour à Metz. Je ne puis parler, pour la dernière fois aussi, de cette ville où je ne suis pas retourné non plus, voilà tant de temps de cela ! et où probablement je mourrai sans être retourné, également, je ne puis parler de ma ville natale sans quelque émotion bien compréhensible, car d’abord j’y ai vécu peu d’années, d’accord, mais c’est là, en définitive, que je me suis ouvert, esprit et sens, à cette vie qui devait mètre en somme si intéressante ! Puis, n’est-elle pas, cette noble et malheureuse ville, tombée glorieusement et tragiquement, abominablement tragiquement ! après quels combats immortels ! par la seule trahison, trahison comme il n’en est pas dans l’histoire, entre les mains de l’ennemi héréditaire ? Si bien que pour rester Français, à vingt-huit ans, après avoir accompli tous mes devoirs civiques et sociaux en France et comme Français, et m’être, sans que rien m’y forçât que le patriotisme (la suite de ces notes le démontrera), mêlé, la guerre arrivée, à la défense nationale dans la mesure de mon possible, je dus, en 1872, opter à Londres, où m’avaient jeté les suites de la guerre sociale après la guerre civile et la guerre étrangère, en faveur de la nationalité… de ma naissance !

… Il y a des destinées vraiment. Mon père aussi qui s’était engagé (n’avait pas été requis) à seize ans dans les armées de Napoléon I, qui avait fait campagne en 1814 et 1815, s’était vu obligé, après le 18 juin de cette dernière année, d’opter, pour continuer de servir sous nos drapeaux, sous prétexte qu’il était né. Français, dans ce département des Forêts que les traités imposés par le triomphe de la Sainte-Alliance enclavèrent de force, et bien de force ! dans le royaume improvisé des Pays-Bas et qui fait aujourd’hui partie de la province du Luxembourg belge.

Un homme d’esprit a dit qu’être né dans une écurie ne suffit pas pour être cheval. J’admets le mot pour l’étranger qui voit le jour en tel ou tel pays, au hasard d’un passage ou d’une mission de ses parents. Là ne fut jamais mon cas et c’est pourquoi cette émotion très réelle dont j’ai parlé et que je ressens toujours quand il est question, parfois trop légèrement, de cette Alsace-Lorraine qu’on semble avoir un peu oubliée ou même traiter, déjà ! dans quelques milieux, de quantité négligeable.

Ce fut par Lyon et Châlons que nous revînmes à Metz, c’est-à-dire par le Rhône et la Saône. De ces deux fleuves, pas de nouvelles en ma mémoire quant à ces temps-là (j’ai revu récemment la Saône qui m’a fort impressionné avec son Lamartine en coup de vent) sinon que l’eau était grosse autour des roues du vapeur et que j’en fus souvent arrosé, à mon grand amusement assaisonné d’une pointe de peur. On coucha à Lyon dans un hôtel sur un quai, et je voyais de mon lit, à mon réveil, se balancer une longue voile noire à travers les fins rideaux ramagés de la fenêtre…

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