III
Retour, donc, à Metz, où le régiment de mon père était mandé à nouveau.
J’ai déjà décrit quelque peu de mon Metz enfantin. Ce que je m’en suis laissé à raconter n’a guère rien de bien frappant : c’est l’au-jour-le-jour de l’existence, de la croissance plutôt, d’un petit qui devient grandelet. « Le petit », c’est ainsi qu’on me désignait dans la maison et que l’on continua de me désigner bien longtemps, même quand j’eus poussé en un grand flandrin qu’exaspérait alors ce mot de « petit », si doux aujourd’hui à mes vieilles oreilles orphelines qui ne l’entendent plus qu’en rêve, parfois, rêve aux tristes, bien tristes sursauts !
Ce petit donc que j’étais, et qui ne grandissait pas trop, ni même assez, en sagesse, néanmoins s’éveillait aux choses d’alentour. Les yeux surtout chez moi furent précoces : je fixais tout, rien ne m’échappait des aspects, j’étais sans cesse en chasse de formes, de couleurs, d’ombres. Le jour me fascinait et bien que je fusse poltron dans l’obscurité, la nuit m’attirait, une curiosité m’y poussait, j’y cherchais je ne sais quoi, du blanc, du gris, des nuances peut-être. C’est sans doute à ces dispositions que je dus, si devoir il y avait là ! d’avoir un goût des plus précoces et très réel pour le gribouillage d’encre et de crayon et le délayage de laque carminée, de bleu de Prusse et de gomme-gutte sur tous les bouts de papier me tombant sous la main, qui est proprement ce que l’on baptise d’ordinaire vocation vers la peinture. Je dessinais d’épileptiques bonshommes que j’enluminais férocement ; mes bonshommes étaient principalement des soldats dont l’anatomie consistait en 8 superposés à des 11, et des dames en grand falbalas figurés par d’incohérents paraphes, le tout apparaissant sans buts autres que d’être là, très violemment. Le tout en deux traits et trois coups de plume, de crayon et de pinceau. Le doigt se chargeait le plus souvent d’effacer brutalement les « dessins » dont je n’étais pas content, quand ce n’était pas la langue qui se chargeait de l’exécution. J’ai gardé de ces « essais » la manie de noircir les marges de mes manuscrits et le corps de mes lettres intimes d’illustrations informes que de vils flatteurs font semblant de trouver drôles. Qui sait ? j’eusse pu être un grand peintre en place de ce poète-ci. L’Institut au lieu de l’hôpital, un petit hôtel aux Champs-Élysées et ses accessoires et non pas la chambre en garni et ses conséquences, une brochette à la boutonnière gauche au lieu de ce tas de croix sur les deux épaules !
Voilà pourtant ce que c’est que de manquer à sa véritable vocation !
Car de vocation vers la poésie, je ne crois pas que j’en eusse la moindre à ce moment. J’étais le plus pratique des êtres de ma taille, gourmand pas trop, paresseux juste au point, assez joueur, et qui dormait bien quand il n’avait pas trop gambadé ni bavardé dans la journée. Je n’ai jamais été mélancolique de ma vie. Ce n’était pas pour être taciturne d’habitude non plus que coutumièrement expansif in illo tempore. Bref un parfait petit bourgeois, un « équilibré » s’il en fut. On change !
Faut-il toutefois mettre au rang des symptômes qu’un psychologue pourrait découvrir dans l’espèce, une tendance à l’amativité que j’avais dès lors ? Il me semble que non, car le poète, même dans le sens le plus banal du mot, peut très bien n’avoir pas cette tendance-là. Sa lyre n’a pas sept cordes à son arc précisément pour rien. Donc, sans le moins du monde vouloir tirer aucune conclusion de la manière de petite idylle très authentique qui va suivre, je vais, tout bonnement pour m’amuser du ramentevoir et tacher de vous y intéresser, vous la raconter par le menu. Ce n’est pas la seule « histoire d’amour » que pourraient contenir ces Confessions (puisque l’on a empanaché mes simples « notes » d’un tel redoutable sur-titre) où l’on en lirait bien d’autres et de bien autres, pour ma confusion ! Celle-ci du moins a le mérite d’être innocente s’il en fut jamais !
Metz possédait et doit encore posséder une très belle promenade appelée « l’Esplanade », donnant en terrasse sur la Moselle qui s’y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d’un aspect des plus agréables. Sur la droite de ce paysage, en retrait vers la ville, la cathédrale profile à une bonne distance panoramique son architecture dentelée à l’infini. Vers la nuit tombante, des nuées de corbeaux reviennent en croassant, faut-il dire joyeusement ? reposer devers les innombrables tourelles et tourillons qui se dressent sur le ciel violet. Au centre de la promenade s’élevait, et doit encore s’élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches d’ensuite de vêpres. Le « tout-Metz » flâneur ou désœuvré s’y donnait ces jours-là, à ces heures-là, rendez-vous. Toilettes, grands et petits saints, conversations, flirts probablement, agitations d’éventails, brandissage et usage du lorgnon, alors un monocle carré, ou du face-à-l’œil de nacre ou d’écaille, déjà mentionné, ce face-à-l’œil qui a essayé de ressusciter ces temps derniers entre tant de modes du passé, toutes ces choses intéressaient à l’extrême mon attention gamine et parfois malicieuse plutôt en dedans, bien que parfois des mots d’enfant terrible m’échappassent sur les gants un peu passés de Madame Une-telle ou sur le trop court ou trop collant nankin du pantalon de Monsieur Chose, tandis que ma puérile mélomanie s’enivrait des airs de danse de Pilodo ou de solos de clarinette ou de la mosaïque sur le dernier opéra-comique d’Auber ou de Grisar…
Il se trouva que parmi les nombreux enfants qu’amenaient là les gens mariés de la société, il y avait la plus jeune des filles de M. le Président du Tribunal de 1 instance à moins que ce ne fût celle de M. le Procureur de la République, qui s’appelait L…, et la petite demoiselle s’appelait Mathilde. Elle pouvait avoir huit ans, moi je courais sur ma septième année. Elle n’était pas jolie de la joliesse qu’on veut chez les fillettes de cet âge. Blond-ardent très près d’être fauve, ses cheveux en courtes papillotes faisaient à sa face très vive aux yeux d’or brun parmi le teint moucheté de taches de rousseur comme autant, me semblait-il (et je le sentais ou plutôt ressentais ainsi), d’étincelles allant et venant dans cette physionomie de feu vraiment, des grosses lèvres de bonté et de santé, et, dans la démarche, un bondissement, un incessant élan, — tout cela m’avait saisi, m’allait au cœur, dirai-je aux sens, déjà ? Tout de suite, nous étions devenus amis. Que pouvions-nous nous dire ? je ne sais, mais le fait est que nous causions toujours ensemble, quand nous ne jouions pas, ce qui nous arrivait souvent. Quand l’un de nous n’était pas encore là (car je lui plaisais, je dois l’avouer, autant, ma foi, qu’elle me plaisait de son côté), c’était une attente, une impatience, et quelle joie, quelle course l’un vers l’autre, quels bons et forts et retentissants et renouvelés baisers sur les joues ! Parfois il y avait des reproches à propos du retard, des miniatures de scènes, des ombres peut-être de jalousie quand un garçon ou une fille mêlé à nos jeux, trouvait trop d’accueil d’une part ou d’une autre. Notre amitié si démonstrative avait été remarquée et l’on s’y intéressait ; elle amusait fort, entre autres gens, les officiers qui formaient une bonne part du public de ces concerts. « Paul et Virginie », disaient les commandants et les capitaines, restés classiques immédiats tandis que les lieutenants et sous-lieutenants, plus lettrés et d’instinct plus vif, insinuaient en souriant : « Daphnis et Chloé ! » Le colonel lui-même de mon père, qui devait être plus tard le maréchal Niel, se divertissait tout le premier à ces jeunes ardeurs, et nos parents, n’y voyant que ce qui y était foncièrement, naïveté et candeur, admettaient volontiers de tels gentils rapports.
… Madame, de qui, depuis si longtemps, j’ignore tout, jusqu’à votre nom actuel, si jamais ces lignes vous tombent sous les yeux, et, attendu que je suis sûr que mon nom à moi ne vous est pas plus étranger que ne me l’est celui de votre père le magistrat, vous sourirez complaisamment, n’est-ce pas ? comme faisaient les témoins de nos pures amours d’enfance et comme il m’arrive de le faire moi-même, à ces souvenirs tout frais, tout parfumés encore d’innocence et de primesaut soudain éclos dans la mémoire, tout étonnée d’un charme exquis, du poète qui voudrait, hélas ! n’avoir que de pareilles choses douces et sincères à raconter.
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