XII
On comprendra que je m’étende peu sur ce mince épisode dont je ne parle même ici qu’à titre précisément de bonne, de très bonne diversion à une situation devenant pour ainsi dire impraticable, vu l’état même des choses, contrarié, comme à plaisir, par de cruels événements vraiment.
La marquise de M… que j’avais connue chez Nina, femme elle-même remarquable par les dons de l’esprit et du cœur, qui avait été, très jeune, l’amie et un peu l’élève d’Alexandre Dumas le père, nous invita, fin juillet, Sivry, sa femme, sa plus jeune sœur et moi, à passer quelques jours dans son château de M…, près d’Argentan. Plaisant séjour au milieu d’une campagne des plus agréables comme eaux et comme bois. Je ne parle pas du bon cidre capiteux non plus que des vilains voisins processifs ni que des fameuses courses du Pin, qui furent les extérieures distractions de cette courte et, pour moi, néanmoins, encore trop longue villégiature, au cours de laquelle notre tout aimable amphitryonne multiplia les parties de voiture, les repas improvisés, délicieux de gaîté et substantifiquement parlant aussi, et les anecdotes piquantes au possible qu’elle racontait sans fin d’une manière captivante au possible.
Oui trop longue, cette pourtant charmante halte aux champs, pour mon impatience de fiancé, mes inquiétudes d’éventuel garde mobile des plus patriotes, certes, mais, par surcroît des mieux férus entre tous les amoureux du monde, et pour tout moi, quoi ! Chaque jour je recevais et j’envoyais des lettres qui n’en finissaient pas. C’est surtout en ces moments que j’intercalais dans ma prose touffue et débordante, des « bonne chanson » qui ne devaient pas faire partie du petit volume qu’on connaît peut-être, et qui était chez l’éditeur, sobre siete llaves, tout prêt à paraître le jour même où le prince Galaor serait pour recevoir la palme de son doux martyre.
Voici d’ailleurs, tout à fait inédits, quelques-uns de ces minimes poèmes, un peu vifs, n’est-ce pas, pour faire positivement partie d’un cadeau de fiançailles, mais au point, je crois, et bien dans la note congruente à de si proches justes noces. J’ai bien changé ma « manière » et de a manières » depuis. N’importe, j’éprouve un plaisir que je ne saurais dire en retrouvant après tant d’années, dans la poussière, tout à l’heure encore désespéremment secouée de « mes » tiroirs jamais longtemps les mêmes et parmi les ruines de ma mémoire, ces quelques épaves d’un vaste naufrage de paperasses et de souvenirs :
Ôl’Innocente que j’adore
De tout mon cœur, en attendant
Qu’à ce bonheur timide encore,
S’ajoute le plaisir ardent,
Vienne l’instant, ô l’Innocente,
Où sous mes mains libres enfin
Tombera l’armure impuissante
De la robe et du linge fin.
Et luise au jour chaud de la lampo
Intime de ce premier soir
Ton corps ingénu vers quoi rampe
Mon désir guettant ton espoir,
Et vibre en la nuit nuptiale
Sous mon baiser jamais transi
Ta chair naguère virginale,
Nuptiale enfin, Dieu merci !
Je t’apprendrai chère petite,
Ce qu’il te fallait savoir peu
Jusqu’à ce présent où palpite
Ton beau corps dans mes bras de dieu
Ta chair, si délicate, est blanche,
Telle la neige et tel le lys.
Ton sein aux veines de pervenche
Se dresse en deux arcs accomplis ;
Quant à ta bouche, rose exquise,
Elle appelle mon baiser fier ;
Mais sous le pli de ta chemise
Rit un baiser encor plus cher…
Tu passeras, d’humble écolière,
J’en suis sûr et je t’en réponds,
Bien vite au rang de bachelière
Dans l’art d’aimer les instants bons.
Tu parles d’avoir un enfant
Et n’as qu’à moitié la recette.
Nous baiser sur la bouche, avant.
Est utile, certes, à cette
Besogne d’avoir un enfant.
Mais, dût s’en voir à tort marri
L’idéal pur qui te réclame.
En ce monde mal équarri,
Il te faut être en sus ma femme
Et moi me prouver ton mari.
Tels quels, j’écrivais, de M…, ces petits « vers », dont les deux derniers, maintenant que j’y pense, après vingt-quatre ans, sont, par parenthèse, d’une construction plus que contestable ; mais je ne pensais guère alors qu’à mon but, me préparer une facile et délicate pourtant nuit de noces, aussi peu pénible pour les deux intéressés, par le fait ! Les envoyai-je précisément tels quels ? Ici ma mémoire hésite, peut-être bien atténuai-je par-ci par-là, quelques traits, par trop caractéristiques. Bon de soulever quelques voiles, encore bien des ménagements sont encore de bonne guerre en même temps que de bon aloi, dans des escarmouches de cette nature, comme dans celles moins platoniques qui allaient suivre, si les choses le permettaient, sous si peu !
Enfin le jour du retour arriva, car celui du mariage approchait dare dare. Mais, bon Dieu, que d’aventures encore, et quelles ! entre cette coupe divine et mes pauvres lèvres desséchées d’attendre et d’attendre ainsi sans cesse ! Oui, que d’aventures, impossibles ! comme on dit, dans un si court, mais si court espace de temps !
Car c’était la semaine du grand moment ! Les événements avaient marché et marchaient à pas d’ogres. Nous ne vîmes, tout le long du train omnibus qui nous ramenait, et à toutes les moindres stations, que réservistes rejoignant. On ne parlait que de la guerre qui débutait si mal, de trahison (déjà !), etc. Avec ce que j’ai dit précédemment on peut se rendre compte de ce que je ressentais et comme amoureux et comme… garde mobile éventuel quand nous descendîmes par cette triste « arrivée » de la gare Montparnasse. (Avez-vous remarqué que toutes les « arrivées » des gares de Paris sont tristes, même quand, ce qui était notre cas, on n’a pas à subir les affres de l’octroi.) Un air de tristesse indéfinie planait comme un crêpe dans le crépuscule rouge et noir d’une étouffante et menaçante soirée d’août chargée d’odeurs moites et d’électricité. La foule, d’ordinaire circulant insoucieuse et plutôt gaie à ces heures dans ces parages, stationnait auprès des kiosques à journaux, et c’était, du fiacre qui nous emportait aux confins de la Rive droite, des gesticulations fiévreuses, doigts en l’air et têtes branlantes… La Renommée aux cent bouches assombrissait ses mille voix vocératrices plus ou moins sincères de bonnes et mauvaises nouvelles, toutes alarmantes d’ailleurs… pour moi surtout. Ah ! il ne manquerait plus que ça !
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