‹ ConfessionsChapitre 26 sur 32 · XI

XI

Avec un tac merveilleux et une juste estime pour ce qu’elle sentait être ma délicatesse, M M…, se doutant bien du côté déception qui sourdait dans mon successif chagrin de voir toujours (aux amoureux dans la peine « encore » n’est-ce pas « toujours » en fin de compte et plus ou moins ?) ne s’avisa-t-elle pas — dois-je me servir du mot pour bien spécifier une chose aussi subtilement aimable ? — d’un expédient peut-être sans égal et probablement sans précédent dans son chaste sous-entendu ! Elle feignit d’être moins convalescente et sut persuader à son mari de lui continuer son aide de garde-malade intermittent, en même temps que le convaincre — à juste titre, je le jure — de mon parlait respect pour la jeune fille qui devait bientôt devenir ma passionnément bien-aimée femme. Et c’était, principalement et comme de préférence, ainsi qu’il se trouvait très vraisemblable qu’elle eût le plus besoin de la présence de son mari…

De sorte que mes entrevues avec Mathilde, je lui donnai déjà ce non « carlovingien », et, depuis que je lui avais, en hésitant un peu, en tremblant presque, fait lire en le lui déposant entre les mains et en me retirant bien vite, bien vite, un madrigal dont l’in cauda venenum était

Que je vous aime ! que je t’aime !

je la tutoyais, quand la chance nous laissait tête-à-tête, et elle avait fini par me le rendre, de sorte, disais-je, que nos entrevues se passaient à de très rares exceptions près dans un petit salon au rez-de-chaussée, tout étroit, tout intime, très meublé, touffu, trop en quelque sorte rococo avec un lustre mignard pendant d’un plafond d’indienne en étoile, mais sauvé de l’horreur de même paraître un boudoir en l’espèce, par ledit plafond très haut et une fenêtre des plus larges qui lui restituaient un caractère honnête et familial qu’il fallait pour bien faire ici.

De sorte aussi que ces entrevues qui, chez d’autres, eussent pu dégénérer et se corrompre, avec nous demeurèrent innocentes, tout en restant de plus en plus passionnées ou plutôt passionnantes. C’étaient de nos deux parts des projets d’ameublement, d’établissement, de ménage. Quelle sorte d’appartement préférait-elle, bas avec peu de marches à gravir ou haut et clair ? Parbleu, c’était le clair qu’elle aimait sans contestation possible. Fi de l’entresol noir et même du sombre premier étage !… Et puis, car la petite épouse, « économe » et « prévoyante » faisait de temps à autre son apparition si gentiment falote, ce serait, ce sera meilleur marché, et « par le temps qui court, le bon marché, quand il ne lui est pas trop couru sus, ne peut se trouver que trop de mise, et un tas d’et caetera amusants comme tout. La question d’ameublement, surtout, nous intéressait. Une fois il fut question de lits. Elle en voulait deux, un de palissandre, pour moi, sévère, tout simple, de bon goût, etc., un, pour elle, en capitons de perse rose ou bleue. Tous les deux de milieu. Le mien dans un cabinet de travail, à gravures xviii siècle, à bronzes japonais ; le sien dans un beau fouillis de consoles en bois de rose, Boules du temps empire, psychés, que sais-je ! La seule chose que je retenais de tout cet exquis bafouillage c’est que, suivant elle, dans notre ménage il y aurait deux lits, et j’eusse, pour un rien, protesté contre cette hérésie (j’ai toujours été l’ennemi des chambres nuptiales conçues ainsi qu’on les rêve dans des fantasmagories polissonnes à la Crébillon fils, non moins qu’à celles funèbrement formalistes des anciennes cours d’Espagne) si ne m’était revenue en mémoire, la sainte ignorance de ma, si puérilement bien, zézayante interlocutrice.

Tout, sauf le mieux, qui, au cas présent, eût bien été le pire, allait donc bien : elle s’y mettant de son tout pauvre cher cœur virginal, moi apportant ce que je pouvais de discrétion affectueuse et d’en quelque sorte amoureuse vénération. Je dis tout ce que je pouvais, car il m’arrivait parfois, vers la fin particulièrement, de me sentir moi-même comme non plus capable de me comporter bienséamment et… sciemment. Dans ces cas je quittais brusquement sous un prétexte bon ou mauvais avec une rapidité qui étonnait alors et dont on me sut gré ensuite. Un jour que ce m’était arrivé, au lieu du baiser sur le front habituel depuis quelques soirées, mes lèvres allèrent, ô sans trop de plus de préméditation que cela, sur ses lèvres qui, dans leur candeur suprême, me rendirent joyeusement mon baiser comme furtif.

Une fois, c’était, je pense bien, deux soirs après ce soir-là, elle parla layettes, langes, berceaux et nom de baptême selon le sexe… J’étais ravi mais un peu étonné. De quoi diable allait-elle s’aviser là ? Et des hum ! hum ! mentaux commençaient à me travailler méchamment, quand, elle, me dit, en forme de conclusion formelle : « Car nous aurons un enfant. » — À quoi je répondis en toute naïveté presque déjà conjugale : « J’espère bien qu’oui et même plusieurs. » Elle alors, empruntant sans, certes, s’en douter, le si drôle vers de la célèbre apostrophe de cet amusant Piron : « Il n’y a pas de peut-être, dit-elle imperturbable, nous en aurons un pour sûr. » Et comme je demeurai stupide devant cet abracadabrantesquerie, elle finit par : « J’ai demandé hier à maman comment on avait des enfants et elle m’a répondu que c’était quand on baisait un homme sur la bouche. Tu vois bien que… »

Et moi, dès lors, devant cette innocence que je savais incontestable et dont la fraîcheur m’est restée toujours dans l’âme comme celle d’un bon fruit au vent resté longtemps dans la bouche, — de saisir la balle au bond et de m’écrier : « C’est vrai… Elle a bien dit, ta mère. (Que ce tutoiement m’était donc à la fois doux à l’infini… et cruellement incomplet !) Raison de plus pour mieux nous aimer si c’est possible. » Et désormais, convaincus tous deux qu’il n’y avait plus de danger et que le cher mal était fait, qu’il n’y avait plus à y revenir, nous nous embrassâmes à tour de bras et nous baisâmes à pleines lèvres. Après quoi, Joseph de moi-même, Hippolyte par ma propre initiative et, pour tout dire, trop tenté cette fois, je m’enfuis comme un assassin qui laisse tomber son couteau, comme un voleur que son vol effraie et qui s’en va les mains vides, — mon cœur à l’aise, tout de même !

Le temps s’écoulait et nous pouvions déjà présumer que le Jour qui n’en finissait pas d’arriver en finirait tout de même, en août. Néanmoins au dehors commençaient à circuler de fâcheux bruits. La paix de l’Europe semblait compromise. Des bêtises impériales et de royales fourberies paraissaient devoir, comme de coutume, être réparées par du sang. On convoquait le ban et l’arrière-ban des jeunes hommes, et la garde mobile à peine réunie, à moitié habillée et non encore armée, faisait au camp de Châlons l’exercice avec des bâtons. Or je faisais partie… sur le papier, de la dernière classe à prendre sur cette nouvelle milice. On n’avait pas encore touché à ladite mienne classe, mais il était question au Corps Législatif de s’en occuper. La peste du Corps Législatif et de la Garde Mobile et de la guerre et du roi de Prusse et de l’Empereur et du prince de Hohenzollern, qui s’en venaient tous à l’encontre et m’avaient tout l’air de menacer, cette fois, d’une manière légale, stricte, bien plus terrible, si possible, que tout le reste, déjà oublié, mon bonheur si proche.

Et mon amour s’en exaspérait d’avantage : qu’allais-je faire peut-être de mal et de vilain ?

Heureusement une diversion survint sous la forme d’un petit voyage de pur agrément.

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