XIV
Et dès après avoir, car je ne manquai jamais à ce devoir, embrassé ma mère chez qui j’étais entré, comme un fou mais affectant le calme qu’il fallait, et dîné vite, je la quittai dans une étreinte qu’elle dut surtout attribuer à mon bonheur que ce fût ma dernière soirée avant la suprême nuit, et courus d’un trait jusqu’à mon paradis cru perdu !
Là, en attendant que « Mademoiselle » descendît au petit salon coutumier, j’essayai de me remettre un peu et de me composer un maintien, en même temps que par une toux discrète dans le creux de ma main je me préparais une voix appropriée. Je croyais y avoir réussi, au moins en partie, mais dès l’entrée d’Elle tout mon échafaudage de sang-froid et de calme s’écroula dans une émotion sans pareille dont l’expression soudaine hacha d’illogiques exclamations et presque de sanglots le discours prémédité que j’avais en tête. Mon histoire, racontée de cette façon-là, commença par l’abasourdir, elle me la fit répéter et répéter, et sa conclusion, après d’évidentes alarmes qu’elle partageait de plus en plus à mesure que s’élucidait mon récit réitéré, et qu’elle me cachait mal, d’ailleurs, fut ce que murmurait encore quelque chose, ô de si faible, en mon agité, en mon tumultairement contradictoire for intérieur :
— « C’est impossible, c’est tout à fait impossible ! »
Impossible, évidemment. Mais sûr, ô qu’oui, hélas ! et je lui montrai un journal que j’avais acheté en route.
Alors elle s’attrista, le dirai-je, jusqu’aux larmes, ce qui me fit pleurer à mon tour. J’entrai dans la plus grande exaltation et ce fut, après d’infinies lamentations réciproques, que, tombant à genoux et la tête presque sur la jupe de son peignoir blanc tout simple qui grandissait un peu sa petite taille et, un peu aussi, angélisait son corps plutôt légèrement disposé à devenir potelé, je finis par oser lui faire comprendre, à travers combien de précautions (mais peut-être était-elle, depuis le soir du baiser sur la bouche, plus instruite de ce qui l’attendait dans l’état de mariage) qu’il serait cruel, inhumain à elle, et préjudiciable à tous deux, quoi qu’il arrivât et au cas où, le lendemain, on nous refusât, aux termes du décret impérial, de prononcer la formule d’union tant attendue, de ne pas m’accorder, avant le départ pour le régiment, tout ce que je lui demanderais, fût-ce cette chose complémentaire dont lui avait parlé mon dernier petit envoi de vers. Elle me promit tout ce que je voulus, et fort de sa parole que je savais fidèle, je me relevai, plus ferme, mieux décidé au bien, redevins moi-même et, l’ayant baisée bien gentiment sur sa menotte un peu fiévreuse, m’en allai dans je ne sais plus quel état à la fois joyeux et navré, mais en somme plutôt bien.
Nuit très calme, sans rêve. Réveil de bonne heure, plutôt joyeux ! Au fond j’avais un bel espoir, une certitude, quelle certitude au cœur et aux sens ! En tout cas, ça irait bien. Car si j’étais amoureux, maintenant que l’amoureux pouvait compter sur l’accomplissement de son désir le plus direct, j’étais patriote aussi, et… oui, même
Mourir pour la patrie
moyennant un amour satisfait qu’on a dans la tête et dans le sang, me paraissait vraiment bel et bon…
Nous arrivâmes rue Nicolet, ma mère et moi, environ une heure avant que trois voitures de remise vinssent prendre la « noce », composée de nos quatre témoins au nombre desquels, entre un médecin-major vieil ami de ma famille et un savant de rinstilut, se trouvaient notamment mon regretté Léon Valade et M. Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo, l’homme le plus myope de France peut-être, qui, moi lui ayant été présenté par ma belle-mère comme le fiancé de sa fille, au sortir du concert Pasdeloup, n’avait retenu de ma physionomie que ceci qu’il proclamait à tous ceux que cela pouvait intéresser : « J’ai vu l’autre jour le futur de M M… C’est prodigieux ce que ce jeune homme a de cheveux ! » Or, dès cette époque je commençais à ébaucher et non « de main morte » la parfaite calvitie qui me distingue aujourd’hui de quelques-uns de mes contemporains, même des mieux favorisés naturellement sous ce rapport-là… L’on causait de tout un peu en attendant les quelques invités peu nombreux (vu les circonstances de la guerre et les nouvelles de plus en plus mauvaises), parmi lesquels M. Camille Pelletan, un camarade de longue date, alors poète et auteur même d’une comédie en vers qu’il devrait bien imprimer, car, ainsi, du reste, que plusieurs petits poèmes dont il donnait à cette époque volontiers lecture à ses intimes, elle était marquée au bon coin banvillesque avec de l’originalité vraie… La vie, qui est si baroque, a fait de ce fantaisiste aimable, primesautier, gamin et enfant à ses heures, un homme politique de qui d’aucuns, lesquels d’ailleurs peuvent sans usurpation se mettre en tête des imbéciles du reportage parlementaire, ont fait, de toutes pièces, le Croque-mitaine et le Diable sortant tout ébouriffé d’une boîte à ressort, qu’on sait…, et qu’on n’a jamais vu.
Ma fiancée descendit enfin toute rosée sous un long voile blanc. Elle ne portait plus aucune trace de sa récente convalescence et était redevenue, peut-être un peu plus forte, la mignonne de naguère. Elle me salua d’un regard où se lisait l’assurance, la chère assurance de la veille et comme de la résolution au quand même promis ! Sa vaillance me rendit encore plus vaillant et ce fut d’une main de serment que je serrai la sienne, ferme aussi. C’était donc charmant et ce fut d’un pied de conquête, presque, que j’escaladai le plutôt trop haut marche-pied de la seconde voiture où se tenaient trois des témoins dont M. Paul Foucher qui finissait juste à ce moment précis une phrase qui signifiait que j’aurais bien de la chance si l’on nous octroyait le conjungo, vu le décret, exécutoire, de la veille…
La cérémonie, toujours un peu ridicule, du mariage civil, rendue on eût dit plus solennelle par précisément cette inquiétude que nous partagions tous plus ou moins, commença par des lectures suivies de signatures sans fin. Après quoi le maire de l’arrondissement qui s’était dérangé en personne, mon beau-père étant quelque chose dans les « légumes » de l’arrondissement conseiller cantonal, si je ne me trompe, procéda d’une voix bredouillante à renonciation des articles du Code appropriés à la circonstance, et, finalement, à la question double, but de tout ce remue-ménage.
« Consentez-vous à prendre pour épouse Mademoiselle une telle ? consentez-vous à prendre pour époux Monsieur X ?… »
Il fut répondu « à haute et intelligible voix » de part et d’autre, je vous en réponds.
Le mariage religieux qui prit place un quart d’heure après en l’église Notre-Dame de Clignancourt, m’importait peu — et dirai-je qu’il importait peu à ma « femme » ? laquelle, en dépit du vernis que les bienséances sociales exigeaient encore en ces ères reculées, n’était guère plus croyante que moi ni que ses parents…
Et Dieu ? Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas.
La seule, mais qui m’est bonne, particularité de cette dernière cérémonie consista en la présence à la sacristie de M Louise Michel, qui dans ce temps-là vivait de leçons en ville et en avait donné quelques-unes à ma femme. Elle n’osa, me dit-on après, en m’apprenant sa présence à la sacristie, car je ne la connaissais pas de traits, m’aborder pour me congratuler comme c’est l’usage, mais remit à ma femme quelques vers où elle nous engageait à rester de bons citoyens s’appliquant à en procréer et à en former d’autres. Grand, naïf, trop bon cœur, mais si grand, celui-là, malgré tant de belles erreurs !
Et fouette, cocher, pour le déjeuner dînatoire rue Nicolet, le thé et le piano jusqu’à dix heures… et la nuit nuptiale !
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