XV
La nuit nuptiale ? — Elle fut tout ce que je m’en étais promis, j’ose dire tout ce que nous nous en promettions, elle et moi, car il y eut dans ces divines heures autant de délicatesse de ma part et de pudeur de la sienne que de passion réelle, ardente, des deux côtés. Elle fut, cette nuit, sans pair dans ma vie et, j’en réponds, dans la sienne, dans toute la sienne ! Elle fut suivie de maintes autres nuits consécutives qui constituent peutrètre le meilleur de mes souvenirs dans cet ordre de sentiments — car j’ai beaucoup aimé dans ma vie, beaucoup trop ? eh bien, non ! décidément non ! Et l’amour, voyez-vous, croyez-m’en plutôt que de m’en blâmer d’avance, c’est sinon le tout, ah ! du moins le presque tout, le mobile quasiment unique de toutes les actions dignes de ce nom, et ne me parlez pas d’autre chose, ambition, lucre, gloire ! tout au plus peut-être de l’Art. Et encore, et encore, l’Art, tout seul ?…
Quoi qu’il en soit, une semaine se passa dans la maison de la rue Nicolet puis une autre et quelques jours dans un appartement que nous occupâmes rue du Cardinal-Lemoine, quinzaine délicieuse, puérile et grave en même temps, qui devait cesser si tôt pour quelles années et pour quel avenir, Dieu vengeur !
Le 4 septembre éclata soudain comme une bombe malgré de déjà sinistres prévisions, mais le malheur surprend toujours. Hélas ! je l’accueillis avec un enthousiasme non coupable, puisque j’avais des convictions sincères et si désintéressées et que je restais patriote, oui, patriote et je sais tous les raisonnements là-contre que je comprends sans les admettre ; mais vraiment quand j’y réfléchis bien maintenant que je n’ai plus guère d’opinions autrement que philosophiques, c’était mal de ne pas voir la France dans le désastre de l’Empire, mais la seule République, cette République revenant, elle aussi, somme toute (mais, c’est vrai, ne revenant que pour défendre la patrie) dans ces fourgons de l’étranger, tant reprochés à cette plutôt malheureuse et maladroite que malhonnête Restauration de 1815.
Ma femme, risum teneatis, seize ans, toute à moi désormais et à son petit plutôt encore qu’à son jeune ménage, partageait, dirais-je ma joie quasiment impie, et c’était à la fois plaisir et pitié, à cause de sa gentillesse, précisément, à la fois, de l’entendre dire de sa voix de caresse puéril : « Maintenant que nous l’avons, tout est sauvé, n’est-ce pas, dis ? Ce sera comme en… comment donc ? » Elle voulait dire Quatre-Vingt-Douze. Je lui soufflais la date de cet « épisode qui ne se renouvellerait pas », selon la prophétie de M. de Bismarck… Enfin c’était un assez, tout ça, ridicule et, au fond, triste commencement patrouillotte de ce qu’on devait dénommer deux ou trois mois plus tard, « la fièvre obsidionale ». Mais aussi c’était de ma faute et je n’avais qu’à ne pas lui avoir adressé dans la Bonne Chanson, qui venait de paraître sans trop de vente, naturellement en des circonstances pareilles, des vers un peu « pompiers », Quarante-Huit au possible et que j’admirais beaucoup alors.
Nous vivons en des temps infâmes
Où le mariage des âmes
Doit sceller l’union des cœurs.
En ce siècle d’affreux orages
Ce n’est pas trop de deux courages
Pour vivre sous de tels vainqueurs !
Dans une nouvelle intitulée Pierre Duchatelet j’ai suffisamment, à travers une affabulation à dessein violente et toute de fantaisie, rendu compte de ces infiniment petits détails de mes débuts dans le mariage en temps de guerre. Il va sans dire que moi aussi, je coupais dans tous les ponts du moment, et qu’alors qu’une bonne, qu’une grosse partie de mes « collègues » de la préfecture de la Seine s’empressaient de bénéficier des nombreuses exemptions accordées à tous les employés de l’État et de la Ville quant à ce qui concernait le recrutement de la Garde Nationale de marche, et même de l’autre (côté des pantouflards), je me fis inscrire dans le 160 bataillon — la Rapée-Bercy qui était de faction entre Issy, Vanves et Montrouge. Tous les deux jours, armé de mon fusil à piston qui devait bientôt se promouvoir en un fusil « à tabatière » je montai des gardes combien inutiles ! Dans les commencements, c’était véritablement charmant, véritablement, et je n’exagère en rien. D’abord, on était dans ce délicieux mois de septembre aux matinées aigrelettes et clairettes si préférées des gens matineux comme je l’ai toujours été : la marche au pas, l’exercice, gymnastiques astringentes et apéritives au possible, etc., etc., quelles piquantes nouveautés ! Il y avait bien à cette médaille… militaire, un revers, qui était, immédiatement parlant (mais ceci rentrant un peu, en quelque sorte, dans notre plan héroïque à mon héroïne de femme et à moi), qui était cette séparation d’un jour et d’une nuit, d’ailleurs vite et bien compensée par une mise s’ensuivant des « morceaux doubles », caresses et baisers, — et aussi, aussi, des habitudes de jeu de bouchon, de marchands de vin, de pipes, qu’on arrose et de propos… soldatesques qu’on échange puis qu’on retient, — si bien, si bien, que notre première querelle eut lieu ! la première querelle dans un jeune ménage, quelle affaire ! Date mémorable, souvent fatale. Ce dernier cas fut le nôtre.
Elle vint à propos d’une rentrée, tardive et des plus avinées ou absinthées, des remparts. Ma femme éclata en sanglots dès m’avoir vu, puis en reproches… Ça, aussi, c’était en trop — et je me fâchai à mon tour. Et très haut. Le lendemain, qui était donc un jour de bureau et de repos relatif pour moi, comme je rentrais de meilleure heure que d’ordinaire, mon travail à l’Hôtel de Ville terminé, ma femme n’y était pas.
« Madame a dit en partant qu’elle reviendrait juste pour dîner : elle est chez ses parents. » Or ses parents, par une étrange stratégie en vue d’éviter le bombardement, avaient quitté leur maison de Montmartre pour prendre un appartement boulevard Saint-Germain ! À deux pas d’ailleurs de chez nous. Sans débrider, et un peu furieux, au fond, de quoi et pourquoi, je fis le mauvais geste d’aller là, — non sans avoir demandé depuis quand Madame était sortie. Depuis peu. Mais les bonnes faut-il s’y fier, les jeunes bonnes des jeunes femmes surtout ?… Bien entendu je trouvai ma femme qui m’accueillit même avec un plaisir sans nul doute sincère, mais qui, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, me parut comme ironique, — et le soir, chez nous, après un dîner, brûlé, de cheval et de conserves de champignons, se produisirent la seconde scène et — la première claque.
Dieu vous préserve d’entamer l’une et de donner l’autre !
Je devais, de par la logique même et la loi morale aussi bien que physique de la vitesse acquise, amèrement regretter ma double initiative dans ce cas… de conscience.
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