‹ ConfessionsChapitre 32 sur 32 · XVII

XVII

D’ailleurs, remettant à plus tard ces projets dont je ne me proposais que de prendre un léger à-compte, et à ce pourvoir dans l’après-midi, après un déjeuner quasiment en commun, je sortis aux renseignements, non sans avoir prévenu celle qui était en ce moment, pour moi, la « belle enfant », un ancillaire caprice, quoi ! de mon prompt retour et l’invitant, après ses petites courses pour le déjeuner, à rester à m’attendre, si elle préférait, chez la concierge. Comme de toutes parts on ne me donnait que des nouvelles de plus en plus terribles et que du quai on voyait des flammes blanches, sur le bleu du ciel splendide, du palais des Tuileries et de l’hôtel du Ministère des Finances, à mon tour je fus pris d’une fringale de voir ma mère, bien isolée dans ses Batignolles où nous avions, ma femme et moi, été vivre plusieurs mois chez elle qui avait plus de provisions, œufs et pommes de terre, que nous. J’allai jusqu’au Château-d’Eau, à travers une agitation effarée et mal guerrière, mais menée au son du tambour.

Entendez-vous, c’est le tambour
De la gard’ nationale,
De la gard’ nationale.

Là, un escogriffe mi-sous-off, mi souteneur dans le civil, muni d’un grand sabre et coiffé d’un képi monstrueusement galonné, chef d’une barricade en érection, me mit un revolver sur la tempe m’intimant de rebrousser chemin, en dépit de la carte de circulation timbrée de la Commune de Paris que je lui présentais. — « J’emmerde la Commune et vous, et filez vite d’où vous venez, ou… » Devant le quos ego de ce Cambronne au rabais, je rétrogradai en effet et essayai à plusieurs reprises de « forcer les lignes ». Partout le même insuccès découronna et finit par décourager mes efforts. Je rentrai rue du Cardinal-Lemoine. La concierge m’aborda par ces mots qui me stupéfièrent en même temps que ma bonne tapie au fond de la loge claquait, on eût dit, des dents en me regardant comme on implorerait un Zeus Sôter :

— Monsieur, il y a deux gardes nationaux sur votre palier qui vous attendent.

— Ils n’ont rien dit ?

— Que votre nom, et s’annonçant comme de vos amis, mais ils ont une mine…

Quatre à quatre je grimpai et me trouvai en face de mon ami Edmond Lepelletier, le publiciste bien connu et Émile Richard, mort, longtemps après, président du conseil municipal de Paris, — noirs de poussière et de poudre, qui sortaient d’une barricade toute voisine et me demandaient asile.

Naturellement je les introduisis chez moi et nous commençâmes la crémation des bandes de pantalons, la destruction également par le feu des képis, par le jet dans les latrines des boutons de fer-blanc, et autres précautions contre une perquisition probable. D’armes et de cartouches, plus question ; ils les avaient jetées en chemin.

Défaite complète, me dirent-ils. Dans quelques heures les Versaillais occuperont le quartier…

Nous mangeons de grand appétit, eux surtout, servis par la bonne remontée sur mes pas, que nous plaisantâmes sur ses craintes et qui parut plus tranquille désormais. Moi, cette soudaine visite d’amis chers mais présents me contrariait un peu, étant donné les vues dont j’ai parlé plus haut, — mais l’hospitalité, dans des circonstances pareilles, primait tout, n’est-ce pas ?

Vers dix, onze heures, nous perçûmes distinctement la fusillade qui s’approchait. Un bruit sec et roulant de moulin : le tic tac, vraiment… Et du balcon nous assistâmes au déploiement en bon ordre du bataillon des vengeurs de Flourens (Florence, prononçaient les gens de la rue, de même qu’ils disaient Félixe Pyat et Paschale Grousset), gamins dans les quinze, seize ans, vêtus en chasseurs à pied de la garde impériale, costume noir et vert, culottes de zouaves, large ceinture blanche, et l’air crâne, trop crâne, mais qui se firent tuer jusqu’aux derniers, le lendemain, à la barricade du pont d’Austerlitz par des marins par trop furieux vraiment…

En même temps sortait du campanile de l’Hôtel de Ville une mince fumée noire ; et au bout de deux, trois minutes, au plus, toutes les fenêtres du monument pétèrent, laissant échapper d’énormes flammes, et le toit s’écroulait parmi une immensément haute et large aigrette d’étincelles. Ce feu dura jusqu’au soir, tombant dès lors sous la forme d’un brasier colossal qui devint pour les journées s’ensuivant, un gigantesque fumeron. Et le spectacle, horriblement beau, fut repris à la nuit, par la canonnade des buttes Montmartre qui forma de neuf heures à trois heures du matin un feu d’artifice comme on n’en voit pas. Dans la journée nous avions eu l’explosion de la poudrière du Luxembourg, terriblement forte, et l’invasion, pleine de promesses, dans l’escalier de la maison, d’une foule de gens avec leurs bardes, échappés des entours du Panthéon sur la menace et, dans leurs esprits, la certitude de l’imminente destruction par la mine, de l’œuvre de Soufflot. Ma femme n’était pas revenue, ce qui ne m’étonnait pas par ces circonstances et j’étais bien anxieux de ce que devenait ma mère dans un quartier paisible d’ordinaire, mais, dès le principe, fortement travaillé dans le sens insurrectionnel… Vers quatre heures du matin, mes hôtes couchés sur des matelas dans la salle à manger, moi dans la chambre nuptiale cette fois déserte, comme l’aube se levait radieuse dans le ciel tout retentissant du bruit infâme de la bataille, — un grand coup de sonnette nous fit tressaillir. Je courus à moitié nu à la porte : ma mère, haletante, avait passé la nuit entière à franchir des barricades assiégés ; tout à l’heure, là, tout près, n’avait-elle pas assisté, rue de Poissy, à un massacre d’ « insurgés », hommes, femmes, enfants.

— Oh, disait-elle en frémissant encore, je suis femme de militaire, mais, aujourd’hui, j’ai l’uniforme et les armes en horreur.

Combien de baisers, n’est-ce pas, et quelle effusion !

— Et ta femme ?

Àce moment un second coup de sonnette se fit entendre. C’était ma femme. Enfin ! Cette fois je l’embrassai bien fort et nous pleurâmes de joie tous trois. On s’occupa de faire évader nos amis compromis, ce qui eut lieu, grâce à ma garde-robe dégarnie et celle un peu aussi, de l’excellent propriétaire d’alors, M. Brazies père qui se prêta, en véritable homme de cœur à cette œuvre de salut. Les fugitifs purent regagner leurs domiciles sains et saufs, moyennant toutefois une petite aventure arrivée à Lepelletier qui, s’étant engagé pour la durée de la guerre, avait vaillamment fait toute la campagne de Paris depuis la retraite de Mézières, et qui, à ma porte, rencontra des soldats de son régiment conduits par un sergent qu’il connaissait pour avoir bu avec lui à la cantine, et avec qui il but, cette fois, à la cause de l’Ordre N. de D !

Eux partis, ma femme nous confia qu’elle était enceinte de deux mois passés : ce qui, pour quelque temps, me ramena vers elle, selon, d’ailleurs, les conseils de ma mère qui se doutait bien que tout n’allait pas pour le mieux dans mon ménage.

Et tout alla cahin-caha dans ce ménage… jusqu’à l’arrivée à Paris, vers octobre 1871, d’Arthur Rimbaud, pour qui ma femme conçut tout de suite une jalousie absolument injuste, alors ! dans le sens vilainement désobligeant qu’elle l’entendait… Il ne s’agissait en principe, non pas même d’une affection, d’une sympathie quelconque entre deux natures si différentes que celle du poète des Assis et la mienne, mais bien d’une admiration, d’un étonnement extrêmes en face de ce gamin de seize ans qui avait dès alors écrit des choses, a dit cet excellemment Fénéon, « peut-être au-dessus de la littérature »…

Ici finissent, pour un temps peut-être, mes « Confessions ». L’ensemble de mon œuvre en prose et en vers témoigne assez, d’aucuns disent ou trouvent que c’est trop, de beaucoup de défauts, de vices même, et d’encore plus de malchance, plus ou moins dignement supportée.

Mais tout de même et sans trop de vanité ou d’orgueil miens, le mot de Rousseau peut servir de morale moyenne à ma vie :

« On est fier quand on se compare. »

Ou plutôt, pour conclure comme le chrétien que j’ai essayé d’être et qui n’est peut-être pas tout à fait submergé, ne dois-je pas répéter, parlant de tout mon passé, avec cet autre confesseur de soi-même, l’adorable évêque d’Hippone :

« Domine, noverim te ! »

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