‹ ConfessionsChapitre 31 sur 32 · XI

XI

Ç’allait, parbleu ! ne plus finir. Qui a bu, boira et tel, n’est-ce pas, mon Dieu, qui a frappé, périra frappé, selon votre parole. Avec des masses, des tas, des flottes de réconciliations sincères, comment donc ! ce fut toujours à recommencer. Tel un jeu de balles, — de foot ball, car cela en venait trop souvent jusqu’au trépignement. Et cela dura ainsi balancé, compensé, pour parler plus équipollemment, jusqu’à la fin du siège de Paris. Je passe sur les héroïsmes de ces mois plutôt maussades et férocement enrhumés jusqu’aux rhumatismes futurs… et présents. Depuis, des bronchites, grâce auxquelles je pus quitter « les armes » et rentrer dans la vie privée, désormais une espèce d’enfer intermittent duquel ne me tira, par d’étranges moyens, comme on va voir, et pour un temps trop court ! que la Commune, elle-même, dans ses suprêmes horreurs.

J’étais resté à Paris après le 18 mars. D’abord, j’y avais mon travail, précisément dans le local, siège de l’insurrection triomphante ; ensuite ma mère, souffrante en ce moment, y habitait toujours la rue Lécluse, puis nous y possédions, ma femme et moi, notre joli appartement sur le quai, avec un balcon qui nous était mitoyen avec celui de M Clément, femme du déjà célèbre alors ex-commissaire (impérial) aux délégations judiciaires, pour le moment à l’étranger, enfin et plutôt surtout parce que le mouvement me plaisait, qu’il me semblait une revanche sur la veulerie des gens du Quatre-Septembre, que je comptais des amis parmi les nouveaux venus, Raoul Rigault, par exemple, mon camarade d’étude, pendant des années, à la pension L…, Jules Andrieu, mon collègue de tout naguère, à l’Hôtel de Ville, et d’autres en sous-ordre ; et encore cette dernière considération ne primait pas dans mes motifs politiques : non, j’avais, dès l’abord, aimé, compris, croyais-je, en tout cas bien sympathisé avec cette révolution à la fois pacifique et redoutablement conforme au si vrai. Si vis pacem para bellum ; avec ce manifeste anonyme, à force de noms obscurs et volontairement modestes sous la simple rubrique de Comité central, qui, ainsi que caractérisaient son allure du début des vers de moi, dont le premier seul m’est resté en tête.

Sans déclamation et sans logomachie

avait tout bonnement posé, d’aplomb et net et bien, la question politique intérieure et indiqué d’un trait parfait le futur problème social à résoudre illico, fût-ce par les armes… Les choses s’étaient gâtées depuis. En face du gouvernement absolu de Versailles et des stratégies à la Cavaignac, mises en œuvre par le Thiers des rues Transnonnain et de Poitiers, s’était substituée à la belle évolution populaire, la seule intelligente peut-être évolution populaire de toute la Révolution française à travers ce siècle, la reconstitution, historique jusqu’au plagiat, d’une impossible Commune de Paris, bavarde, brouillonne, doctrinaire en outre ! N’importe, le mot, alors magique pour mon esprit tout imbu d’hébertisme pittoresque, m’avait séduit comme m’avait convaincu la si claire et bien manifeste expansion du 18 mars.

Si bien que, quand arriva la fin lamentable, je ne fus pas à mon aise du tout. À vrai dire, après avoir gardé mon humble emploi de rédacteur à l’ordonnancement, j’avais accepté la sinécure, à défaut d’aucun ordonnancement possible dans une telle administration succédant à plus de six mois d’une administration presque « aussi pire », la sinécure, comme qui dirait l’honorariat de la fonction de « chef du bureau de la presse », dont le titulaire, plus tard fortement condamné par les conseils de guerre, existait, absolument, au ci-devant ex-ministère de l’Intérieur. J’étais resté dans ma pièce d’autrefois où il y avait place pour deux, et écrit sur la porte aux vitres dépolies depuis des temps immémoriaux : « Le pubic n’entre pas ici. »

Mes occupations consistaient à parcourir les journaux et à en signaler les articles favorables ou hostiles à la Commune. J’étais aidé dans ce travail peu dur, par un homme d’une cinquantaine d’années, que j’ai eu depuis des raisons de croire avoir été un mouchard déguisé en communard trop fanatique, qui découpait et collait sur de grandes feuilles de papier vergé, les paragraphes incriminés, sillonnés préalablement par moi de soulignés au crayon rouge et bleu, et reliés entre eux par de vigoureux commentaires de ma façon. À quatre heures, j’allais porter « l’ouvrage » au cabinet du membre compétent. Qu’advint-il de ces rapports ? je n’en sais rien, car l’incendie postérieur de l’Hôtel de Ville fit disparaître totalement toutes pièces administratives d’entre les miennes, en compagnie de plusieurs choses en vers et en prose dont je déplore moins la perte que je ne me reproche l’assez sot rôle que j’avais joué là pendant ces deux mois d’illusions, par le fait généreuses, que je ne regrette pas, somme toute, d’avoir eues, elles.

Donc, j’étais passablement inquiet de l’avenir tout proche quand, le lendemain d’un soir de la fin de mai où j’avais, quel spectacle d’affreux cabotinage ! assisté à une réunion publique dans l’église Saint-Denis du Saint-Sacrement, je fus réveillé par la voix de ma femme qui rêvait très haut. Elle disait : « Les voilà ! ô les sales mouches ! y en a-t-il, y en a-t-il, mon Dieu, y en a-t-il ! Vite, sauvons-nous, Paul. » Puis elle se réveilla, ne se souvenant pas, comme il arrive presque toujours, de son rêve que je lui racontai, et dont nous finîmes par rire. Puis je sonnai la bonne pour le chocolat habituel du matin. La falote créature, une linotte, comme je disais en la comparant avec l’oie qu’était une autre servante de chez mes beaux-parents, avant même d’avoir déposé les deux tasses et les deux croissants sur chacune de nos tables de nuit (ai-je dit que notre lit était « de milieu », suivant notre ancien projet légèrement amélioré… en ma faveur ?), s’écria en mots entrecoupés : « Ils sont entrés, madame, ils sont à la Porte-Maillot ! »

C’était vrai, comme je pus m’en assurer tout de suite, en percevant des fumées d’obus éclatés avec une force d’à bout-portant sur l’Arc-de-Triomphe et au delà, en plein Champs-Élysées.

Des fuites de gens dans la rue, le rappel battant de toutes parts, Notre-Dame sonnant une générale précipitée eurent bientôt corroboré cette brusque nouvelle.

— Paul, me permets-tu d’aller à Montmartre (mes beaux-parents, toujours, avec un instinct à lenvers du danger à éviter, avaient réintégré leur domicile de la rue Nicolet), je reviendrai aussitôt.

— Vas-y donc ! répondis-je ajoutant peu gracieusement d’ailleurs, sans l’avoir embrassée, si ma mémoire est sûre : Rapporte des nouvelles, surtout !

Je restai à la maison, ayant peut-être des intentions sur la bonne qui était mignonne et qui commençait à avoir si peur, qu’elle semblait ne demander, dès qu’elle se vit seule avec moi, pas mieux que d’être rassurée…

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