L’ORANGER FANTASTIQUE.
Cette pièce mécanique était précédée de plusieurs tours d’escamotage qui motivaient son introduction sur la scène.
J’empruntais le mouchoir d’une dame; j’en faisais une boule que je mettais à côté d’un œuf, d’un citron et d’une orange rangés sur ma table.
Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et lorsqu’enfin ils étaient tous réunis dans l’orange, je me servais de ce fruit pour composer une liqueur fantastique.
Pour cela, je pressais l’orange entre mes mains, et je la réduisais de grosseur en la montrant de temps à autre sous ses différentes formes, et je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un flacon où il y avait de l’esprit de vin.
On m’apportait alors un oranger dépourvu de fleurs et de fruits. Je versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de préparer; j’y mettais le feu; je le plaçais au-dessous de l’arbuste, et aussitôt que l’émanation atteignait le feuillage, on le voyait se charger de fleurs.
Sur un coup de ma baguette, ces fleurs étaient remplacées par des fruits que je distribuais aux spectateurs.
Une seule orange était restée sur l’arbre; je lui ordonnais de s’ouvrir en quatre parties, et l’on apercevait à l’intérieur le mouchoir qui m’avait été confié. Deux papillons battant des ailes le prenaient par les angles et le déployaient en s’élevant en l’air.
Ce tour est de ma création.
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LA PÊCHE MERVEILLEUSE.
On se rappelle le tour chinois intitulé par Philippe: _Le Bassin de Neptune_. J’ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, à l’exemple des habitants du Céleste-Empire, s’était revêtu d’une robe nécessaire à l’exécution du tour. J’ai dit aussi ma répulsion pour tout vêtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de me voir jamais reproduire cette merveilleuse expérience, lorsqu’un jour, on vit sur mes affiches l’annonce d’un tour intitulé: _la Pêche miraculeuse_.
Ce n’était pas autre chose que le tour chinois que je me proposais d’exécuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.
J’arrivais en scène ayant en main un pied de guéridon qui se terminait par une pointe aiguë. Je le posais devant moi, et près des spectateurs.
Je me saisissais d’un châle que j’étalais en tous sens, et que je secouais avec force afin de bien prouver qu’il ne contenait rien.
--Voici d’abord comment on doit prendre et poser son épervier. Je ramassais les plis du châle et je le jetais sur mon épaule. Figurez-vous maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guéridon soit un étang, je sais qu’il faut se faire une grande illusion pour cela, mais enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on s’approche silencieusement de l’étang, on lance son épervier comme cela sur l’endroit où l’on suppose trouver du poisson, on le relève, et l’on montre, ainsi que je le fais maintenant, une pêche vraiment merveilleuse.
A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe, contenant d’énormes poissons rouges, apparaissait en équilibre sur la pointe du guéridon, et lorsqu’on voulait l’enlever de cet endroit, il était impossible de le bouger de place sans répandre de l’eau.
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LA PENDULE AÉRIENNE.
Parmi les expériences que je présentai au public en 1847, ma pendule fut une de celles qui produisirent le plus d’effet, et même maintenant que l’on suppose à tort ou à raison que l’électricité y joue un certain rôle, on ne peut se dispenser de l’admirer.
Il y a certains spectateurs qui vont aux séances de prestidigitation, moins pour jouir des illusions que pour faire parade d’une perspicacité très souvent douteuse. Pour ceux-là, l’expérience de la _Pendule aérienne_ est vite expliquée: c’est de l’électricité. C’est plutôt fait.
Mais pour l’observateur consciencieux, pour le savant, pour le connaisseur enfin, il est très difficile de se prononcer sur ce sujet, parce qu’ils savent que pour qu’un effet électro-magnétique se produise, il ne suffit pas d’un courant électrique, il faut encore des appareils matériels qui représentent un certain volume. Ainsi dans le télégraphe même le plus simple, ce sont des roues dentées, un électro-aimant, une palette, des leviers, des supports, etc.
Dans ma _pendule aérienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n’y avait qu’un cadran de cristal transparent, au milieu duquel était une aiguille.
Ce cadran était suspendu par de légers cordons et complétement isolé, ce qui n’empêchait pas que l’aiguille tournait à droite et à gauche, s’arrêtait ou reprenait sa marche à la volonté des spectateurs.
Un timbre également en cristal, suspendu en dessous, sonnait l’heure que marquait la pendule, ou bien encore celle qu’on lui désignait. Ces objets, avant et après l’expérience, étaient présentés au public pour être examinés.
Pour terminer, je remettais à un spectateur un cordon auquel tenait le crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner à son commandement.
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LA SECONDE VUE.
Ou la Clochette Mystérieuse.
L’expérience représentée par la gravure ci-contre est un perfectionnement apporté à la _Seconde vue_, que j’ai décrite au commencement de ce volume. Les résultats sont exactement les mêmes; le principe seul est changé.
Au lieu de faire à mon fils cette question: «Dites ce que je tiens à la main?» à chaque objet qui m’était remis, je frappais un coup sur une petite clochette, et malgré cette uniformité du signal, l’enfant dépeignait l’objet comme si l’eût eu sous les yeux.
Mais ce qui pouvait intriguer les _intrépides scrutateurs_ de mes secrets, c’est que peu d’instants après, je mettais la clochette de côté, et bien que j’observasse le silence le plus complet, tous les objets présentés n’en étaient pas moins immédiatement désignés par l’enfant.
J’imitais aussi certains phénomènes produits par quelques sujets magnétisés. Je lui couvrais les yeux d’un épais bandeau, et sans prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein d’eau; le liquide prenait sous ses lèvres le goût d’un autre liquide quelconque sur lequel un spectateur avait fixé sa pensée, quelque bizarre que fût ce choix.
Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet à une dame qu’un spectateur avait secrètement désignée, ou bien il exécutait un ordre qui m’était confié à voix basse, tel que celui-ci:
Aller prendre une tabatière dans la poche d’une personne désignée; en ôter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie d’une autre personne.
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LE FOULARD AUX SURPRISES.
Un principe fondamental de la prestidigitation, c’est de produire de grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire, avec de petits objets, des objets d’un gros volume.
Qu’y-a-t-il d’étonnant en effet de faire sortir d’une boîte à double fond ce qui peut y être contenu? La difficulté consiste uniquement dans l’_ingéniosité_ de l’appareil, et tout le mérite revient à l’ébéniste ou au ferblantier qui a fabriqué la boîte.
Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser croire à aucune combinaison mécanique, parce que l’instrument qui devait produire des objets si volumineux pouvait être réduit à de bien petites proportions.
Ce foulard était confié par un spectateur. Aussitôt que je l’avais entre les mains, je le pressais, l’étirais et le retournais en tous sens pour prouver qu’il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le secouais et j’en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du côté opposé, j’en retirais un second, un troisième, un quatrième plumet et jusqu’à un panache de tambour-major. Enfin une véritable pluie de plumets venait couvrir la scène.
Ces subtilités étaient le préambule d’un tour beaucoup plus surprenant encore, et qu’on pourrait appeler à plusieurs titres le bouquet de l’expérience.
Je m’approchais des spectateurs, et après avoir une dernière fois bien secoué et retourné le foulard de tous côtés, j’en faisais sortir une énorme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames.
Ce tour faisait partie des expériences annoncées sur ma première affiche.
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LA SUSPENSION ÉTHÉRÉENNE.
Dans l’année 1847, on se le rappelle, il n’était question que de l’éther et de ses merveilleuses applications. J’eus alors l’idée d’user à mon profit l’engouement du public pour en faire un à-propos qui eut un succès prodigieux.
--Messieurs, disais-je avec le sérieux d’un professeur de la Sorbonne, je viens de découvrir dans l’éther une nouvelle propriété merveilleuse.
Lorsque cette liqueur est à son plus haut degré de concentration, si on la fait respirer à un être vivant, le corps du patient devient en peu d’instants aussi léger qu’un ballon.
Cette exposition terminée, je procédais à l’expérience. Je plaçais trois tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et je lui faisais étendre les bras, que je soutenais en l’air au moyen de deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret.
Je mettais alors simplement sous le nez de l’enfant un flacon vide que je débouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l’éther sur une pelle de fer très chaude, afin que la vapeur s’en répandît dans la salle. Mon fils s’endormait aussitôt, et ses pieds, devenus plus légers, commençaient à quitter le tabouret.
Jugeant alors l’opération réussie, je retirais le tabouret de manière que l’enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes.
Cet étrange équilibre excitait déjà dans le public une grande surprise. Elle augmentait encore lorsqu’on me voyait retirer l’une des deux cannes et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait à son comble, lorsqu’après avoir élevé avec le petit doigt mon fils jusqu’à la position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l’espace, et que pour narguer les lois de la gravitation, j’ôtais encore les pieds du banc qui se trouvait sous cet édifice impossible, tel que le représente la gravure ci-dessus.
La première représentation eut lieu le 10 octobre 1849.
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LA GUIRLANDE DE FLEURS.
Ce tour était très compliqué et formait à son dénouement un très joli tableau.
J’empruntais deux mouchoirs et trois montres; j’en faisais un paquet que je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j’y joignais trois cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on apportait une guirlande de fleurs que l’on suspendait à de petits rubans placés au milieu de la scène.
J’annonçais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et que lorsque je ferais feu de ce côté, les montres, les mouchoirs et les cartes iraient se grouper autour d’elles.
En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le côté.
(Un erratum à signaler sur le dessin ci-dessus, c’est que le graveur a oublié d’y mettre les mouchoirs).
Au commencement du tour, bien que je n’eusse besoin que de deux mouchoirs, j’en empruntais trois, parce que j’en gardais un pour faire un autre tour sous forme d’intermède, dans le but d’allonger cette petite scène qui, sans cela, eût été beaucoup trop courte.
Je mettais de l’esprit de vin sur ce mouchoir, je l’enflammais et je montrais les ravages du feu en passant mon bras par un énorme trou. Puis sous le prétexte de me servir de ce principe des homœopathes: _similia similibus curantur_, je versais encore de l’esprit de vin sur le linge brûlé, je l’enflammais de nouveau, et en frappant seulement avec la main sur le mouchoir incendié, je le faisais reparaître dans son état primitif.
Le tour de la guirlande a été représenté pour la première fois le 18 janvier 1850.
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LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN.
La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand que le contenu; ici c’est le contraire. On peut donc appeler ce tour _impossibilité réalisée_.
En effet, j’apportais sous mon bras un carton à dessin qui n’avait pas plus d’un centimètre d’épaisseur et je le posais sur de légers tréteaux placés dans le plus complet isolement au milieu de la scène; puis j’en retirais successivement:
1º Une collection de gravures;
2º Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi frais que s’ils sortaient à l’instant même des mains de la modiste;
3º Quatre tourterelles vivantes;
4º Trois énormes casseroles en cuivre remplies, l’une de haricots, l’autre d’un feu ardent, et la troisième d’eau bouillante.
5º Une grande cage remplie d’oiseaux voltigeant de bâtons en bâtons[30].
6º Enfin, après que le carton avait été fermé une dernière fois, mon plus jeune fils, le héros de la suspension éthéréenne, soulevait le couvercle, montrait au public sa tête souriante et sortait aussi de cette étroite prison.
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