Chapitre 3 Le père Cadet et sa terre
Le marché fut conclu, et, comme l’avait promis le voisin Mathieu, eut sa terminaison au cabaret de la mère Boulanger, le premier des cabarets du village d’Haramont.
L’année d’ensuite, Madeleine n’eut qu’à bêcher : c’était encore beaucoup pour elle, la pauvre créature, car elle était faible de corps. Aussi, la voyant ruisselante de sueur et appuyée sur sa bêche, le voisin Mathieu, qui labourait sa terre, eut encore pitié d’elle.
— Hé ! père Cadet, dit-il, j’ai encore une proposition à vous faire.
Le père Cadet regarda le voisin Mathieu avec inquiétude.
— Je sais, dit-il, par monsieur Niguet, qui est mon notaire et le vôtre, que vous avez acheté une pièce de terre de trois quarts d’arpent qui m’avoisine, et que vous l’avez payée comptant, farceur, sept cents livres en beaux louis d’or : eh bien ! pour ces trois quarts d’arpent qui sont séparés, je vous donne un arpent et demi attenant à vous ; dame ! la terre n’est pas si bonne, je le sais bien, mais aussi un arpent et demi, c’est le double de trois quarts d’arpent.
Le père Cadet se gratta l’oreille ; la proposition était acceptable.
— Dame ! il faudrait voir, dit-il.
On sait que c’était son mot.
— Acceptez vite, dit Mathieu ; cela cadre dans mes arrangements, et comme preuve que je désire que la chose se fasse, je vais encore vous soumettre deux propositions qui, j’en suis sûr, conviendront à Madeleine.
— Le père est le maître, dit celle-ci.
— Soumettez un peu, reprit le père Cadet.
— Eh bien ! vous arracherez vos chardons, vous transporterez vos pierres, et moi, pendant ce temps-là, je labourerai non seulement vos deux arpents, mais encore l’arpent et demi que je vous cède, puis, comme la terre n’est pas fameuse, on vous donnera une voiture de fumier, et l’on fera la mesure bonne. Hein ? qu’est-ce que vous dites de cela ?
— Je dis qu’il faudrait encore donner quelque chose, fit le père Cadet.
— Tenez, vous êtes un vieux gueux, dit le voisin Mathieu ; mais n’importe, comme j’ai pitié de la pauvre Madeleine, qui était une amie de ma défunte, et que ça me peine le cœur de la voir travailler comme cela, je lui fais cadeau à elle, entendez-vous bien ? à elle, mais seulement au prochain labour, de Tardif, qui est de trop petite taille pour son compagnon et pas assez fort pour la besogne qu’il a à faire.
— Tardif est vieux, dit le père Cadet, qui parlait à l’endroit de l’âge de Tardif sans aucun renseignement positif et au pur hasard.
— Allons donc ! vieux, il a cinq ans ; si je voulais l’abattre, m’en priver, le boucher m’en donnerait cent quatre-vingts livres ; mais je l’ai connu trois ans, pauvre bête, et je ne veux pas qu’il lui arrive malheur ; c’est pourquoi je le donne à Madeleine : bien sûr qu’elle ne l’enverra jamais à la boucherie, elle.
— Oh ! non, bien sûr, s’écria Madeleine.
— Tu parles comme si le marché était fait, dit le père Cadet.
— Et j’ai tort, mon père, dit l’humble femme ; je vous en demande pardon.
— Tu m’en demandes pardon, tu m’en demandes pardon… il n’y a pas de quoi me demander pardon. D’ailleurs, il a raison, le voisin Mathieu ; le marché peut se faire. Eh ! oui, il peut se faire.
— Et il se fera ; il est trop avantageux pour que vous le refusiez.
— Allons ! dit le père Cadet, s’il est si avantageux que vous le dites, pourquoi le proposez-vous ?
Mathieu le regarda d’un air narquois.
— Pourquoi je le propose ? dit-il, ah ! oui, vous ne le comprenez pas, vous ! Je le propose parce que je veux vous être utile ; je le propose parce que j’aime Madeleine, entendez-vous ? parce que je l’aime de cœur, et que même, si elle avait voulu, elle ne vous a jamais parlé de cela, n’est-ce pas ? que si elle avait voulu, il y a trois ans, elle serait madame Mathieu. Mais elle n’a pas voulu : elle désire rester fidèle à Guillaume. On ne peut pas se bouder pour cela, vous comprenez, attendu que c’est une brave et digne femme ; mais on veut lui être utile, et voilà pourquoi on vous propose un marché si avantageux que vous l’avez déjà accepté, vieux ladre ! et que vous vous pendriez si je vous retirais ma parole.
— Oui, mais, dit le père Cadet sans répondre directement à la question, qui paiera les frais du contrat ?
— Ah bon ! voilà donc où le bât vous blesse.
— C’est encore une affaire de trente-cinq à quarante livres, voyez-vous.
— Eh bien ! il y a un moyen d’arranger cela : vous avez fait un contrat hier, chez le père Niguet ; le contrat n’est pas encore porté au répertoire, on mettra mon nom à la place du vôtre, et, sur le même contrat, on joindra un acte du transport que je vous fais de cette pièce de terre, et nous paierons tout par moitié, comme deux bons amis.
— Hum ! hum ! fit le père Cadet en regardant du côté de la pièce de terre offerte, comme pour voir l’effet qu’elle ferait ajoutée à la sienne. Hum ! hum !
— Eh bien ?
— Mais, dit le père Cadet, si d’ici à l’époque où vous devez me livrer Tardif, Tardif meurt ?
— Si Tardif meurt ! Est-ce que c’est probable ?
— C’est possible ; l’almanach dit qu’il y aura, l’année prochaine, une mortalité sur les bêtes à cornes.
— Oh ! père Cadet, vous êtes homme de précaution.
— Que voulez-vous ? c’est mon caractère.
— Eh bien ! reprit le voisin Mathieu, si Tardif meurt, comme je vous ai dit qu’il valait cent quatre-vingts livres, je ne m’en dédirai pas, et je vous donnerai les cent quatre-vingts livres en argent. Voyons, avez-vous encore quelque observation à faire ?
— Est-ce que vous n’auriez pas, par hasard, un vieux soc de charrue qui ne vous servirait plus, hein ?
— On le trouvera.
— Et puis, est-ce que, si nous ne hersons pas en même temps, vous ne pourrez pas me prêter Tardif pour le hersage ?
— On vous le prêtera.
— Eh bien ! mais alors, voilà ! je ne demande pas mieux, moi ; je suis rond en affaires.
Et, tendant la main au voisin Mathieu :
— Tope ! dit-il.
— Tope ! répondit celui-ci en lui frappant dans la main.
— Oh ! c’est dit ; quand j’ai donné ma parole, je ne m’en dédis jamais.
— Je crois bien, dit le voisin Mathieu en le regardant d’un air goguenard.
— Oh ! jamais, jamais !
Madeleine remerciait des yeux son bon voisin ; car elle voyait bien que c’était pour elle qu’il faisait tout cela.
À partir de ce moment, Madeleine fut dispensée de bêcher et de herser, et plus entière, elle put se livrer aux soins de sa maison et de son enfant.
Quant au père Cadet, ce fut à partir de l’année suivante qu’il fut véritablement propriétaire ; car, déjà propriétaire d’une maison, il fut encore propriétaire d’un champ, d’un âne et d’un bœuf, d’une herse, d’une charrue.
Et le champ fructifia. Parti de deux arpents, il monta jusqu’à huit, et, comme tout cela était d’un seul morceau, il arrivait souvent au père Cadet de dire : « Ma terre ! » comme le seigneur de Boursonne et comme le grand fermier de Largny.
S’il eût eu un lopin de champ à un quart de lieue du premier, le père Cadet aurait dit : « Mes terres ! »
Il avait bien souvent pensé à se donner cette satisfaction ; mais, à chaque fois que cette pensée lui était venue, on l’avait entendu, révélant le combat qui se livrait en lui, se répondre à lui-même :
— Non ! non ! mieux vaut s’arrondir.
Et, nous le répétons, en vertu de cet axiome, le père Cadet s’était arrondi et avait tout doucement, graduellement, année par année, passé de deux arpents à huit arpents.
Aussi, sa terre, l’aimait-il avec passion, plus qu’il n’avait jamais aimé sa femme, plus qu’il n’aimait sa belle-fille, puisque, nous l’avons vu, il avait failli sacrifier Madeleine à sa terre, et cependant il aimait beaucoup Madeleine.
Il y était tous les jours, à sa terre – car la terre est reconnaissante : plus on s’occupe d’elle, plus elle rapporte – ; tous les jours, depuis le matin jusqu’au soir ; il y était même la nuit en pensée ; il rêvait d’elle ; il voyait, les yeux fermés, où étaient les plus beaux épis et les trèfles les plus épais, au printemps et en été ; en hiver, il voyait une pierre oubliée, une touffe d’herbe parasite, et il se disait : « Demain, je jetterai cette pierre hors de mon champ ; demain, j’arracherai cette herbe de ma terre » ; et c’était, tous les jours et toutes les nuits, même chose.
Arrivait le dimanche, jour tant attendu des pauvres travailleurs des villes, jour où Dieu lui-même, cette source de toute force, comme il est la source de toute bonté, a feint d’être fatigué pour que les hommes eussent un jour de repos, et le père Cadet disait le soir après souper :
— Ah ! par ma fois ! Madeleine, je me reposerai bien demain !
Et Madeleine répondait en souriant :
— Vous avez raison, mon père.
Le lendemain arrivait, les cloches sonnaient et disaient :
« C’est aujourd’hui le jour du repos, le jour de Dieu, le jour du Seigneur !… Soyez en joie, pauvres malheureux, déshérités de la société ! oubliez la fatigue que vous avez eue hier, oubliez celle que vous aurez demain, revêtez vos plus beaux habits et respirez entre deux labeurs !… »
Et, à la voix de la cloche, tandis que Madeleine, son livre de prières à la main, s’en allait à l’église où son fils servait la messe, le père Cadet revêtait, en effet, son plus bel habit, son habit brun, l’habit de mariage ; il mettait sa culotte courte de reps, ses bas de coton chiné, l’été ; ses bas de laine gris, l’hiver ; puis il respirait un peu l’air sur son seuil, inquiet et comme indécis de ce qu’il allait faire. Beaucoup passaient qui disaient :
— Père Cadet, venez-vous faire une partie de quilles ? – Père Cadet, venez-vous faire une partie de boules ? – Père Cadet, voulez-vous venir boire un coup ?
— Je n’ai pas le temps !
Et pourquoi le père Cadet n’avait-il pas le temps ?
Ah ! c’est que, le dimanche, jour de repos, il avait une promenade à faire. Rien qu’une promenade, une petite visite.
À qui ?
À sa maîtresse, à sa terre !
Ce jour-là, il n’y allait pas tout droit, il est vrai, comme les autres jours. Parfois prenait-il une ruelle qui allongeait son chemin de deux cents pas ; parfois même sortait-il par l’extrémité opposée du village et en faisait-il le tour ; c’était un quart d’heure de route de plus.
Mais le but réel de la promenade, c’était toujours la terre.
Il avait beau dire, pauvre père Cadet :
— Ah ! ma foi, je n’irai pas à ma terre aujourd’hui, j’y vais assez tous les jours.
Oui, père Cadet, mais c’est parce que vous y allez tous les jours, à votre terre, que vous irez encore aujourd’hui.
Et, en effet, sans savoir par où, comment, dans quel but il y était venu, le père Cadet se trouvait tout à coup en face de sa terre.
Cependant, soyez tranquille, c’est dimanche, et il n’y travaillera pas, à sa terre… Non !… Seulement, il y entrera pour la toucher des pieds, puisqu’il ne la touche pas des mains.
Mais justement, voici la pierre dont il a rêvé. Ah ! maudite pierre ! Il se baisse et la jette hors du champ.
Mais justement, voici l’herbe qu’il a vue en songe. Ah ! mauvaise herbe ! Il se baisse et l’arrache.
Et, pendant une heure, deux heures, trois heures, il regarde, il cherche, il s’inquiète, puis il entend sonner midi. L’heure du dîner, dans les jours de fête, est à une heure.
Il faut quitter la terre ; il ferait attendre Madeleine, car, s’il a mis une demi-heure pour venir, il mettra bien une heure pour s’en aller.
Mais ce n’est pas chose facile au père Cadet que de quitter sa terre. À peine y a-t-il fait dix pas pour s’en revenir à la maison, qu’il s’arrête, se retourne, croise les bras.
Il regarde, souriant d’abord, puis sérieux, puis soucieux : il regarde longtemps et avec mélancolie ce coin du monde, si petit en comparaison des grandes propriétés qui l’entourent, et qui cependant absorbe ainsi toute son existence.
La demie sonne au clocher pointu ; il faut pourtant rentrer. Il se remet en route ; mais, au bout de trente pas, il s’arrête encore, jette un regard sur sa terre, un regard plus sombre, plus profond, plus passionné que ne le fut jamais le regard d’amour du fiancé à sa fiancée.
Puis il se remet en chemin avec un soupir, comme s’il n’était pas sûr de la retrouver le lendemain là où il la laisse, sa terre bien-aimée.
Ô terre jalouse ! plus jalouse que ne le fut jamais femme ou maîtresse, c’est ainsi que tu veux être aimée, et tu n’es féconde que pour ceux que tu épuises dans un éternel embrassement.
Aussi était-il presque toujours une heure ou une heure un quart lorsque le père Cadet arrivait en vue des deux chaumières.
Mais ce n’était pas, comme on aurait pu le croire, sur la chaumière de gauche que se portait sa vue, c’était sur la chaumière de droite.
En effet, au seuil de la chaumière de droite, étaient presque toujours, attendant son retour tardif, groupés deux femmes, une jeune fille, un jeune garçon, un enfant et un chien.
C’était bien le père Cadet qu’attendait tout ce groupe, car aussitôt qu’il paraissait, tout le monde disait : « Le voilà ! »
Les deux femmes restaient sur le seuil, les trois enfants montaient sur le banc, le chien s’asseyait sur son derrière et balayait la terre avec sa longue queue qui ressemblait à celle d’un lion.
Et, sans monter jusqu’à la chaumière qui dominait la route, bâtie qu’elle était au haut du talus, le père Cadet s’arrêtait, et, mettant son chapeau à la main, disait :
— Bien votre serviteur, dame Marie, bonjour Mariette, bonjour quiot Pierre. Allons, viens-tu, Madeleine ?
Et, faisant encore un signe de tête, il recouvrait son front chauve avec son chapeau à trois cornes et s’acheminait vers la chaumière de gauche située sur le talus opposé.
— Viens-tu, Conscience ? disait alors Madeleine au plus âgé des deux garçons.
— Viens-tu, Bernard ? disait le plus âgé des deux garçons au gros chien.
Et Madeleine marchait la première, suivant le père Cadet ; puis Conscience marchait le second, suivant sa mère ; puis marchait le gros chien, suivant Conscience.
En arrivant à la porte de la chaumière de gauche, tout cela se retournait une dernière fois pour sourire à la femme, à la jeune fille et à l’enfant de la chaumière de droite, et de toutes les bouches humaines sortaient à la fois ces paroles :
— À ce soir !
On sait déjà tout à fait ce que c’était que le père Cadet. On sait à peu près ce que c’est que Madeleine. Disons ce que c’était que dame Marie, Mariette, quiot Pierre, Conscience et Bernard.
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Dame Marie était la femme du maître d’école ; elle demeurait, comme on voit, juste en face du père Cadet. Un jour, elle entra, portant une petite fille de trois mois entre ses bras, dans la chaumière de Madeleine, qu’elle trouva vêtue de deuil, inclinée et pleurant sur le berceau d’un petit garçon de cinq mois.
— Eh ! ma pauvre voisine, dit-elle, on m’apprend que votre lait est tari tout à coup : est-ce vrai ?
— Hélas ! mon Dieu, oui, bonne chère dame Marie, répondit Madeleine, et vous l’entendez, pauvre petit Jean, il pleure parce qu’il a faim.
— Oh bien ! que cela ne vous inquiète pas, Madeleine, dit dame Marie, heureusement que le Seigneur m’en a donné, à moi, pour deux du lait, et voilà ma petite Mariette qui ne demande pas mieux que de partager avec son ami Jean.
Et, sans écouter ce que lui disait Madeleine, elle prit le petit Jean dans son berceau, s’assit dans la chaumière ayant un enfant sur chaque genou, et, avec la sublime impudeur des mères qui savent que la vénération publique les garde, elle découvrit les deux globes de sa poitrine et donna un sein à chaque enfant.
Alors Madeleine tomba à genoux devant elle et joignit les mains en pleurant.
— Que fais-tu donc là, Madeleine ? demanda la dame Marie étonnée.
— J’adore une des trois grandes vertus chrétiennes, dit la pauvre mère ; j’adore la charité.
Le petit Jean but tant qu’il eut soif à cette première coupe de la vie, la seule qui ait du miel sur ses bords et point de lie au fond.
Puis, quand il eut bu :
— Là, dit dame Marie, je reviendrai trois fois par jour lui en donner autant, et si dans les intervalles il pleure, vous m’appellerez. Je ne suis pas loin, et la bouteille est là.
Après quoi elle remit le petit Jean dans les bras de sa mère qui, le serrant contre son cœur, le recoucha toute pleurante dans son berceau.
Hélas ! il lui semblait, pauvre Madeleine, qu’elle allait moins être la mère de son enfant, puisque c’était une autre qui le nourrissait.
Maintenant, d’où venait qu’elle pleurait, pauvre femme en deuil ? D’où venait que son lait s’était tari tout à coup, pauvre mère désolée ?
Guillaume, son mari, soldat de 92, après être venu passer quinze jours avec elle en allant de la Vendée en Italie, Guillaume avait été tué glorieusement en combattant à Montenotte.
Elle avait appris trois jours auparavant la nouvelle de cette mort par une lettre que Guillaume mourant avait fait écrire à sa femme par un camarade, et le coup avait été tel, que son lait avait tari.
Depuis la veille, elle s’en était aperçue ; d’abord elle n’avait pu croire à ce nouveau malheur ; elle ne pouvait songer que le sein de la mère pût s’épuiser de lait tant que les veines de la femme n’étaient point épuisées de sang ; mais les cris du pauvre petit Jean l’avaient malgré elle ramenée à l’implacable réalité.
Elle pleurait donc de douleur, et le petit Jean pleurait de faim, lorsque dame Marie entra, la petite Mariette entre ses bras, et apaisa d’un seul coup la faim et la soif de l’enfant.
Maintenant, pourquoi appelait-on Madeleine, Madeleine tout court, et appelait-on Marie, dame Marie ?
Oh ! ce n’était point qu’elle fût fière, qu’elle fût riche, pauvre femme, aussi humble et presque aussi pauvre que la dernière du village ; non : c’est qu’elle était la femme du maître d’école, et, comme le maître d’école, aux yeux des enfants, est un grand personnage, comme on appelait le maître d’école monsieur Pierre, on appelait sa femme dame Marie.
Tous deux, mari et femme, s’étaient crus riches un instant : ce fut lorsque la vraie France, la France régénérée, la France populaire, déclara par la voix de la Convention que l’enseignement était un sacerdoce et que le maître d’école, qui instruit le corps, était l’égal du prêtre, qui épure l’âme ; ce fut lorsque, pendant cette terrible misère de 1795, elle avait voté, le 23 brumaire an III, sur le rapport de Lakanal, cinquante-quatre millions à l’instruction primaire. Mais elle n’avait pas duré, l’austère et sanglante matrone. Le Directoire lui avait succédé ; et que faisait au Directoire que les maîtres d’école eussent faim et que ceux que le peuple paie le moins fussent justement ceux-là qui l’instruisent, c’est-à-dire qui font le plus pour son intelligence et la liberté ?
Dame Marie devint donc la seconde mère du petit Jean.
Jean grandit, moitié sur ses genoux, moitié sur ceux de sa mère ; d’un autre côté, Madeleine aimait Mariette comme sa fille ; plus d’une fois, tandis que dame Marie portait Jean dans ses bras, Madeleine portait Mariette dans les siens ; quelquefois l’une ou l’autre les portait tous deux. Il y avait un échange d’amour entre ces deux femmes, sans que jamais ni l’une ni l’autre ait calculé laquelle était en avance, laquelle était en retard dans le compte mutuel de leur charité.
La petite Mariette poussait comme une fleur des champs, comme une violette dans l’herbe, comme un bluet dans les blés, comme une marguerite dans les prairies ; elle appelait le petit Jean son frère, et le petit Jean l’appelait sa sœur.
Mais Jean et elle ne poussaient pas de la même manière ; mais Jean ne parlait pas comme Mariette ; mais Jean ne paraissait pas vivre de la même vie que Mariette. Jean vivait d’une vie intérieure, singulière, presque végétative ; Jean n’était pas un enfant de ce monde, car ce qui récréait, ce qui amusait, ce qui réjouissait les autres enfants, ne le réjouissait pas, ne l’amusait pas, ne le récréait pas.
Voici à quoi sa pauvre mère, qui le regardait souvent en secouant la tête, quelquefois en pleurant, voici à quoi sa pauvre mère attribuait ce phénomène.
Quand Guillaume, en traversant la France, après être resté quinze jours près de Madeleine, l’eut quittée pour rejoindre son régiment, il se fit une grande tristesse dans le cœur de la pauvre créature, comme si elle eût pu deviner qu’elle venait de voir son mari pour la dernière fois, et que Guillaume la quittait pour toujours. La tristesse, dans les cœurs purs, c’est la sœur de la religion. Pieuse, toujours, Madeleine redoubla de piété, et elle donna à la prière et passa dans l’église tous les instants que lui laissait son travail.
Or, dans l’église, il y avait un grand tableau qui avait été donné à l’église par un riche abbé qui demeurait dans les environs et qu’on appelait l’abbé Conseil. Ce tableau représentait Jésus au milieu des petits enfants, c’est-à-dire une des plus touchantes paraboles de l’Évangile.
Tous les petits enfants se pressaient pour serrer les genoux et baiser les mains du Christ. Un seul restait en arrière, jouant avec un gros chien.
Celui-ci représentait une parabole non moins miséricordieuse que la première.
Le Christ étendait plus tendrement la main vers cet enfant que les autres. Il semblait lui faire signe d’approcher, lui aussi, comme les autres ; mais une mère jalouse lui disait :
— Laissez-le, Seigneur, c’est un simple, un innocent, un pauvre d’esprit.
Et Jésus répondait :
— Bienheureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux leur appartient.
Cet enfant jouant tout seul avec son chien, ce simple, cet innocent, ce pauvre d’esprit qu’une femme jalouse veut éloigner de cette communion d’amour universel prêchée par Jésus, avait toujours préoccupé Madeleine ; elle s’était prise d’une grande pitié pour ce pauvre délaissé, et, quand elle priait agenouillée devant ce tableau, elle regardait toujours si l’enfant appelé par le Christ ne quitterait point sa place et ce gros chien avec lequel il jouait, pour venir, mêlé aux autres enfants, recevoir la bénédiction de l’Homme-Dieu.
Chaque soir, elle se disait, le laissant ainsi isolé loin du Seigneur :
— Demain, je le retrouverai près de lui.
Mais le lendemain son premier regard retrouvait l’enfant à la même place, et elle murmurait :
— Cher enfant, heureusement que le Seigneur a dit : « Bienheureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux leur appartient. »
Que la science explique comme elle pourra ce phénomène si bien expliqué par la foi ; mais, lorsque Madeleine accoucha de Jean, elle s’écria en regardant son enfant :
— Ô mon Dieu ! Seigneur, m’avez-vous bénie ou frappée ? mais mon enfant est tout le portrait du pauvre innocent à qui vous faites signe de venir à vous.
Puis elle ajouta avec cette foi sainte des mères :
— Oh ! il ira, il ira, n’en doutez pas, Seigneur Dieu ! et c’est moi qui vous le conduirai.
Et, en effet, Jean, c’était l’innocent du tableau, sa tête blonde et ses grands yeux bleus, qui ne semblaient rien voir de ce qui se passait autour de lui, comme si un voile était étendu entre le monde et son intelligence.
La chose était si réelle, la ressemblance était si frappante, que chacun reconnut le petit Jean quand il sortit aux bras de sa mère et que les bonnes femmes du village, toujours prêtes à cette fausse pitié, plus douloureuse souvent que l’indifférence, s’écriaient, chaque fois qu’elles l’apercevaient :
— Jésus Dieu ! pauvre petit, c’est tout le portrait de l’innocent du tableau de l’église !
Madeleine souriait : à ses yeux, Jean était le plus beau de tous les enfants, et elle ne permettait qu’à la petite Mariette d’être aussi belle que lui.
Cependant son inquiétude fut grande. À un an, le petit Jean n’avait pas encore prononcé une parole. Elle craignait que l’enfant ne fût muet.
Mais un jour elle fut doucement et grandement surprise à la fois. Comme elle disait sans cesse : « Mon Dieu ! la parole à mon enfant ! Mon Dieu, faites que mon enfant ne soit pas muet ! » l’enfant se souvint du mot qu’il avait si souvent entendu, et, souriant à sa mère, il répéta après elle :
— Dieu !
Madeleine tomba à genoux en s’écriant :
— Seigneur, je vous remercie, non seulement de ce que vous m’avez exaucée, mais encore de ce que votre saint nom soit le premier qui ait été prononcé !
Le petit Jean, à partir de ce moment, commença de parler, mais il ne parla point comme les autres enfants. Les autres enfants ont pour ainsi dire deux langues, la langue enfantine, puis la langue sérieuse. Seulement, il parlait peu, disait un mot ou deux, trois au plus, complétant sa pensée par un sourire, par un geste, par un regard.
La petite Mariette était sa seule compagne ; jamais on ne l’avait vue jouer avec les autres enfants.
D’ailleurs Jean ne jouait pas, il rêvait.
Jean aimait Marie et sa mère d’un amour à peu près égal ; Jean aimait le père Cadet de tout son cœur ; Jean aima le petit Pierre, quand le petit Pierre vint au monde à son tour ; mais le reste du village semblait, je ne dirai pas étranger, mais inconnu à Jean.
Jean aimait les animaux, et les animaux aimaient Jean. Qu’y avait-il donc dans cet enfant pour que tous les animaux l’aimassent et le suivissent ? Pierrot l’entêté, qui parfois refusait obstinément au père Cadet de franchir un ruisseau ou de traverser un fossé, Pierrot, dès que Jean le conduisait par la bride ou montait sur son dos, devenait docile, comme un mouton, obéissant comme un chien.
Tardif, qui parfois méritait son nom par un peu de paresse, sentait l’enfant de loin et mugissait à son approche. Il est vrai que l’enfant n’entrait jamais dans l’étable sans apporter tout ce que ses petits bras pouvaient contenir d’herbe fraîche et de fleurs tendres, et l’on eût dit, tant alors Tardif ruminait voluptueusement, que Jean avait un secret pour choisir les fleurs et les herbes que Tardif aimait le mieux.
La vache noire était un double produit pour dame Marie : tous les ans elle vendait un veau, tous les jours elle vendait son lait, et, grâce au soin de Jean, qui avait appris à Mariette à choisir les herbes les plus savoureuses, le lait de la vache noire était renommé dans les environs ; mais il arrivait souvent que, lorsqu’on venait de vendre le veau, la pauvre mère attristée refusait son lait à ceux qui, pour l’avoir tout entier à eux, venaient de lui prendre son enfant ; alors Jean entrait dans l’étable, il prenait le museau marbré de la vache, l’élevait à la hauteur de son visage, fixait les yeux sur les yeux sombres de la bête rétive, lui parlait… quelle langue ? le Seigneur le sait ; alors la vache mugissait deux ou trois fois tristement, Jean appelait dame Marie, il laissait sa main étendue sur le cou de l’animal, et l’animal soumis, sinon consolé, laissait aller à flots la crème blanche et épaisse qu’il retenait parfois depuis trois jours.
Mais pour les animaux sauvages, c’était bien autre chose : comme jamais Jean n’avait fait le moindre mal à une créature vivante, tous les simples de la création l’aimaient, excepté ceux-là dont l’instinct est de nuire. On eût dit qu’ils tenaient l’enfant pour un petit ange passant sur la terre avec une douce voix qui parle tous les langages au nom du Seigneur ; et, en effet, à la façon rêveuse dont Jean, couché sur la mousse ou appuyé contre un arbre, écoutait les oiseaux chanteurs, on eût cru, à le voir ainsi attentif et immobile, qu’il comprenait leur chant et qu’il eût pu le traduire et l’expliquer.
Et, en effet, souvent la petite Mariette, qui ne comprenait rien à cette langue, demandait à Jean :
— Jean, quel est cet oiseau qui chante ?
Jean répondait :
— C’est un rossignol, un pinson ou un rouge-gorge, car Jean n’avait pas besoin de voir l’oiseau qui chantait pour savoir quel était cet oiseau.
Et Mariette, voyant qu’il écoutait toujours, demandait :
— Jean, que dit-il ?
Et Jean répondait :
— Il remercie le Seigneur qui, pour lui épargner le long vol qu’il y a d’ici à la mare, a mis une goutte de rosée dans une feuille roulée.
Ou bien :
— Il remercie le Seigneur, qui a permis que l’épine du chemin arrachât un peu de laine aux moutons qui viennent de passer ; car le temps où la femelle va pondre est venu, et de cette laine, il va s’aider pour faire son nid.
Ou bien encore :
— Il se plaint de ce qu’un enfant du village lui a enlevé ses petits sans savoir de quel grain il faut les nourrir ; de sorte que ses petits vont mourir de faim.
Pour les plantes, pour les herbes et pour les fleurs, il en était de même ; jamais Jean n’eût inutilement foulé une plante aux pieds, coupé de l’herbe avec sa faucille, ou bien cueilli une fleur ; si par mégarde il avait marché sur quelque tige ou en rencontrait une sur laquelle on avait marché, il relevait la pauvre plante et lui disait, si c’était lui :
— Je ne t’avais pas vue, pauvre petite, pardonne-moi !
Et, si c’était quelque autre :
— Il ne faut pas en vouloir à celui qui t’a brisée ainsi, disait-il, car il ignorait que tu vis, que tu souffres, que tu pleures comme nous ; mais, s’il a brisé ta tige, il te reste les racines, et, de tes racines, sortira une tige nouvelle qui, plus heureuse, grandira, fleurira, répandra sa graine autour de toi, de sorte que, l’année prochaine, au lieu que tu sois seule et isolée comme aujourd’hui, tu auras toute une famille !
Il en était de même lorsqu’il coupait l’herbe pour Tardif ou pour la vache noire ; ou quand il cueillait une fleur pour mettre à la ceinture ou dans les cheveux de Mariette.
S’il coupait l’herbe, avant d’approcher la faucille de la touffe qu’il allait faucher, il lui disait :
— Tu sais pourquoi je te coupe, pauvre petite touffe d’herbe ! Ce n’est point pour te faire du mal sans but ou te détruire inutilement : c’est parce que Tardif, le bœuf du père Cadet, et la vache noire de dame Marie ont faim. C’est parce que Dieu t’a faite pour les repaître, pauvre petite touffe d’herbe ! et pour donner à l’un la force de labourer le champ du père Cadet, qui nous nourrit, lui, ma mère et moi, et l’autre le bon lait qu’elle vend tous les matins aux châteaux comme aux chaumières.
S’il cueillait une fleur, il lui disait :
— Tu sais, c’est pour ta sœur Mariette que je te sépare de ta tige ; tu sais que le Seigneur t’a faite belle et parfumée, non pas pour que tu meures solitaire dans un angle de la plaine ou dans un coin de la forêt, mais pour que tu attestes sa grandeur au milieu des hommes, dont tu réjouis à la fois les yeux et les cœurs.
Il résulta de cette faculté, qui semblait avoir été donnée à Jean par le Seigneur, d’entendre et de comprendre la création tout entière, qu’il était bien plus heureux de ses relations avec les arbres, les plantes, les oiseaux, l’air du ciel, la pluie et le soleil, qu’il ne l’était de son contact avec les hommes. Aussi, tandis que, dans leur langage, arbres, plantes, oiseaux, air du ciel, pluie et soleil disaient, les arbres en le couvrant de leur ombre, les plantes en lui faisant le chemin plus doux, les oiseaux en l’égayant de leurs chansons, l’air du ciel en lui caressant le visage, la pluie en s’écartant de lui, le soleil en le réchauffant : c’est un petit ange ! les gens du village, le regardant passer, grave et silencieux, à cet âge où les enfants sont turbulents et joueurs, les gens du village haussaient les épaules, et, avec l’accent de la pitié ou de la dérision, disaient :
— C’est un idiot !
Et cependant, comme, à toutes les questions qu’ils lui adressaient, il répondait juste ; comme jamais il n’avait menti ; comme à tous il disait la vérité, que cette vérité fût agréable ou non à entendre, au lieu de l’appeler Jean ou le fils Cadet, ils l’appelaient Conscience.
Il en résulta qu’au bout d’un certain temps la petite Mariette, dame Marie, le père Cadet et Madeleine elle-même, adoptant le nom sous lequel Jean était désigné dans le village, l’appelaient Conscience comme les autres.
Et Jean, trouvant que c’était un beau nom, un nom selon le cœur de Dieu, se déshabitua peu à peu d’être appelé Jean et s’habitua à être appelé Conscience.
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En 1805, Conscience avait alors dix ans, et moi, j’en avais trois à peine ; en 1805, mon père quitta le château des Fossés, situé à un quart de lieue de la chaumière du père Cadet, pour aller demeurer à trois lieues de là, dans un autre château nommé Antilly.
Mon père, après la campagne des Alpes, avait rapporté du Saint-Bernard un couple de ces magnifiques chiens dont les moines de l’hospice conservent avec tant de soins la race précieuse. Ces chiens étaient magnifiques de taille et semblaient des lions de deux ans. Au moment où nous quittâmes les Fossés pour Antilly, la femelle venait de mettre bas cinq petits ; deux avaient été donnés, deux lui avaient été laissés, et le cinquième avait, avec cette cruauté habituelle aux hommes vulgaires, été jeté à la porte par le garde de mon père, nommé Mocquet.
Conscience, toujours pérégrinant, passa par là par hasard : il entendit les gémissements du pauvre petit, le ramassa et le rapporta, non pas à la chaumière du père Cadet – il doutait, avec raison, de la générosité du vieux bonhomme, et craignait que, ayant déjà Pierrot et Tardif, il ne voulût point se charger de ce nouvel hôte –, mais à l’étable de dame Marie.
Tant que Bernard – Conscience avait ainsi, par abréviation, nommé le petit chien –, tant que Bernard serait au lait, il n’y avait pas trop à s’inquiéter, la vache noire était là, et les deux enfants réunis n’avaient pas grand-peine à obtenir de dame Marie, toute pleine d’humanité, la portion de lait nécessaire à la nourriture du chien ; mais, une fois sevré, une fois grandissant, Bernard, avec sa taille colossale et son appétit gigantesque, devenait une lourde charge pour la maison.
N’importe ! Conscience résolut de risquer l’introduction de Bernard dans la chaumière paternelle.
En conséquence, il profita d’un moment où elle était vide, fit entrer Bernard, et, comme pour le protéger contre le premier mouvement du père Cadet, il se plaça devant lui.
Mais ce ne fut point d’abord le père Cadet qui rentra, ce fut Madeleine.
Madeleine, en voyant Conscience debout, appuyé sur son chien, jeta un cri.
C’était juste le portrait de l’innocent dans le tableau de l’église, et plus rien ne manquait à Conscience pour sa ressemblance avec lui, pas même le chien.
Madeleine était une âme croyante ; elle voyait la main de la Providence partout ; elle crut que ce n’était pas inutilement que ce chien s’était trouvé sur la route de l’enfant, et qu’il y aurait presque un sacrilège, quand le tableau de l’église les réunissait en effigie, à les séparer en réalité.
Restait le père Cadet. Lui faire adopter Bernard, nous l’avons déjà dit, n’était pas chose facile ; le père Cadet avait, non seulement le dédain, mais encore la haine des bouches inutiles : de sorte qu’on craignait fort de lui voir repousser Bernard, qui lui fût présenté, soit comme objet de luxe, soit comme chose de sentiment.
Heureusement, depuis quelque temps, on parlait de vols dans les environs ; heureusement encore, deux ou trois fois auparavant, le père Cadet avait cru entendre marcher dans sa cour. On lui présenta Bernard comme un gardien et comme un défenseur, et, après s’être fait convenablement prier, il consentit à le garder, ce qui fut une grande joie pour Conscience et pour la petite Mariette.
C’eût été dommage, en effet, de séparer le chien de l’enfant car ils étaient unis l’un à l’autre d’une merveilleuse amitié ; Bernard surtout avait pour Conscience un attachement qui eût fait croire au sentiment que nous avons presque osé émettre, au commencement de ce livre, c’est-à-dire que les animaux ont une âme. L’âme de Bernard était sa reconnaissance pour celui qui l’avait recueilli mourant de faim. Cette reconnaissance se traduisait par une obéissance qui avait quelque chose de fabuleux. Sur un simple signe de Conscience, Bernard se jetait à l’eau ou traversait le feu ; quelque part qu’il se trouvât, ses yeux ne quittaient pas les yeux de l’enfant ; s’ils se fermaient un instant pour le sommeil, ils se rouvraient toujours dans la direction où se trouvait Conscience au moment de son réveil. On les voyait toujours ensemble, marchant côte à côte, Conscience laissant pendre sa main du côté où était le chien, et le chien léchant, tout en marchant, la main de Conscience.
Et c’était bien heureux que Bernard fût si doux et obéît ainsi à l’enfant ; car il était d’une force colossale, et il fût devenu bien dangereux si un signe, une parole, un geste, ne l’eût rendu inoffensif mieux que la plus solide muselière de fer.
Après Conscience, la personne que Bernard aimait le mieux, c’était la petite Mariette, puis Madeleine, puis dame Marie. Quant aux deux chefs des deux familles, le maître d’école et le père Cadet, Bernard professait ouvertement pour eux l’indifférence la plus marquée.
Puisque nous venons de parler du maître d’école, arrêtons-nous sur ce brave homme qui, après avoir espéré un instant voir ajouter par la Convention quelque chose aux trois cents francs qu’il recevait de la commune, comme instituteur et comme chantre, avait été obligé de renoncer à cet espoir ; déception qui lui avait été d’autant plus cruelle, qu’il venait de voir sa famille s’augmenter d’un garçon, lequel, recommandé tout particulièrement par lui au prince des Apôtres, avait reçu le nom de Pierre ; c’était déjà, comme nous croyons l’avoir dit, le nom du père ; ce qui fait que, pour les distinguer l’un de l’autre, ceux qui parlaient le français de la ville appelaient l’enfant petit Pierre, tandis que ceux qui parlaient le patois l’appelaient quiot Pierre.
Pour comble de malheur, quelque temps après la naissance de ce garçon, maître Pierre tomba malade et mourut ; de sorte que les deux femmes se trouvèrent réduites à cent francs de pension que, par grâce spéciale, leur fit la commune, et au bénéfice qu’elles pouvaient tirer du travail de leurs mains.
Cet événement se passait en 1810, à peu près ; Mariette avait quinze ans, et, par conséquent, était en âge de comprendre la perte irréparable qu’elle faisait. Comme il arrivait dans tous les événements de quelque importance, les deux maisons se fondirent en une, et Madeleine et Conscience prirent leur part de la douleur de leurs voisins afin que cette part fût moins lourde.
Mais, tout en pleurant avec Mariette, Conscience avait pour la jeune fille et pour sa mère des paroles de consolation si singulièrement inspirées, que parfois les deux femmes qui pleuraient ensemble levaient de leurs yeux leurs mouchoirs trempés de larmes, et regardaient si c’était bien Conscience, c’est-à-dire un pauvre innocent, qui venait de parler ainsi.
Grâce à cette voix qui semblait venir d’en haut, leur douleur, sans disparaître entièrement, perdit de son amertume ; et, au bout de six mois, les cœurs, comme les habits, sans être tout à fait hors de deuil, n’avaient déjà plus cette teinte sombre par laquelle Hamlet symbolise sa mortelle douleur.
Il y a une miséricorde divine pour les pauvres. Au moment où le malheur nous frappe, on croit, non seulement que notre force ne pourra le supporter, mais encore qu’il est véritablement insupportable ; on examine les ressources qui restent, et, lorsqu’on en a fait le compte, on frémit en se demandant où elles nous conduiront. La vie, alors, paraît réduite à des conditions impossibles. On s’épouvante en entrant dans cette existence nouvelle qui semble prête à se resserrer autour de nous au point de finir par nous étouffer ! Puis les jours s’écoulent, les mois se succèdent, et, du sein de la misère même, semblent jaillir de bienfaisantes inspirations ; on lève si souvent les yeux au ciel, que l’on finit par entrevoir Dieu. Oh ! dès lors, le malheureux, si désespéré qu’il soit, est pareil au condamné qu’on mène à l’échafaud et qui rencontre un roi sur sa route ; il comprend qu’il ne peut plus mourir.
Puis, après avoir, autant qu’il était en lui et sans se douter qu’il eût cette influence, consolé de son mieux les deux femmes, Conscience comprit qu’il fallait les aider. Regardé même par le père Cadet comme un être à part, Conscience était à peu près maître de son temps. Il pouvait donc l’employer ainsi qu’il l’entendait à leur service. D’abord il donna à Mariette l’idée d’aller vendre à la ville, non seulement le lait de la vache noire, mais encore celui des vaches de la ferme de Longpré : il fut convenu entre elle et la fermière, jeune femme restée veuve avec un enfant de cinq ou six mois, et qui ne pouvait pas s’occuper elle-même de tous ces détails, qu’il serait fait à Mariette une remise d’un quart pour chaque mesure qu’elle vendrait. Puis, comme Mariette ne pouvait, même avec l’aide de Conscience, porter une douzaine de mesures de lait à la ville ; comme le père Cadet avait besoin de Pierrot pour ses labours – et d’ailleurs, comme, à l’exemple de la fourmi qui n’était point prêteuse, le vieillard était assez peu prêteur – ; Conscience, avec deux vieilles roues de brouette, commença à fabriquer une petite voiture, à laquelle il attela Bernard, lequel se laissa faire complaisamment, et, accompagné des deux enfants, traîna doucement sa charge liquide jusqu’à Villers-Cotterêts. Arrivée là, Mariette, qui avait l’adresse des principales maisons de la ville et surtout celle de l’inspecteur de la forêt, entra dans les maisons et fit ses offres de service, annonçant que, si on trouvait son lait bon, elle apporterait tous les jours à chacune de ses pratiques la mesure qu’on lui indiquerait.
Mariette était jolie à ravir, pleine de gentillesse avec son doux parler : son deuil la rendait intéressante. Dès son premier voyage, elle eut d’avance tout son lait placé.
Chaque mesure rapportait huit sous. Il y avait huit mesures à la fermière de Longpré ; Mariette avait une remise d’un quart ; c’était donc seize sous de bénéfice. En outre, la vache noire fournissait deux autres mesures, qui étaient la propriété pleine et entière de Mariette et de sa mère ; c’étaient seize autre sous, c’est-à-dire trente-deux sous par jour, c’est-à-dire à peu près quarante-huit francs par mois.
Cela faisait, avec les cent francs que donnait la commune à dame Marie, plus de six cents francs par an assurés au pauvre ménage, c’est-à-dire le double au moins de ce que gagnait de son vivant le maître d’école.
Tous les matins à six heures, Mariette, Conscience, Bernard et sa charrette partaient d’Haramont ; on arrivait à la ville au bout de trois quarts d’heure. Mariette entrait chez ses pratiques et mesurait à chacune son lait, tandis que Bernard, les yeux fixés sur Conscience comme pour lui demander s’il était content de lui, tandis que Conscience souriant à Bernard, attendaient à la porte.
Et Mariette était si gracieuse dans la façon dont elle mesurait son lait, si polie dans la manière dont elle recevait son argent, si reconnaissante quand elle faisait sa petite révérence ; il y avait quelque chose de si original dans ce gros chien et ce pauvre idiot qui attendaient Mariette à la porte – car, à la ville comme au village, le jeune homme passait pour un idiot –, que si la fermière de Longpré avait eu dix vaches au lieu de quatre, que si la petite charrette de Bernard avait été quatre fois plus grande qu’elle n’était et eût contenu quatre fois la même quantité de lait, Mariette n’en eût pas rapporté une goutte à Haramont.
Au retour, Mariette rangeait les mesures vides pour se faire une place au milieu, montait dans la charrette, et Bernard la ramenait sans fatigue, tandis que Conscience marchait auprès d’elle. À neuf heures, les deux enfants étaient habituellement de retour.
Il en résulta que Mariette avait encore toute la journée pour travailler avec sa mère aux ouvrages d’aiguille ou prendre soin de son petit frère.
Quand arrivait la saison de la faîne 1, ce secours que le Seigneur lui-même accorde aux pauvres gens qui habitent les forêts, comme jadis, dans le désert, il accorda la manne aux Hébreux, c’était encore Conscience qui aidait Mariette à récolter le fruit précieux ; seulement, au lieu de laisser la jeune fille, comme ses compagnes, recueillir la faîne graine à graine, en usant ses genoux contre la terre, au lieu de la recueillir lui-même de cette façon, il mettait dans la charrette de Bernard un balai et un van, et s’acheminait au plus profond de la forêt.
Arrivé là, il choisissait un bel arbre chargé de fruits, montait dessus avec l’adresse et presque l’agilité d’un écureuil, secouait les branches pour en faire tomber la graine, puis, lorsque le tapis de verdure qui s’étendait au pied de l’arbre avait disparu sous une couche de faînes, il descendait, en faisait un tas à l’aide de son balai, et, en moins d’une demi-heure, avait vanné toute cette graine secouée par lui.
La graine vannée, c’est-à-dire débarrassée des feuilles sèches, des petits morceaux de bois, des caillots vides, était mise dans la charrette de Bernard, garnie avec un lit de fougère et rapportée à la maison.
La première année où Conscience employa ce procédé, dame Marie fit faire et vendit pour cent cinquante francs d’huile de faîne ; ce qui porta cette année-là le revenu de la petite chaumière de droite à près de sept cent cinquante francs, c’est-à-dire plus haut que celui du père Cadet lui-même, bien qu’il fût propriétaire, à cette heure, de six arpents de terre qu’il était parvenu, grâce au fumier de Pierrot, de Tardif et de la vache noire, lequel lui était cédé en échange des services que les deux femmes recevaient de Conscience, à rendre les meilleurs du territoire.
Mais Conscience avait encore rêvé autre chose : il avait rêvé de doter la maison, où la bénédiction du Seigneur semblait être entrée avec lui, d’une ruche d’abeilles, et cela, depuis qu’il avait découvert dans un tronc d’arbre creux toute une laborieuse famille de ces animaux.
En conséquence, avec les conseils du vannier, il tressa une belle ruche, la recouvrit de paille dorée, et attendit que ses abeilles de la forêt essaimassent.
Alors il les suivit à l’arbre où elles allèrent se suspendre, et, comme depuis longtemps il les connaissait, leur parlant ainsi qu’il faisait aux autres animaux, lorsque le moment fut venu pour elles de se détacher, il leur ouvrit, sans supposer même qu’une seule de ces petites amies songeât à lui faire mal, il leur ouvrit sa poitrine, en recueillit une partie, avec la reine, dans sa chemise ouverte, et, suivi de toutes les autres, qui bourdonnaient en voletant autour de lui, il traversa le village étonné, au milieu de ce tourbillon d’ailes, et arriva à la belle ruche neuve, où la reine entra aussitôt, suivie de toutes ses sujettes, comme dans un beau palais digne d’elle.
Et, dès l’année d’après, dame Marie et Mariette eurent le meilleur miel du village pour sucrer leur lait et manger à leur déjeuner.
Mais ce que l’on admirait surtout, car l’homme admire tout ce qu’il ne peut pas comprendre, c’est que, dès que Conscience paraissait au jardin, toute la ruche volait à lui, s’abattant sur son cou et sur son visage, butinant aux fleurs qu’il tenait entre ses mains et qu’il apportait à la reine comme fait un adorateur à une majesté.
Et la reine, de son côté, se promenait gravement sur son doigt, secouant ses ailes diaphanes et frottant l’une contre l’autre ses petites pattes couvertes du pollen des fleurs.
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