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Chapitre 6 Ce qui se passait au village d’Haramont de 1810 à 1813

Vers les premiers jours de 1810, un grand événement s’était accompli : un enfant du village était revenu de l’armée avec la croix d’honneur et deux doigts de moins à la main droite.
Il était jeune, c’est-à-dire qu’il atteignait vingt-cinq ans à peine. Il avait son congé, deux cent cinquante francs de sa croix et trois cents francs de pension.

C’était un beau garçon, à la figure joyeusement épanouie, fort gouailleur, comme on dit dans cette portion de la France où les vieux mots français se sont conservés dans toute leur pureté, avec des cheveux roux et des moustaches rouges toujours parfaitement cirées et relevées en crocs.

Il avait servi dans les hussards, et, quand il rentra dans le village, portant sa pelisse sang de bœuf à torsades jaunes, son dolman bleu jeté sur les épaules, son colback de fourrure, d’où pendait une flamme bleue, et son pantalon à boutons dorés, il y produisit une double sensation ; d’abord comme enfant du pays, que les pères et les mères avaient du plaisir à revoir, ensuite comme beau garçon que les jeunes filles avaient du plaisir à regarder.

Il s’était engagé à dix-sept ans, vers 1803 ; il avait fait la campagne d’Austerlitz, la campagne d’Iéna ; puis, enfin, la dernière campagne, cette campagne si brillante qui se termina par les batailles d’Essling et de Wagram.

Dans cette dernière bataille, au moment où il chargeait, avec son escadron, sur un régiment d’infanterie, il avait reçu une balle qui lui avait brisé l’index et le médium de la main droite ; on avait dû les lui couper, et, dans l’impossibilité où il le voyait de tenir désormais un sabre, son colonel, qui l’avait plus d’une fois remarqué sous le feu, avait demandé et obtenu pour lui trois choses que le brave garçon méritait bien : la croix, une pension et son congé définitif. Mais, tout en le regrettant comme brave soldat sous le feu, les officiers inférieurs l’avaient moins regretté comme camarade. En effet, Bastien, c’était son nom, avait une tendance irrésistible vers le cabaret, et à peine avait-il bu deux verres de vin, que, de gouailleur, il devenait querelleur, et qu’il était bien rare qu’après être entré dans ce cabaret bras dessus bras dessous avec un camarade, il n’en sortît pas pour aller, séance tenante, derrière quelque haie ou le long de quelque mur, se couper la gorge avec lui.

Bastien connaissait lui-même son malheureux caractère ; mais, comme il avait pensé qu’il lui serait trop long et trop difficile de s’en corriger, il avait préféré cultiver avec acharnement l’espadon et la pointe, ce qui fait qu’il était arrivé à une certaine force dans l’art de l’escrime. Il en résultait que les coups de manchette et les balafres au visage, toujours très communs dans les régiments dont l’arme est le sabre recourbé, étaient plus communs encore dans le régiment où servait Bastien que dans aucun autre.

Il va sans dire que la plupart de ces balafres et de ces coups de manchette étaient du fait de Bastien.

C’était la cause pour laquelle Bastien, fort regretté comme soldat, était infiniment moins regretté comme camarade.

Cela n’empêchait pas que ses camarades ne lui eussent fait une grande fête le jour où il avait quitté le régiment ; mais peut-être aussi la fête n’avait été si brillante et si cordiale que parce qu’il le quittait.

Au moment de se séparer pour toujours, on oublie bien des choses, et l’on avait pu remarquer, à l’honneur du peu de rancune du soldat français, que c’étaient les plus manchettés et les plus balafrés qui avaient été les plus tendres pour Bastien.

Bastien avait donc quitté Vienne, où se passait ce dîner d’adieu, avait donc traversé une partie du Tyrol et de la Suisse, était rentré en France, et, enfin, était apparu à l’entrée du village d’Haramont comme le dieu de la guerre en personne.

Nous avons dit quel effet il avait produit.

Mais, hélas ! au milieu de la sensation générale, Bastien cherchait en vain ces douces caresses sans lesquelles il n’y a pas de vrai bonheur en ce monde : l’étreinte et les baisers d’un père et d’une mère.

Bastien, orphelin dès sa naissance, n’avait jamais connu cette suprême douceur, et la résolution qu’il avait prise de s’engager avait sans doute tenu à cet isolement.

Au reste, comme on le voit, Bastien n’avait pas perdu son temps ; il revenait riche, relativement, puisqu’il avait quelque chose comme cinq cent cinquante livres de rentes assurées pour toute sa vie.

Avec ce premier fonds, Bastien, à son choix, pouvait ou vivre sans rien faire, ou ajouter encore à son bien-être en faisant la moindre chose.

Mais Bastien n’avait pas pris l’habitude du travail au régiment, de sorte qu’il ne voulut adopter aucun métier, et se contenta d’entrer chez le voisin Mathieu, qui, peu à peu, s’arrondissant toujours, était devenu un gros propriétaire, pour avoir spécialement soin des chevaux.

Cette besogne lui allait, à Bastien le hussard, comme on l’appelait ; c’était une besogne qui lui rappelait l’escadron, et Bastien avait tout dit quand, serrant les dents et avançant la mâchoire inférieure, il avait dit en appuyant sur l’r de façon à faire basculer le mot :

— Oh ! nom d’un nom ! le rrrégiment, c’était ça le plaisir !…

La phrase n’avait pas grand sens aux yeux des autres, mais il n’en était pas de même aux yeux de Bastien, à qui elle rappelait toute une série de souvenirs d’amours, de duels, de bons dîners, de grandes batailles, et même de ces heures qui, lorsqu’elles sont passées, ne sont pas toujours celles qu’on se rappelle avec le moins de plaisir.

Puis, comme ceux qui l’entendaient pousser cette exclamation le regardaient avec des yeux étonnés et interrogateurs :

— Oh ! vous ne pouvez pas savoir, vous autres pékins ! disait-il.

Et, en effet, les pékins n’eussent pu savoirque si Bastien eût daigné leur apprendre, et Bastien ne daigna jamais ; de sorte que l’on ignora toujours dans le village d’Haramont ce que c’était que ce plaisir dont parlait si chaleureusement Bastien.

Bastien, nous l’avons dit, avait produit une profonde impression sur les jeunes Haramontoises. Bastien était jeune, Bastien était riche, Bastien était bon garçon ; Bastien, en outre, avait la croix, récompense qui n’était pas prodiguée à cette époque. C’était plus qu’il n’en fallait pour tourner bien des têtes villageoises.

Et cependant Bastien était loin d’avoir déployé toutes ses séductions ; il ne s’était pas encore révélé comme danseur.

Ce fut le dimanche qui suivit son retour que cette grande exhibition du talent chorégraphique de Bastien fut produite. Les arts se touchent, les talents se donnent la main : Bastien était un danseur achevé, comme il était maître d’armes accompli.

On dansait à cinq cents pas du village, sous les premiers arbres de la forêt, dans un rond naturel formé par un cercle de hêtres immenses ; on dansait sur un terrain battu avec soin par le ménétrier du village, qui, en échange de ce travail de la semaine, levait sur chaque cavalier, et par chaque contredanse, un impôt d’un sou.

Quand, le dimanche qui suivit le retour de Bastien, on le vit de loin s’avancer vers la salle de danse, vêtu de son brillant costume, avec ses bottes éperonnées et bien cirées à l’œuf, ses tresses pendantes de chaque côté du visage, ses bras arrondis et sa démarche superbement dandinée, tous les regards se tournèrent vers lui et attendirent avec curiosité.

En effet, le jugement définitif n’était pas encore porté sur Bastien par les jeunes filles. Il leur restait à voir comment dansait Bastien, qui, d’ailleurs, faisait si bien tout ce qu’il faisait.

Puis chacune était curieuse de savoir qui Bastien inviterait la première.

Bastien s’approcha d’une belle jeune fille nommée Catherine, brune à l’œil noir, au sourcil arqué, à la taille cambrée, qui avait été dans la grande ville, comme on dit.

En effet, Catherine, qui était entrée au service d’une dame noble des environs, l’avait suivie à Paris ; puis, au bout d’un an, était revenue un peu pâle, un peu maigre, mais avec une centaine de louis qu’elle avait placés, sur première hypothèque, dans l’étude de maître Niguet, et qui lui rapportaient cent vingt bonnes livres de rente.

D’où venaient ces cent louis ?

Catherine leur avait trouvé une explication : sa maîtresse avait fait une maladie dangereuse pendant laquelle, elle, Catherine, l’avait soignée avec tant de dévouement, que, de retour à la santé, elle lui avait fait cadeau de ces cent louis.

Malheureusement pour Catherine, tout le monde n’ajoutait pas foi à cette histoire, si ingénieuse qu’elle fût. En effet, une seule objection la battait en brèche.

On demandait à Catherine comment il se faisait qu’elle eût quitté une maîtresse si reconnaissante et si généreuse.

Ce à quoi Catherine n’avait pu répondre autre chose, sinon que, s’ennuyant du village, elle y était revenue.

De sorte que beaucoup doutaient que cela fût la source de la petite fortune de Catherine.

Il y avait plus : quelques-uns, non seulement doutaient que cette source fût celle qu’accusait Catherine, mais encore ils lui en assignaient une autre.

Ils disaient que ce n’était pas la maîtresse, mais que c’était elle qui avait fait une maladie dangereuse : la preuve en était sa pâleur et sa maigreur, en revenant au village.

Puis ils ajoutaient que ces cent louis, placés chez maître Niguet, Catherine les tenait, non de la reconnaissance de la baronne, mais de la libéralité du baron.

Et, il faut le dire, comme cette tradition, si malveillante qu’elle fût, expliquait le retour et la fortune de Catherine plus clairement que l’autre, c’était celle-là qui était le plus généralement adoptée.

Il en résultait que, malgré l’agaçante beauté de Catherine ; que, malgré les cent louis si sûrement placés sur première hypothèque, aucun jeune garçon du village ne s’était encore offert pour épouser Catherine.

En échange, beaucoup s’étaient offerts pour lui faire leur cour.

Mais Catherine s’était prononcée, déclarant qu’elle était honnête fille, et qu’elle n’écouterait que celui qui se présenterait la plume du contrat de mariage à la main.

Ce qui faisait dire au meunier de Wualue, esprit goguenard s’il en fut, que l’œuf de l’oie qui devait fournir cette plume-là n’était pas encore pondu.

Bastien s’approcha donc de Catherine, la jambe en avant, le bras arrondi, et lui tendit une main gantée de chamois.

Catherine accepta cette main avec un sourire de triomphe et prit place dans le cercle avec Bastien.

Bastien, pendant la ritournelle, déboucla son ceinturon et déposa son sabre et sa sabretache aux mains du fils du ménétrier, chargé dans l’entre-deux d’une figure à l’autre de percevoir la recette, et cela, avec autant de grâce et de dignité que Mars prêt à danser avec Vénus, en eût mis à déposer son épée et son bouclier aux mains de l’Amour.

On attendait beaucoup de Bastien, mais, il faut le dire, Bastien dépassa toutes les attentes. Bastien avait un pas pour chacune des quatre figures dont se compose la contredanse complète. C’était, en entrechats et en pas d’été, en pas de zéphyr et en flic-flac, des gigotements comme non seulement les Haramontois n’en avaient jamais vu, mais encore comme ils ne se doutaient pas qu’il en pût exister. Aussi se pressa-t-on pour voir danser Bastien, de telle façon que lui-même fut obligé, malgré ce qu’un pareil triomphe avait de flatteur pour son amour-propre, de prier ses compatriotes de lui faire un peu de place s’ils désiraient lui voir continuer ses exercices.

On se rendit à cette prière, dont on reconnut la justesse, et Bastien termina sa dernière figure par deux ou trois entrechats si bien enlevés, si bien battus, que la galerie éclata en unanimes applaudissements.

Bastien reconduisit fièrement sa danseuse à sa place et chercha, dans le cercle environnant, qui il honorerait de sa main pour une seconde contredanse.

Au haut du talus, ne se mêlant point aux danseuses et arrêtées par la curiosité, se tenaient dame Marie et Mariette. Bastien aperçut la douce et suave figure, et, sans s’inquiéter de la couleur de la robe qu’elle portait, il s’élança vers elle et, de son langage le plus fleuri :

— Mademoiselle, voulez-vous bien me faire l’honneur de m’accorder la prochaine contredanse ?

Mariette rougit, car tous les regards, qui suivaient Bastien, se tournèrent vers elle.

— Merci, monsieur Bastien, dit-elle ; mais vous pouvez voir que je suis en deuil de mon père.

— Ah ! c’est que, vous voyant vous approcher de la danse… vous comprenez, mademoiselle, dit Bastien en se dandinant et en faisant ses plus doux yeux.

— Vous avez raison, monsieur Bastien, dit Mariette ; c’est moi qui ai eu tort de venir, le cœur et les habits tristes, là où l’on s’amuse. Voulez-vous venir, ma bonne mère ?

Et elle emmena dame Marie dans le chemin qui s’éloignait du rond de danse, et s’enfonçait dans la forêt.

— Oh ! oh ! dit Bastien, la petite Mariette a donc changé de nom, en mon absence ? Il me semble qu’elle s’appelle mademoiselle Pincée.

Mariette n’entendit point ce que disait Bastien ; mais quelques personnes l’entendirent, et, au nombre de ces personnes fut Conscience.

Conscience, si peu de cas qu’il fît de la danse, était étendu sur le talus opposé à celui où se trouvait Mariette ; son gros chien était couché près de lui et lui servait, comme d’habitude, tantôt de dossier, tantôt d’oreiller.

Il regardait Mariette par-dessus danseurs et danseuses, et, en la regardant, il oubliait tout cela, garçons et jeunes filles sautant en mesure ou à peu près, ménétrier frappant du pied et violon grinçant à qui mieux mieux.

Il avait un instant, comme tout le monde, regardé Bastien et l’avait plaint, du fond du cœur, d’être obligé de danser d’une façon si fatigante ; car il ne comprenait pas qu’un homme se donnât une telle fatigue et remuât les jambes d’une façon si ridicule sans y être forcé par quelque loi, par quelque contrainte, par quelque obligation inconnue.

Quand il vit Bastien quitter le rond de danse et s’avancer du côté de la jeune fille, il se souleva pour le suivre des yeux avec une certaine inquiétude. Il se doutait de l’intention de Bastien et il eût été affligé de voir Mariette se donner en spectacle avec un homme qui dansait d’une façon si opposée à celle dont dansaient les autres garçons du village.

Aussi, quelque éloigné qu’il fût du groupe, cette faculté dont il était doué de percevoir les sons les plus lointains lui permit-elle d’entendre et la demande et la réponse. Il trouva que Mariette avait très bien répondu et que Bastien était un impertinent ; ce qui ne lui parut pas extraordinaire chez un homme qui devait se trouver un peu hors de lui, après l’exercice exagéré auquel il venait de se livrer.

Il le plaignit donc au lieu de le blâmer, et il se mit, suivi de Bernard, à suivre Mariette.

Et cela aussi naturellement que le satellite suit son astre.

À partir de ce moment, Bastien le hussard fut posé par tout le village : près des femmes comme le parangon de l’élégance et des bonnes manières ; près des hommes, au contraire, comme l’être le plus désagréable qu’ils eussent jamais vu.

Les seuls qui avaient échappé à cette sympathie ou à cette antipathie étaient Mariette et Conscience.

À Mariette, il était resté indifférent.

Et Conscience le plaignait.

Conscience eût volontiers été de l’avis du dey d’Alger, qui, assistant à un bal magnifique dont le maître faisait les honneurs en dansant et en valsant comme le dernier de ses invités, le fit appeler pour lui demander avec une curiosité pleine de bonhomie :

— Monsieur, comment, étant aussi riche que vous paraissez l’être, vous donnez-vous la peine de danser vous-même ?

Mais bientôt la danse ne suffit plus à Bastien ; la conquête de l’Allemagne avait fort introduit le goût de la valse dans les rangs de l’armée française. Bastien introduisit la valse dans les rangs des jeunes filles d’Haramont et s’établit professeur, mais pour les femmes seulement, bien entendu.

Il en résultait que les hommes, à qui Bastien se gardait bien de donner le moindre renseignement sur la manière de pivoter en trois temps, laissaient, à l’endroit de la valse, le champ libre à Bastien, qui, pareil à un pacha d’Orient, n’avait plus qu’à jeter le mouchoir, sans crainte aucune de rencontrer une concurrence.

Les paysans avaient voulu réclamer ; mais Bastien s’était retourné au bruit, avait retroussé sa moustache en tire-bouchon autour de son doigt en disant d’une façon qui n’appartenait qu’au corps élégant des hussards : « S’il vous plaît ?… » et tout était rentré dans l’ordre.

Mais ce n’était pas seulement comme danseur que Bastien avait conquis toutes les admirations des belles Haramontoises ; c’était aussi comme cavalier. Bastien montait à cheval en vrai hussard de la garde, c’est-à-dire avec une rare perfection ; et, comme il avait la charge de veiller sur les chevaux, il ne se privait pas de monter les élèves du père Mathieu et d’aller faire, à poil nul, ainsi qu’un soldat antique, des promenades dans les environs, ayant soin de choisir de préférence celles pour lesquelles il lui fallait passer et repasser par le village.

Mais, chose étrange ! recherché par toutes les belles filles du village, mieux reçu que les autres jeunes gens par Catherine, qui paraissait disposée à renoncer pour lui à ce grand rigorisme matrimonial qu’elle affectait à l’endroit des autres, il semblait que tout cela dût lui être indifférent, tant qu’il ne surprendrait pas un regard de Mariette le suivant au rond de danse ou caracolant sur un cheval.

Aussi, plus le cheval qu’il montait était rétif et mal disposé, plus il le poussait du côté de la chaumière de dame Marie, afin que Mariette fût témoin de la force et de l’adresse que déployait le moderne Alexandre à dompter le nouveau Bucéphale.

Quelquefois son intention était récompensée à moitié : Mariette le regardait par curiosité, et Conscience le regardait aussi, parce que Mariette le regardait, se demandant toujours comment, au lieu d’employer l’éperon et le mors pour réduire l’animal rétif, il n’employait pas le secours si simple de la parole, de la parole avec laquelle lui, Conscience, faisait, en quelques secondes, faire aux animaux les plus entêtés tout ce qu’il voulait.

De son côté, Bastien, peut-être sentant qu’il y avait un grand amour pour Mariette dans le cœur de Conscience et une grande tendresse pour Conscience dans l’âme de Mariette, Bastien n’aimait pas Conscience. Quand nous disons qu’il ne l’aimait pas, hâtons-nous d’ajouter que cette absence de sympathie n’allait pas jusqu’à la haine ; Conscience était si doux, si bon, si inoffensif, que personne ne pouvait le haïr.

Seulement, Conscience déplaisait à Bastien comme déplaît une chose qu’on rencontre sur son chemin, un obstacle qui gêne.

Aussi, Bastien ne manquait jamais une occasion de railler Conscience, et c’était surtout la douceur angélique de celui-ci qui, aux yeux de Bastien, s’offrait comme de la pusillanimité, c’était cette angélique douceur qui faisait tout particulièrement l’objet des railleries de Bastien.

Puis, Conscience n’était pas danseur, Conscience n’était pas cavalier, Conscience n’était pas prévôt, trois arts dans lesquels nous avons constaté la supériorité de Bastien.

Aussi Bastien raillait Conscience, non seulement sur ce qu’il était, mais encore sur ce qu’il n’était pas.

Il va sans dire que Conscience écoutait toutes ces railleries avec un calme inaltérable.

Cependant, il arriva, un jour, une aventure qui donna à réfléchir à Bastien.

Comme Bastien avait dans tous les environs la réputation d’un grand dompteur de chevaux, les fermiers ou les propriétaires des environs qui avaient des poulains indociles ou des chevaux rétifs envoyaient chercher Bastien, et Bastien, en deux ou trois séances, réduisait d’ordinaire les rebelles, comme eût pu le faire Baucher ou Franconi.

Un jour, on avait envoyé chercher Bastien pour lui faire monter un cheval que venait d’acheter un fermier des environs nommé monsieur Destournelles. C’était le dimanche, et Bastien, orgueilleux comme d’habitude, voulant se faire un triomphe public de sa supériorité en équitation, avait choisi la place du village pour manège, et, pour heure de ce travail, celle de la sortie de l’église.

Au moment où les premières jeunes filles, celles qui sont toujours les plus pressées de retrouver le jour, la liberté et la parole, momentanément perdus pendant le service divin, commençaient d’apparaître au seuil de l’église, Bastien apparaissait de son côté sur le cheval rétif, à l’embouchure de la rue aboutissant à la place.

Le cheval, pour venir de la ferme à la place du village, c’est-à-dire pour faire une demi-lieue environ, avait mis près d’une heure, contenu qu’il était par son cavalier, qui ne voulait faire son entrée ni trop tôt ni trop tard, mais à point.

Il en résulta que le cheval était blanc d’écume, qu’il avait les yeux en sang, et qu’il soufflait le feu par les naseaux.

Arrivé sur la place du village, c’est-à-dire sur un terrain digne de lui, Bastien commença ses exercices.

La victoire parut d’abord se déclarer en faveur de l’homme ; mais, soit que le cheval sentît en lui cette dignité instinctive dont parle Buffon, soit qu’il n’eût supporté tous les affronts que lui infligeait Bastien depuis une heure que pour en tirer à la face de tous une vengeance éclatante, quand le cheval vit les marches de l’église garnies comme celles d’un cirque, les fenêtres vivantes comme les loges d’un théâtre, il commença une série d’écarts et de ruades qui se terminèrent par un saut de mouton si inattendu que, si bon cavalier que fût Bastien, force lui fut de vider les arçons et d’aller rouler à dix pas en avant de sa monture, le nez dans la poussière.

Quant au cheval, à peine fut-il débarrassé de son cavalier, qu’il fit une tête à la queue et reprit au galop le chemin de son écurie.

Cette chute fut l’objet d’une grande risée pour tous les jeunes paysans qui, nous l’avons dit, éclipsés sans cesse, raillés sans cesse, supplantés sans cesse par Bastien, ne lui portaient pas une bien vive sympathie ; mais, lorsque l’on vit que Bastien, au lieu de se relever avec la rapidité que l’on y met en pareille circonstance, quand on vit, disons-nous, que Bastien restait immobile, étendu à l’endroit où il était tombé, on comprit que, la tête ayant sans doute porté, il y avait eu choc, et que le choc avait produit l’évanouissement, et l’on courut lui porter secours.

On ne se trompait pas : Bastien était, non point évanoui, mais étourdi.

On le releva ; on lui fit boire un petit verre d’eau-de-vie ; on lui souffla au visage, et Bastien ouvrit les yeux et la bouche en même temps : les yeux, pour les rouler d’une manière féroce autour de lui en cherchant son cheval ; la bouche, pour éclater en jurements, en blasphèmes qui apprirent aux paysans d’Haramont combien la langue des camps est plus riche que celle du village.

Mais, tout à coup, ses yeux s’arrêtèrent et sa bouche se ferma, comme s’il eût vu la tête de Méduse.

C’était pis que cela.

C’était Conscience qui, par la même rue témoin de sa fuite, ramenait le cheval rétif ! Il était monté sur l’animal, redevenu aussi doux que l’âne paisible sur lequel Notre-Seigneur fit sa royale entrée à Jérusalem, et, comme il tenait à la main un rameau vert rappelant la palme sainte, comme ses pieds pendaient en dehors des étriers, comme ses yeux étaient bienveillants, comme son sourire était doux, comme tout le monde s’écartait pour le laisser passer, sa ressemblance avec le divin modèle était aussi grande que peut l’être celle d’un pauvre mortel avec un Dieu.

Quant à Bastien, il crut un instant être sous l’empire d’un songe : il se frottait les yeux, il prononçait des paroles inarticulées ; il voyait s’approcher de lui cette calme et vivante réalité comme s’il eût vu venir une fantastique et effroyable vision.

— Monsieur Bastien, dit tranquillement Conscience, j’étais sur la route de Longpré ; j’ai vu votre cheval qui se sauvait ; j’ai craint que vous n’en fussiez inquiet, et je vous l’ai ramené.

Tout le monde éclata de rire, excepté Bastien. Conscience regarda tout le monde d’un air étonné : il ne comprenait pas pourquoi tout le monde riait.

Il rougit, descendit de cheval, en remit la bride aux mains de Bastien, et, la main appuyée sur la tête de Bernard, il alla se ranger à quelques pas derrière Mariette qui, sortie de la messe la dernière avec dame Marie, regardait tout cela sans encore trop être au fait de ce qui s’était passé.

Bastien oublia de remercier Conscience ; seulement, impatient de reprendre sa revanche, il s’élança sur le dos du cheval. Mais on eût dit que le diable, qu’un quart d’heure auparavant l’animal semblait avoir au corps, avait été exorcisé par Conscience. Le cheval se soumit à son cavalier sans se permettre une courbette, sans risquer un écart.

Bastien ramena à monsieur Destournelles son cheval parfaitement dompté.

Il va sans dire que Bastien se garda bien de raconter dans tous ses détails la manière dont il était arrivé à ce résultat qui lui fit le plus grand honneur aux yeux de monsieur Destournelles.

Seulement, il ne se rendit jamais compte du procédé employé par Conscience pour dompter un cheval qui venait de le désarçonner, lui, Bastien ; et comme il était trop fier pour demander à Conscience son secret ; comme, le lui eût-il demandé, Conscience eût été bien embarrassé de le lui dire, le résultat, tout en demeurant patent, laissa la cause dans l’obscurité.

Un autre événement arriva encore qui, cette fois, au grand désespoir de Bastien, le fit l’obligé de Conscience.

Outre la danse, l’escrime et l’équitation, Bastien cultivait encore la chasse. Avant de partir pour l’armée, Bastien avait été un des plus fins braconniers qui existassent ; depuis son retour, grâce à sa croix de la Légion d’honneur, symbole fort respectable à cette époque, il chassait à peu près où bon lui semblait par les territoires d’Haramont, de Longpré et de Largny.

Une difficulté s’était présentée d’abord ; l’amputation qu’avait subie Bastien de l’index et du médium de la main droite lui rendait, au premier abord, l’exercice du fusil impossible ; mais, au lieu de s’entêter à tirer à droite, Bastien apprit à tirer à gauche. Ce fut l’affaire d’un mois à manquer d’abord tout ce qui lui partait, puis les trois quarts, puis la moitié de ses coups ; enfin, il arriva à tirer de même force à gauche qu’il tirait autrefois à droite, c’est-à-dire qu’il redevint un des bons tireurs du canton.

Une des chasses favorites de Bastien, parce que c’est d’ordinaire une des plus giboyeuses, était la chasse au marais.

Le marais où il chassait le plus volontiers, attendu qu’il n’y avait guère qu’un quart d’heure de chemin pour y venir d’Haramont ou de Longpré, était le marais de Wualue.

C’était là que demeurait un autre fameux chasseur, le malin meunier qui s’était permis à l’endroit de Catherine la plaisanterie de l’œuf d’oie non encore pondu.

Cette plaisanterie, Bastien la connaissait ; mais, au lieu de s’en fâcher, il en avait ri plus d’une fois avec celui qui l’avait faite, ce qui prouvait que ce n’était pas encore lui qui présenterait à la belle Catherine cette plume matrimoniale après laquelle elle semblait attendre avec tant d’impatience.

Le meunier et Bastien étaient donc les meilleurs amis du monde, et, le moment de la chasse venu, ils chassaient trois ou quatre fois par semaine, tantôt ensemble, tantôt séparés.

Un jour donc que Bastien chassait seul dans les roseaux d’un immense étang qui s’allonge du nord au sud dans la vallée, et qui est dominé par une chaussée sur laquelle est bâti le moulin, une bécassine lui partit, qu’avec son adresse habituelle il abattit après son troisième crochet.

La bécassine tomba, mais tomba dans l’étang.

On connaît la répugnance qu’a tout chasseur à laisser perdre son gibier. Cette répugnance était plus grande encore peut-être chez le vaniteux Bastien que chez un autre. Il résolut donc d’avoir sa bécassine, à quelque prix que ce fût.

Dans ce but, il posa son fusil à terre pour se faire un secours efficace de ses deux mains, et commença de s’avancer avec précaution sur le terrain tremblant qui borde les étangs.

Arrivé à l’extrémité la plus avancée, il était encore à huit ou dix pieds de sa bécassine.

Bastien, qui était si bon chasseur, si bon cavalier, si bon maître d’armes, Bastien avait un vide dans son éducation : Bastien ne savait pas nager.

Il n’y avait donc pas moyen que Bastien se mît à la nage, ce qu’il n’eût pas manqué de faire, n’eût-il été que nageur de troisième ordre, pour aller chercher sa bécassine.

Dans ce moment, Bastien eût bien certainement donné un de ses autres talents, au choix, pour être nageur.

Il n’en résolut pas moins d’avoir sa bécassine.

Heureusement, l’étang de Wualue n’a pas de courant, l’oiseau demeurait donc à la même place.

Bastien jeta les yeux autour de lui et avisa un saule ; il alla à ce saule, en cassa la plus longue branche, et revint à l’extrémité de son mouvant promontoire.

De là, en ajoutant la longueur de son bras à la longueur de la branche, il atteignit presque la bécassine.

Il l’atteignit même.

Seulement, l’extrémité de la branche était si pliante, qu’elle n’avait aucune puissance pour ramener l’oiseau à lui.

Il s’agissait, par un miracle d’équilibre, de gagner cinq ou six pouces en se penchant en avant.

Bastien se pencha, Bastien se courba, Bastien décrivit un demi-cercle.

Enfin, Bastien fit un si grand effort, que la tête, comme on dit, emporta le corps, et que Bastien fit un plongeon.

Bastien comprit à l’instant même la conséquence de cette chute.

Il y avait dix à parier contre un qu’il était un homme noyé.

Aussi, quelque court que fût le moment qui lui était donné, il en profita pour jeter un cri de détresse que la situation dans laquelle il se trouvait rendit on ne peut plus lamentable.

Par bonheur, Conscience, revenant de Vauciennes, suivait la chaussée de l’étang, accompagné de son fidèle Bernard ; il entendit ce cri et se précipita vers le point de l’étang où il lui sembla qu’il avait été poussé.

Un chemin lui était frayé dans les joncs ; Conscience suivit ce chemin et arriva sur l’extrémité du promontoire d’où Bastien, comme le dit plus tard le facétieux meunier, avait piqué une tête à la hussarde.

Il vit un grand bouillonnement dans l’eau troublée par la vase qui montait à sa surface.

Puis, au milieu de ce bouillonnement, des mains crispées qui sortaient de l’eau et saisissaient vainement l’air.

Il n’eut pas besoin d’en voir davantage ; il comprit qu’un homme se noyait, et, sans savoir quel était cet homme, il fit un signe à Bernard, qui s’élança dans l’étang et disparut.

Cinq secondes après, il reparut tenant Bastien par le collet de sa veste, et nagea avec lui vers le bord de l’étang, où Conscience le reçut et le tira à lui aux trois quarts mort.

Alors tous deux seulement se reconnurent ; Conscience avec une satisfaction réelle d’avoir tiré Bastien d’un si grand danger, Bastien avec une légère honte d’avoir reçu de Conscience un si grand service.

Mais comme, au bout du compte, c’était un honnête garçon que Bastien, et que la crainte qu’il avait eue de perdre la vie lui avait donné la mesure du désir qu’il avait de la conserver, il commença par remercier Conscience du fond du cœur ; puis, comme Bernard, lui aussi, avait puissamment contribué à son salut, aimant mieux devoir quelque chose à un chien qu’à un homme, il s’arrangea de manière que la plus grande gloire de l’événement revînt à Bernard.

Aussi toutes les fois que Bastien rencontrait Bernard, le caressait-il avec une affectation de reconnaissance qui n’était pas sans une pointe d’ingratitude pour Conscience.

Mais Conscience ne remarqua point cette nuance, qui eût été douloureuse pour tout autre cœur moins chrétien, et, toutes les fois que la conversation revenait sur ce sujet fort désagréable à Bastien, Bastien disait du bout des dents avec une fausse gaieté :

— Oh ! ma foi oui, j’étais bien bas, et, sans le pauvre Bernard, il est probable que je serais mangé à cette heure par les brochets du père Charpentier ; n’est-ce pas, Conscience ?

Conscience répondait simplement :

— Oh ! Bernard est un si bon chien !

Les jours, les mois, les années s’écoulaient au milieu de ces événements si simples, qu’ils faisaient, à bien peu de choses près et à part les accident que nous avons racontés, chaque lendemain le miroir de la veille.

On en était arrivé aux derniers jours du mois d’octobre 1813, et c’était vers le milieu d’un de ces jours-là que le père Cadet, revenant de visiter sa terre, avait retrouvé dame Marie, Mariette, le petit Pierre, Madeleine, Conscience et Bernard, groupés au seuil de la chaumière de droite, et avait emmené à sa suite dans la chaumière de gauche, et dans l’ordre que nous avons dit, la mère, l’enfant et le chien.

C’était le soir même que commençaient les veillées. En allant porter avec Mariette le lait de la ville, Conscience, le matin même, était revenu par cette partie de la forêt qu’on appelle la Châtaigneraie, et il avait recueilli un gros sac de châtaignes que Bernard avait ramené dans sa voiture.

Ces marrons, arrosés de quelques bouteilles de cidre doux, devaient faire les frais de la soirée et tenir lieu, dans ce raout de village, du souper et des rafraîchissements que l’on sert dans les raouts des villes.

La veillée avait lieu dans une immense cave où chaque jeune fille apportait son rouet et sa quenouille ; une lampe suspendue au plafond éclairait tous ces frais visages de sa tremblante lueur ; on y voyait mal, c’est vrai, mais on n’a pas besoin d’être éclairé au gaz pour filer au rouet ou au fuseau, et à ce demi-jour le travail perdait peu et l’amour gagnait beaucoup.

Comme on le présume bien, du moment où les jeunes gens étaient admis à la veillée, Bastien, admis comme les autres, même à l’exclusion des autres, si besoin avait été, Bastien en faisait le principal ornement.

Bastien, pour les soirées du dimanche, inventait une foule de jeux qui, tous, malgré le mérite de l’imagination, n’avaient pas la chance d’être adoptés. Quelques-uns, soumis au conseil des mères ou même aux plus raisonnables des jeunes filles, paraissaient un peu trop hussards pour être reçus sans correction.

Mariette, comme toutes les jeunes filles du village, assistait à ces veillées ; c’eût été se faire remarquer, c’eût été paraître méprisante, comme on dit à Haramont, que de rester, à l’âge de Mariette, hors du cercle des jeunes filles de son âge.

Seulement, il était rare que Mariette chantât des chansons, dansât des rondes ou jouât à ces petits jeux auxquels madame de Longueville ne prenait jamais part, sous le spécieux prétexte qu’elle n’aimait pas les jeux innocents.

Mariette restait donc d’ordinaire assise dans un petit coin, tenant dans ce petit coin le moins de place possible, et ayant en face d’elle, dans le coin opposé, Conscience, couché ou debout, avec Bernard à ses pieds et regardant le charmant visage de la jeune fille, non seulement avec ses yeux, mais avec toutes les aspirations de son corps.

D’habitude, on contestait la place, non pas à Conscience : si l’on eût voulu faire un affront à Conscience, tout le village, qui adorait le pauvre innocent, comme on l’appelait, se fût levé en masse pour tirer vengeance de cet affront ; mais on contestait la place de Bernard, qui, étant un simple quadrupède, ne prenant à ces chants, à ces danses et à ces jeux qu’un intérêt secondaire, et tenant une place énorme, gênait beaucoup la société et ne l’aidait en rien.

Ce soir-là, il avait été fait une exception en sa faveur, attendu la part qu’il avait prise à l’agrément de la soirée en voiturant les châtaignes de Villers-Cotterêts à Haramont.

La soirée, au reste, se présentait bien. Elle se présentait avec ces conditions d’égoïsme qui, selon Lucrèce, le poète latin, doublent le bonheur.

Le temps était froid, sombre et tempétueux au dehors, et, bien abrités dans la cave chauffée d’une douce chaleur, les jeunes gens et les jeunes filles écoutaient siffler le vent dans les branches dont il enlevait les feuilles jaunies qui tourbillonnaient dans l’air comme un vol funèbre d’oiseaux de nuit.

Tout le monde avait donc pris la place de l’année précédente. Celles des femmes qui, comme Mariette – il y en avait deux ou trois –, comptaient rester simple spectatrices des jeux, avaient eu la précaution de se munir de leur rouet et filaient.

C’était toujours par des chansons que commençaient ces sortes de soirées, chansons parfois un peu légères dans leur naïveté ; mais, on le sait, la pudeur des jeunes filles de village ne s’effarouche pas aussi facilement que la pudeur des demoiselles de la ville, et ce qui ferait rougir et se détourner les dernières n’excite d’habitude chez les premières qu’un franc et bon rire.

On tira au sort à qui chanterait la première chanson ; on savait que Mariette s’excusait toujours de prendre un rôle actif dans la soirée, de sorte qu’on excluait tout naturellement son nom du concours.

Tous les noms furent mis dans un chapeau. On apporta le chapeau devant Conscience, c’est-à-dire devant l’innocent, lequel allongea le bras et tira le nom de Catherine.

C’était un grand plaisir pour tout le monde quand Catherine chantait. Catherine, non seulement savait les plus belles chansons, mais encore Catherine les chantait avec un esprit et une accentuation qu’elle avait, disait-on, pris aux spectacles de Paris, quand elle y accompagnait cette maîtresse qui, à ce qu’elle prétendait, avait été si bonne pour elle.

Aussi Catherine ne se fit-elle pas prier. Elle appela neuf de ses amies : les dix jeunes filles se prirent par la main ; chacune reçut le nom qui lui revenait dans la ronde ; on balança les bras en avant et en arrière ; on tourna doucement, et la voix légèrement métallique de Catherine commença la chanson suivante, dont nous regrettons de ne pas pouvoir donner l’air comme nous donnons les paroles :

Nous étions dix filles dans un pré,

Toutes les dix à marier :

Y avait Dine,

Y avait Chine,

Y avait Suzette et Martine,

Ah ! ah !

Catherinette et Catherina.

Y avait la jeune Lison,

La comtesse de Montbazon.

Y avait Madeleine,

Y avait la Du Maine.

Le fils du roi vint à passer,

Nous a toutes saluées :

Salut à Dine,

Salut à Chine,

Salut à Suzette et Martine.

Ah ! ah !

Catherinetteet Catherina.

Salut à la jeune Lison,

À la comtesse de Montbazon.

Salut à Madeleine,

Baiser à la Du Maine.

Nous a toutes saluées,

Des bagues nous a données,

Bague à Dine,

Bague à Chine,

Bague à Suzette et Martine,

Ah ! ah !

Cathrinetteet Catherina.

Bague à la jeune Lison,

À la comtesse de Montbazon.

Bague à Madeleine,

Diamants à la Du Maine.

Des bagues il nous a données,

Puis il nous invita à souper.

Pomme à Dine,

Pomme à Chine,

Pomme à Suzette, à Martine,

Ah ! ah !

Catherinetteet Catherina.

Pomme à la jeune Lison,

À la comtesse de Montbazon.

Pomme à Madeleine,

Orange à la Du Maine.

Il nous invita à souper,

Puis il nous emmena coucher.

Paille à Dine,

Paille à Chine.

Paille à Suzette, à Martine,

Ah ! ah !

Catherinetteet Catherina.

Paille à la jeune Lison,

À la comtesse de Montbazon.

Paille à Madeleine,

Bon lit à la Du Maine.

Il nous emmena coucher,

Enfin nous a renvoyées :

Renvoya Dine,

Renvoya Chine,

Renvoya Suzette et Martine,

Ah ! ah !

Catherinette et Catherina.

Renvoya la jeune Lison,

La comtesse de Montbazon ;

Renvoya Madeleine,

Garda la Du Maine.

La ronde de Catherine eut un grand succès auprès de tous les jeunes gens et de toutes les jeunes filles, mais il n’en fut pas de même auprès de Bernard, qui, comme s’il eût voulu protester contre la légèreté des deux derniers couplets, leva la tête, regarda avec inquiétude du côté de la porte, et fit entendre un long hurlement.

Il va sans dire que cette espèce de protestation fut fort mal reçue par la joyeuse société, qui imposa silence à Bernard, et qui, d’une voix unanime, demanda une seconde chanson.

On mit une seconde fois les noms de tous ceux qui composaient la veillée dans un chapeau où Conscience, qui paraissait plus préoccupé que les autres du hurlement de Bernard, plongea la main.

Cette fois, il en tira le nom de Bastien.

Une chanson n’était pas chose à effrayer beaucoup Bastien ; Bastien avait un répertoire tout entier ; seulement, son répertoire était tout spécial, et les jeunes filles les moins bégueules parurent s’inquiéter légèrement de la chanson qu’allait chanter le hussard.

— Ah ! ah ! fit celui-ci retroussant sa moustache, c’est donc à moi à vous dire une chanson.

— Oh ! oui, dirent les jeunes filles, mais une belle, n’est-ce pas ?

— Comment ! une belle, dit Bastien, mais je n’en sais pas d’autres que des belles.

Un murmure d’incrédulité passa parmi les assistants.

Presque aussitôt, pour rassurer la société, Bastien entonna à voix haute la chanson suivante :

Les hussards en campagne,

Rintintin !

Les hussards en campagne

Rintintin !

Un pied chaussé et l’autre nu,

Pauvre hussard ! d’où reviens-tu ?

Rintintin !

Mais, à ce moment, une opposition qui s’était manifestée dès les premiers vers éclata.

— Ah ! monsieur Bastien, demandèrent les jeunes filles en joignant les mains, une autre, une autre !

— Comment ! une autre !

— Oui, oui, une autre, s’il vous plaît.

— Pourquoi cela, une autre ? demanda Bastien.

— Mais parce que nous connaissons celle-là, dirent les jeunes gens, tu nous l’as déjà chantée plus de dix fois.

Bastien se retourna vers les jeunes gens en fronçant le sourcil.

— Eh bien ! mais, dit-il, quand je vous l’aurais déjà chantée dix fois, s’il me plaît de la chanter onze !

— Tu es libre, Bastien ; mais nous sommes libres de nous en aller pour ne pas l’entendre.

Et deux ou trois firent un mouvement pour sortir.

Il paraît que Bernard était de l’avis de ceux qui protestaient, car il souleva la tête une seconde fois, poussa un second hurlement plus long et plus lugubre encore que le premier.

Quelque chose comme un frisson passa dans l’esprit de tout le monde.

— Mon Dieu ! dit Mariette, y a-t-il donc quelqu’un qui se meurt dans les environs ?…

— Feras-tu un peu taire ton chien ? s’écria Bastien.

— Je puis bien dire à Bernard : « Va chercher Bastien » quand Bastien se noie, dit Conscience, mais je ne puis lui dire : « Tais-toi, Bernard » quand Bernard veut parler.

— Ah ! tu ne peux pas le faire taire, dit Bastien ; eh bien ! c’est moi qui m’en chargerai, s’il hurle une troisième fois.

— Bastien, dit Conscience avec sa voix persuasive, ne vous frottez jamais à Bernard, je vous le conseille.

— Et pourquoi cela ? demanda Bastien.

— Parce que Bernard vous en veut.

— Bernard m’en veut ? Ah ! ah ! et à quel propos ?

Bernard tourna ses grands yeux bleus et si limpides vers Bastien.

— À propos de ce que vous ne m’aimez pas, Bastien ; et Bernard, qui m’aime, n’aime pas ceux qui me haïssent.

Tout le monde resta muet, même Bastien, à cette mélancolique réponse.

— Ah ! cette bêtise ! murmura Bastien ; je ne te haïs pas, moi, au contraire.

Et il tendit la main à Conscience.

Conscience lui donna la main en souriant.

Bernard leva la tête, allongea la langue et lécha les deux mains réunies de Conscience et de Bastien.

— Tu vois bien qu’il ne me haït pas, continua Bastien qui tenait à prononcer le mot haïr à sa manière.

— Parce que tu as du bon au fond, dit Conscience, et que parfois tu te dis que ce mauvais sentiment que tu as pour moi est injuste.

L’opinion émise par Conscience était si exactement l’expression de ce qui se passait dans le cœur de Bastien, que celui-ci, ne trouvant pas un mot à répondre, changea le sujet de la conversation.

— Eh bien ! fit-il, vous demandez donc une autre chanson ?

— Oui, oui, dirent toutes les voix.

— Eh bien ! on va vous en dire une, une ronde bressanne, et avec l’accent encore ; mais il faut m’habiller pour cela.

— Comment ! t’habiller ? dirent les garçons.

— Oui… et que ces demoiselles m’habillent en vieille mère… et de leurs blanches mains ; ou sinon… bonsoir, je ne chante pas.

— Et qu’à cela ne tienne, dirent les jeunes filles ; que vous faut-il, Bastien ?

— Oh ! il suffira d’un bavolet, d’un fichu et d’un tablier ; on y ajoutera un rouet et une quenouille ; peut-être bien que j’emmêlerai un petit peu le fil ; mais tant pis… on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, comme on dit au régiment.

Puis il ajouta, selon son habitude déjà accusée par nous :

— Oh ! nom d’un nom ! le rrrégiment, c’était le plaisir !

Comme tous les objets que demandait Bastien n’étaient pas difficiles à se procurer, il fut bientôt transformé en vieille fileuse, et nous devons dire, pour rendre hommage à la vérité, que, lorsque Bastien, en moustaches et en cadenettes, coiffé d’un bonnet de vieille, avec un fichu modestement épinglé sur sa poitrine, avec des lunettes lui pinçant le nez, s’assit au milieu de la cave, passant la quenouille à sa ceinture, et mettant le rouet en mouvement avec son pied gauche, tandis que, de sa main droite, il tirait et mouillait le fil – nous devons dire que le triomphe qu’il ambitionnait fut complet et que chacun, même Mariette, battit des mains et éclata de rire.

Il n’y avait que Bernard qui paraissait inquiet.

Mais cette inquiétude préoccupa le seul Conscience, qui commençait à comprendre que Bernard n’était point ainsi inquiet pour rien ; et, sans s’en préoccuper, sans savoir même qu’il existât, Bastien, avec un accent nasal des plus prononcés, commença cette chanson avec accompagnement de rouet :

Ah ! qu’y fait donc bon,

Qu’y fait donc bon

Garder les vaches

Au pasquier des bœufs !

Quand on est deux, quand on est deux !

Quand on est quatre, on s’embarrasse ;

Quand on est deux, quand on est deux,

Ça va bien mieux.

Zon, zon, zon.

Il va sans dire que cette même syllabe répétée trois fois avait pour but de traduire le bruit du rouet. Malheureusement, nous ne pouvons sur le papier conserver l’accent et rendre la grimace de Bastien, sans quoi nous ne doutons pas que nous n’arrivassions à produire sur nos lecteurs la même impression que Bastien produisit sur la société, c’est-à-dire un effet de fou rire.

Encouragé par ce début, Bastien reprit :

Holà ! sais-tu pas, petite bergère,

Ton p’tit mollet rond

Passe sous ton jupon.

T’as beau jusqu’au menton relever ta gorgère,

T’as quinze ans passés,

Ça se connaît assez.

Zon, zon, zon.

Petite Isabeau, si tu voulais m’entendre,

Sans t’y offenser,

Je voudrais t’embrasser.

Oh ! si tu savais comme je suis tendre,

Tu goût’rais, en ce jour,

Le plaisir des amours.

Zon, zon, zon.

La belle Isabeau, charmée de l’entendre,

Quitta ses sabots

Pour danser sous l’ormiau.

La belle Isabeau, charmée de l’entendre,

Oublia sa rigueur,

Et lui donna son cœur.

Zon, zon, zon.

Ah ! qu’y fait donc bon !

Qu’y fait donc bon

Garder les vaches

Au pasquier des bœufs !

Quand on deux, quand on est deux !

Quand on est quatre, on s’embarrasse,

Quand on est deux, quand on est deux,

Ça va bien mieux.

Zon, zon, zon.

Bastien achevait à peine son refrain au milieu des applaudissements des jeunes filles, que Bernard, comme s’il n’eût attendu que ce moment pour continuer la chanson de Bastien, reprit la dernière phrase musicale où le hussard l’avait laissée, puis, montant graduellement des notes basses aux notes les plus élevées, remplit toute la veillée du plus funèbre hurlement que des oreilles humaines aient jamais entendu.

Cette fois, Bastien lui-même n’eut pas le courage de menacer Bernard.

À ce hurlement, succéda donc un silence plus sombre encore. Mais, tout à coup, au milieu de ce silence, Conscience se leva et prononça ces deux mots terribles :

— Le feu !

En même temps, on entendit le tocsin qui commençait à sonner à toute volée dans l’église du village.

Et au dehors, poussé par toute la population effarée, le cri Au feu !

Le plus terrible cri qui puisse être poussé par la terreur humaine est bien certainement le cri : Au feu ! surtout quand ce cri, accompagné du tocsin, est jeté dans une nuit sombre et tempétueuse.

Aussi, à ce cri, jeunes gens et jeunes filles se précipitèrent hors de la cave et se répandirent dans la rue, suivant le torrent qui roulait dans la direction du nord-ouest.

Au-dessus des maisons du village, on voyait une grande lueur se répandre au ciel, augmentant d’instant en instant et se constellant d’étincelles que le vent roulait au milieu de sombres tourbillons de fumée.

À peine les jeunes gens et les jeunes filles de la veillée furent-ils arrivés aux dernières maisons du village que, n’ayant plus d’obstacles devant eux, ils mesurèrent le sinistre dans toute son étendue.

La ferme de Longpré était en flammes !

Mariette aperçut le père Cadet qui, les bras croisés, monté sur une pierre, regardait l’incendie, n’y portant pas secours, sans doute dans la certitude où il était que le faible secours que pouvait apporter un pauvre vieillard en pareille circonstance était un secours inutile.

— Oh ! mon Dieu ! père Cadet, s’écria Mariette, qu’y a-t-il donc ?

— Tu le vois bien, petite fille, dit le vieillard.

— Mais enfin ?

— Il y a que, quoique je lui en aie dit, cette entêtée de Julienne a rentré son foin mouillé, et que probablement le feu aura pris tout seul.

— Oh ! pauvre Julienne ! pauvre Julienne ! s’écria Mariette.

Julienne, c’était cette fermière qui donnait tous les jours à Mariette huit mesures de lait à porter à Villers-Cotterêts.

Puis, comme stupéfaits, les paysans s’étaient arrêtés, et, comme pétrifiés, regardaient cet incendie.

— Oh ! vous qui êtes des hommes, s’écria la jeune fille en se retournant vers Bastien, vers Conscience et vers les autres jeunes gens, au secours ! au secours !

Cet appel de Mariette fut électrique ; moins le père Cadet et deux ou trois autres vieillards qui restèrent immobiles à l’entrée du village, chacun se précipita vers le théâtre de l’incendie.

En général, le feu est un des accidents vers lesquels on a le moins besoin d’exciter la pitié publique. On dirait que, en voyant les terribles effets du feu, chacun craint le feu pour soi-même, et, par un sentiment d’égoïsme, se prête à l’éteindre, même au risque de quelque danger.

La petite ferme incendiée était de l’autre côté du ravin, à cinq cents pas à peine, si l’on eût pu y arriver en droite ligne ; mais il fallait descendre la montagne et la remonter, ce qui doublait la distance.

Au fur et à mesure que l’on approchait, on distinguait, à la lueur des flammes, ceux qui, les premiers arrivés, couraient effarés autour de ce volcan ou qui essayaient de porter d’inutiles secours.

Comme l’avait dit le père Cadet, c’étaient effectivement les granges qui brûlaient ; mais des granges, le feu avait rapidement gagné le corps du bâtiment.

Quelques minutes suffirent à Mariette, à Bastien et à Conscience pour arriver à la ferme. Ils étaient immédiatement suivis de tous ceux qui avaient quitté la veillée avec eux.

Les premiers arrivés avaient été obligés d’enfoncer la porte. Julienne avait sans doute été passer la soirée dans les environs. Les garçons de charrue étaient au cabaret ; la fille de ferme était probablement à ses amours.

En entrant dans la cour, on avait entendu les mugissements des bestiaux. Chacun sait l’étrange effet produit par le feu sur les animaux domestiques ; d’habitude, rien ne peut les faire sortir de l’endroit où ils sont ; les chevaux restent à l’écurie, les bœufs à l’étable, les moutons à la bergerie, jusqu’à ce que la mort vienne les y prendre.

De vains efforts avaient été faits déjà pour sauver chevaux, vaches et moutons ; ils avaient résisté avec leur entêtement ordinaire, et la pauvre Julienne risquait, non seulement de voir sa ferme brûlée, mais encore de perdre dans cet incendie tout le bétail, ce qui était sa véritable ruine.

Mais alors se manifesta cette étrange puissance que Conscience avait sur les animaux. D’abord il entra dans l’écurie, parla aux chevaux tout frissonnants ; dans leur terreur, ils avaient brisé leur licou et s’étaient réunis comme en un groupe dont les têtes formaient le centre, accueillant par des ruades quiconque essayait de s’approcher d’eux. Mais, à la voix de Conscience, ils levèrent la tête et hennirent. Le jeune homme s’avança, au milieu d’une fumée sillonnée par les flammèches de paille qui tombaient à travers les claires-voies du plancher, monta sur l’un des chevaux, le dirigea sans difficulté vers la porte, et sortit dans la cour, suivi de tous les autres ; puis, comme ils couraient effarés, il les siffla avec une modulation particulière, et tous vinrent dans un coin se ranger autour de celui qu’avait monté Conscience.

Puis, de peur qu’ils ne s’effarouchassent de nouveau, il ordonna à Bernard de les garder, soin dont Bernard s’acquitta à l’instant même.

Alors il entra dans l’étable aux vaches, comme il était entré dans l’écurie aux chevaux. Deux ou trois hommes qui avaient tenté d’y pénétrer devant lui avaient été renversés, foulés aux pieds, et avaient renoncé à toute tentative sur ces animaux furieux. Mais Conscience marcha droit au taureau, qui faisait, en mugissant, voler la paille de la litière ; il le prit par ses naseaux tout fumants et le tira à lui, soumis et obéissant. Du moment où elles virent le taureau marcher devant elles, les vaches le suivirent, et, au bout d’un instant, vaches et taureau, mis à la garde de Bernard comme les chevaux, pliaient sur leurs jambes frémissantes et se couchaient sur le fumier humide à l’abri de l’incendie.

Restaient les moutons. Conscience n’eut pas même besoin d’entrer dans l’étable qui, du reste, était déjà presque en flammes ; de la porte, il les appela à la manière des bergers, et à sa voix ils se précipitèrent comme une avalanche, avec des bonds et des bêlements qui témoignaient à la fois de la terreur qu’ils avaient ressentie et de la joie qu’ils éprouvaient d’être sauvés.

Les paysans avaient regardé Conscience accomplir cette triple opération, jugée impossible, avec un étonnement mêlé d’une espèce de vénération. Bastien surtout, qui avait failli être foulé aux pieds par les chevaux et éventré par les bœufs – Bastien était tenté de regarder Conscience comme un de ces sorciers de village à qui l’on attribue une foule de miracles plus extraordinaires les uns que les autres. Seulement, ces miracles qu’on leur attribue, nul ne les leur voit jamais faire, tandis que Conscience, aux yeux de tous, avec sa simplicité ordinaire, venait d’accomplir trois choses réputées impossibles.

Les paysans se groupaient donc autour de lui comme si, de ce jeune homme si simple, devait leur venir quelque inspiration sublime devant laquelle le feu reculât ou s’éteignît, quand tout à coup des cris terribles retentirent au loin, d’abord dans la direction de la tour de Vez, mais se rapprochant de seconde en seconde ; c’étaient des cris de femme déchirants, désordonnés, qui n’avaient rien d’humain et au milieu desquels on distinguait seulement ces mots qui expliquaient tout :

— Mon enfant ! mon enfant ! sauvez mon enfant !

C’était Julienne, qui accourait haletante, les cheveux épars, les bras tendus ; son enfant – un enfant de trois ans à peine – avait été laissé par elle aux soins de la fille de ferme qui l’avait enfermé dans la chambre et avait été passer sa soirée au village de Bonneuil, sachant que Julienne était chez son père, fermier à Vez, et devait y passer la nuit.

Mais, de Vez, Julienne avait vu l’incendie ; elle avait reconnu que c’était sa ferme qui brûlait ; elle était accourue, et, sur le chemin, elle avait rencontré une femme courant comme elle.

Cette femme, c’était la malheureuse fille de ferme qui, comprenant les suites que pouvait avoir son imprudence, se hâtait de son côté, espérant arriver à temps pour sauver l’enfant.

En l’apercevant, en la voyant seule, la pauvre mère avait tout compris, et alors, la laissant bien loin derrière, avec la force, le courage, la fureur d’une mère, elle avait repris sa course insensée.

À ces cris : « Mon enfant ! mon enfant ! sauvez mon enfant ! » tout le monde frissonna.

On s’était occupé de sauver chevaux, vaches, moutons, et on avait laissé le feu s’emparer de la maison, que l’on croyait vide. On avait sauvé la fortune de Julienne et l’on avait laissé le feu dévorer sa vie.

Tout le monde s’écarta devant cette femme qui vint d’un tel élan frapper la porte de la cuisine, que cette porte s’enfonça. Mais, à l’instant même, l’air pénétra dans l’intérieur, le feu sembla jaillir de tous côtés.

On ne pouvait parvenir au premier, c’est-à-dire à la chambre où était l’enfant, que par un escalier de bois.

L’escalier était en feu.

Julienne se jeta tout au travers les flammes, mais on se précipita derrière elle ; on l’arrêta ; on la força de revenir à reculons jusque dans la cour.

Là, ses cris redoublèrent. Les bras tendus vers les fenêtres éclairées par les flammes et dont les vitres pétillaient en éclatant devant la chaleur, elle n’avait qu’un cri, cri terrible, gémissement de mère, cri de lionne :

— Mon enfant ! mon enfant ! mon enfant !

Mariette regarda autour d’elle et vit tous ces hommes consternés.

Elle chercha Conscience ; Conscience avait disparu.

— Oh ! Bastien, Bastien ; dit-elle, ne voyez-vous pas cette pauvre mère ?

— Oh ! monsieur Bastien, s’écria Julienne, vous, un soldat ; vous qui n’avez peur de rien…

— Mordieu ! s’écria Bastien, c’est comme si vous me disiez : « Bastien, jette-toi du haut en bas du clocher d’Haramont, j’aurais autant de chance d’en revenir » ; mais n’importe, j’essaierai.

Et il s’élança dans l’intérieur, accompagné des cris de : « Courage, Bastien, courage ! »

Ces cris s’élançaient de toutes les bouches ou plutôt de tous les cœurs.

Mais, malgré cet encouragement, Bastien parvint jusqu’à la moitié de l’escalier à peine et reparut bientôt, marchant à reculons et ayant l’air de repousser les flammes avec ses mains.

Il avait les cheveux et les moustaches brûlés.

— Oh ! Bastien, Bastien mon sauveur ! s’écria Julienne. Bastien ! encore un effort !

Bastien s’élança une seconde fois et disparut dans la fumée, mais sous ses pieds s’écroula l’escalier enflammé, et il retomba au milieu des débris.

Il n’y avait plus même l’espoir de parvenir jusqu’à la chambre de l’enfant, puisque l’escalier venait de s’abîmer.

Mais l’espoir, perdu pour tous, n’est jamais perdu pour une mère.

— Par la fenêtre ! cria Julienne, par la fenêtre !… il y a ici une échelle… il doit y avoir là une échelle. Ô mon Dieu ! mon Dieu ! si j’avais cette échelle, j’irais chercher mon enfant moi-même.

— Mille tonnerres ! cria Bastien furieux, l’échelle, l’échelle ! et je jure que personne autre que moi n’ira chercher l’enfant !

Mais on cherchait vainement l’échelle, et la pauvre mère tordait ses bras avec des hurlements de désespoir.

En ce moment, une voix douce se fit entendre au-dessus de toutes ces têtes, comme si cette voix venait du ciel.

— Place ! place ! disait-elle, voici l’enfant !

On leva les yeux et on aperçut, au milieu de la flamme et de la fumée, Conscience qui, tenant l’enfant entre ses bras, s’approchait de la fenêtre.

C’était lui qui avait pris l’échelle, qui avait tourné par le jardin, et qui, entré par une fenêtre, était parvenu jusqu’au berceau de l’enfant à moitié asphyxié.

Puis il avait voulu reprendre le chemin par lequel il était venu, mais la chute de l’escalier avait fait jaillir les flammes, et le chemin par lequel il pouvait rejoindre son échelle était coupé.

Voilà pourquoi il apparaissait à la fenêtre de la cour, l’enfant dans ses bras.

Deux ou trois personnes se précipitèrent dans la maison ; quant à la pauvre mère, elle était immobile, les bras tendus vers son enfant, poussant des sons inarticulés.

Il était temps : comme furieuse de se voir enlever sa proie, la flamme apparaissait de tous côtés, enveloppant Conscience de son cercle de fumée et de feu.

La mère se précipita sur lui, le prit entre ses bras et l’emporta comme une folle à travers champs.

À trois cents pas de la ferme, elle tomba avec lui au pied d’une meule.

Que lui importaient ses moissons dévorées, que lui importait sa maison croulante ? N’avait-elle pas sauvé de ce désastre la seule chose qui fasse la vie d’une mère, son enfant ?

Dans sa sublime ingratitude, elle avait oublié jusqu’à Conscience.

La fenêtre était élevée d’un vingtaine de pieds.

Après avoir jeté l’enfant, Conscience leva son doux regard au ciel, croisa les bras sur sa poitrine, murmura quelques paroles et s’élança.

Mais, quoiqu’il tombât sur ses pieds, la violence du contrecoup fut telle, qu’il chancela, poussa un soupir et tomba évanoui.

Lorsque Conscience revint à lui, il était couché dans la cour sur des bottes de paille fraîche ; Mariette d’un côté, à genoux devant lui et tout éplorée, lui serrait la main gauche.

Bernard, avec un long hurlement, lui léchait la main droite et, de temps en temps, venait lui souffler au visage pour s’assurer qu’il n’était pas mort.

Par bonheur, les deux mères, dame Marie et Madeleine, n’avaient rien su de tout cela.

En rouvrant les yeux, Conscience rencontra donc les yeux de Mariette.

Il sourit et fit un mouvement pour rapprocher son visage du sien.

Mariette oublia tout dans sa joie : elle jeta un cri et colla ses lèvres aux lèvres du jeune homme.

Excepté dans leurs caresses enfantines, c’était la première fois que leurs deux visages s’étaient touchés.

Les deux chastes enfants s’aperçurent alors d’une chose dont ils ne se doutaient pas eux-mêmes : c’est qu’ils venaient de cesser de s’aimer comme frère et sœur, et qu’ils commençaient à s’aimer comme amant et maîtresse.

Ils se levèrent doucement, se tenant par la main, et, suivis par Bernard, reprirent silencieusement le chemin des deux chaumières.

Aux deux tiers du chemin, ils rencontrèrent leurs deux mères qui venaient au-devant d’eux.

Déjà elles avaient appris les services rendus par Conscience à la pauvre Julienne ; les deux mères, comme celle-ci, ne pensèrent pas un instant aux chevaux, aux vaches, aux moutons, mais elles s’écrièrent :

— Oh ! mon fils, tu as donc sauvé son enfant.

Conscience sourit et ne répondit rien, mais Mariette raconta ce qu’avait fait Conscience pendant cette nuit terrible, et ce récit échappé de son cœur, baigné des larmes de l’amour, entra dans tous les détails et montra Conscience ce qu’il avait été réellement, c’est-à-dire un intermédiaire entre la Providence et le malheur.

Les deux mères, tout étonnées, écoutaient ce récit de Mariette ; elles n’avaient jamais vu Mariette si pleine d’exaltation ; elles n’avaient jamais vu Conscience si plein de sérénité.

Enfin, sans qu’on eût besoin de leur rien dire, elles comprirent que le vœu de leur cœur était exaucé. Dame Marie poussa Mariette dans les bras de Madeleine, Madeleine poussa Conscience dans les bras de Marie.

Et alors, de la bouche des deux enfants, s’échappèrent ces mots doucement murmurés :

— Dame Marie, j’aime Mariette.

— Dame Madeleine, j’aime Conscience.

— Eh bien ! dirent les deux mères en soupirant de joie, il n’y a pas de mal à cela, mes enfants, on en parlera au père Cadet.

Le père Cadet, comme on le comprend bien, c’était le grand arbitre de la destinée des deux chaumières.

Dès le lendemain, en effet, des ouvertures furent faites au père Cadet par Madeleine.

Le père Cadet écouta gravement, puis, quand Madeleine lui eut dit tout ce qu’elle avait à lui dire :

— Hum ! fit-il, faudra voir.

Or, comme c’était la réponse ordinaire du père Cadet quand il était disposé à céder, les deux familles regardèrent cette réponse comme un consentement, et la joie, cette bénédiction du ciel, descendit sur les deux familles.

Hélas !

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