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Chapitre 39 Les papiers timbrés

Le terme fatal du 11 novembre arriva. Maître Niguet n’avait donné de ses nouvelles, ni de vive voix, ni par messager, ni par écrit.
L’émotion, au reste, était bien certainement égale chez le débiteur et chez le créancier : le débiteur, de chagrin de ne pas payer, le créancier, de crainte d’être payé.

La journée du 11 s’écoula sans que le père Cadet proférât une seule parole ; il était si bien convaincu que toute ressource lui était interdite, qu’il n’essaya d’aucune façon de se procurer la somme introuvable.

Toutes les autres personnes de la famille gardaient le silence comme le père Cadet ; tous les esprits étaient tendus vers le même point, et leurs préoccupations se résumaient par cette même phrase que chacun murmurait tout bas : « Si Dieu ne vient à notre aide, nous sommes perdus ! »

La nuit arriva. L’insomnie fut à peu près générale ; Conscience, seul peut-être, dormit avec son calme juvénile et croyant.

Le lendemain 12, il partit au point du jour pour herser la terre.

En sortant du village, il rencontra le cousin Maniquet.

— Eh ! bonjour, Conscience, mon garçon, lui dit celui-ci. Où donc vas-tu, si matin que cela ?

— Et vous, cousin ? demanda Conscience.

— Oh ! moi, je vais à la ville, où j’ai affaire.

— Et moi, je vais à la terre.

— À propos de la terre, dit le cousin, tu sais, garçon ?…

— Quoi ?

— Le père Cadet… c’était hier qu’il devait me payer mes huit cents livres !…

— Oui, je sais cela.

— Eh bien ! il n’a pas payé… C’est étonnant pour un homme si exact.

— S’il n’a pas payé, cousin Maniquet, dit placidement Conscience, c’est bien certainement qu’il n’a pas pu.

— Oui, mais il paiera aujourd’hui ou demain ? demanda le cousin Maniquet avec une inquiétude que lui inspirait tout naturellement cette tranquillité de Conscience.

— Je ne crois pas qu’il le puisse, répondit le jeune homme.

— Comment ! tu ne crois pas qu’il le puisse ?

— Non.

— Mais alors, tu sais que je l’ai prévenu, garçon ?

— De quoi ?

— Mais que, s’il ne payait pas à heure fixe, je ferais valoir mes droits !

— Faites-les valoir, cousin Maniquet, répondit Conscience avec la même tranquillité.

Et, d’un petit clappement de langue, il invita Pierrot et Tardif, qui s’étaient arrêtés pour lui donner le temps de causer avec le cousin Maniquet, à continuer leur chemin vers la terre, invitation à laquelle ils se rendirent à l’instant même.

Conscience emboîta le pas derrière eux.

— Et cela ne t’empêche pas d’aller herser la terre ? demanda le cousin Maniquet.

— Quoi ? demanda Conscience.

— Mais ce que je viens de te dire.

— Aucunement, cousin ; la terre doit toujours appartenir à quelqu’un, soit qu’elle passe entre vos mains, soit que le bon Dieu permette qu’elle reste entre celles du père Cadet ; il est donc du devoir de celui qui la détient, ne fût-ce que momentanément, de la tenir en bon état.

— Bien, garçon, dit le cousin Maniquet en raillant ; poursuis, tu es dans la bonne voie.

— Et vous, cousin, arrêtez-vous, car j’ai peur que vous n’entriez dans la mauvaise.

— Oh ! oh ! fit le cousin, sois tranquille, cela me regarde.

Et il continua son chemin vers Villers-Cotterêts, et Conscience sa route vers la terre.

Seulement, il y avait entre eux cette différence que Maniquet, silencieux, se retournait de temps en temps du côté de Conscience, s’arrêtait et passait sa main sur son front couvert de sueur, tandis que celui-ci marchait tranquillement, d’un pas égal, sans se retourner, le front pur et les yeux au ciel.

Le même jour, vers deux heures de l’après-midi, le père Cadet vit entrer chez lui maître Chaix, huissier à Villers-Cotterêts, véritable descendant du bon monsieur Loyal de Molière, lequel, avec force salutations et grand renfort d’excuses, lui remit, comme il le disait lui-même, un petit papier timbré.

— Posez cela sur la table, maître Chaix, dit le père Cadet, la colère dans le cœur et la honte au front, car c’était le premier huissier qui eût jamais passé le seuil de sa porte.

— Ah bien ! si vous savez ce que c’est, tant mieux, dit maître Chaix, cela fait que je n’aurai rien à vous apprendre… Au revoir, monsieur Cadet.

Et, après maintes salutations nouvelles, il sortit.

— Oui, au revoir, maître Chaix et la compagnie, murmura le père Cadet, malheureusement au revoir, attendu que ce n’est probablement pas le dernier papier timbré que nous recevrons de vous.

Madeleine était dans un coin, maître Chaix ne l’avait pas vue, ou avait fait semblant de ne pas la voir.

Elle pleurait et s’essuyait les yeux avec son tablier.

Le père Cadet se leva, alla à la table, prit le papier, le tourna et le retourna.

En ce moment, Conscience rentrait après avoir mis Pierrot et Tardif à l’écurie. La terre était hersée.

— Tiens, dit le père Cadet en lui présentant le papier timbré, voilà un billet doux du cousin Maniquet ; peux-tu nous dire ce qu’il chante ?

Conscience le prit des mains du père Cadet et le lut.

— Oui, grand-père, dit-il, c’est un commandement tendant au paiement des intérêts et du capital.

— Eh bien, qu’y a-t-il à faire ?

— À attendre un second commandement, grand-père.

— Il va donc en venir un second ?

— Il va en venir un second.

— Et quand cela ?

— Après-demain, probablement.

— Et qui t’a si bien instruit ?

— Je me suis informé, grand-père.

— Auprès de qui ?

— Auprès d’un brave homme d’huissier auquel le cousin avait parlé de vous poursuivre, bien avant que le terme fût échu, et qui a refusé.

— Quel est ce brave homme, demanda le père Cadet, tout étonné qu’il existât un huissier qui avait refusé de poursuivre un débiteur.

— Monsieur Demay.

— Ah ! c’est vrai, dit en soupirant le grand-père, c’était un ami du pauvre Guillaume. Ainsi tu dis qu’il faut attendre, garçon ?

— Oui, grand-père.

On attendit.

Rien n’est exact comme un papier timbré.

Celui qu’on attendait arriva le surlendemain à son heure.

C’était un itératif commandement tendant à saisie immobilière, par lequel il était signifié au père Cadet d’avoir à payer dans les vingt-quatre heures, faute de quoi il serait poursuivi, condamné, exproprié, etc., etc.

— Entends-tu, garçon ? dit le père Cadet effrayé.

— Oui, grand-père, répondit Conscience avec son calme habituel.

— Sommation de payer dans les vingt-quatre heures !

— C’est une formule de droit dont il ne faut pas vous épouvanter, grand-père ; un délai de trente jours vous est accordé, imparti.

— Comme tu es savant, Conscience ! s’écria le père Cadet étonné.

Conscience sourit.

— Grâce à monsieur Demay, toujours… oui, grand-père, je suis savant.

— Et après ces trente jours, que ferons-nous ?

— Monsieur Demay nous le dira, grand-père.

— Laissez faire l’enfant, dit Madeleine, ne savez-vous pas que Dieu le mène ?

Madeleine appelait toujours Conscience l’enfant, quoiqu’il eût près de vingt ans, et cependant elle avait raison, car ce qui fait l’enfance, ce n’est point l’âge, c’est la simplicité du cœur.

On attendit encore.

Le 15 décembre, arriva maître Chaix avec deux acolytes. Il venait pour dresser un procès-verbal de saisie, et se transporta sur les lieux pour en faire la description.

Le père Cadet refusa de l’accompagner ; Conscience s’y offrit.

— Inutile, dit le père Cadet ; il y trouvera quelqu’un sur les lieux, sois tranquille.

— Qui cela ? grand-père.

— Le cousin Maniquet, donc !

Maître Chaix fut ainsi obligé de chercher la terre tout seul, mais il ne la chercha pas longtemps. Après s’être assuré que ni Conscience ni le père Cadet n’accompagnaient les huissiers, le cousin Maniquet apparut et indiqua à maître Chaix les tenants et les aboutissants.

Derrière les huissiers, Bastien se glissa dans la chaumière.

— Eh ! Conscience, dit-il, viens donc ici un peu causer d’affaires.

Conscience y alla en souriant et en lui tendant la main.

— J’ai une idée, continua Bastien.

— Laquelle ?

— C’est que nous prenions chacun notre sabre… Tu as toujours ton sabre, j’espère bien ?

— Oui.

— Et que nous allions nous embusquer dans la forêt, sur le chemin de Villers-Cotterêts.

— Pour quoi faire ?

— Pour les y attendre, donc.

— Qui cela ?

— Les huissiers, pardieu ! et alors nous leur donnerons une frottée que le diable en prendra les armes ! ce sera le plaisir, comme on disait au rrrégiment.

— Silence, mon cher Bastien, fit Conscience, qu’on ne t’entende même pas dire une pareille chose, ce serait nous perdre tout à fait, et nous sommes déjà bien assez malheureux !

— Non d’un nom ! s’écria Bastien, et dire que ces gueux-là m’ont supprimé ma croix et rasé ma pension.

Et il fit un geste de menace rappelant celui d’Ajax blasphémant les dieux.

— Aussi, continua-t-il, si jamais l’occasion se présente de les renvoyer où ils étaient, ah ! ce jour-là, ce sera le plaisir… Dans tous les cas, au revoir, Conscience, et, si tu as besoin de moi, souviens-toi qu’entre nous c’est toujours à la vie, à la mort.

Et Bastien s’en alla en murmurant :

— Oh ! les huissiers ! oh ! les Bourbons ! je vous demande un peu à quoi tout cela est bon sur la terre, si ce n’est à faire enrager les honnêtes gens !

Deux heures après, maître Chaix repassait par Haramont et laissait au père Cadet copie de sa saisie, laquelle fixait la vente à six semaines de là, c’est-à-dire à la fin de janvier 1815.

Le vieillard se fit lire le papier d’un bout à l’autre par Conscience.

— Eh bien ? dit-il lorsque Conscience eut fini, tu vois.

— Oui, répondit le jeune homme, c’est vrai, grand-père, je vois que la vente est indiquée à six semaines.

— Ainsi donc, dans six semaines on vendra ?

— Non, grand-père.

— Mais, malheureux, tu vois bien que le papier timbré le dit.

— Bah ! grand-père, si l’on croyait ce que disent les papiers timbrés, on tremblerait toujours, en les lisant, d’être pendu ou roué.

— Plaisante ; je te le conseille.

— Je ne plaisante pas : j’espère ! répondit gravement Conscience.

— Tu espères qu’on ne vendra pas la terre dans six semaines ?

— Oh ! cela, j’en suis sûr.

— Mais comment t’y opposeras-tu ?

— Grand-père, j’irai à Soissons ; je constituerai un avoué ; l’avoué élèvera un incident.

— Qu’est-ce que c’est que cela, un incident ?

— C’est-à-dire, grand-père, qu’il demandera au Tribunal un sursis de trois mois et même de six mois, en raison des circonstances.

— Mais, un avoué de Soissons, il demandera au moins cinquante francs.

— Il en demandera cent, grand-père.

— Et où veux-tu que je les prenne, malheureux ?

— Je tâcherai de les trouver, moi.

— Et quand tu les auras trouvés, quand tu les auras donnés à l’avoué, quand l’avoué aura soulevé un incident, comme tu dis, quand il aura obtenu trois mois, six mois, après ?… après ?… après ?…

— Après ?…

— Oui.

— Grand-père, il ne faut pas douter toujours comme vous faites.

— Comment ne veux-tu pas que je doute quand j’ai beau regarder et que je ne vois rien ?

— Tenez, grand-père, dit Conscience, dans ce petit coin de ciel bleu, vous ne voyez rien non plus, n’est-ce pas ?

Le père Cadet ramena sa main sur ses yeux et regarda avec la plus grande attention.

— Non sans doute, dit-il, je ne vois rien.

— Eh bien, moi, dit Conscience, je vois Dieu !

— Grand-père, dit Madeleine, ayez donc confiance dans l’enfant, je vous répète que c’est la bénédiction de la maison.

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