Chapitre 38 Où tout le monde désespère, excepté Conscience
En revenant chez lui, le père Cadet trouva tout l’intervalle qui s’étendait entre les deux chaumières obstrué par la population d’Haramont.
Elle s’était groupée autour de Bastien, qui venait de reparaître dans le village, la figure ornée de deux coups de sabre qu’on ne lui connaissait pas ; ce qui n’avait point empêché Catherine de jeter des cris de joie en le revoyant.
Un de ces deux coups de sabre était celui que nous lui avons vu lors de sa rencontre avec Mariette devant la porte de l’hôpital de Laon.
L’autre était celui qu’il avait reçu du cuirassier.
Nous avons dit comment Bastien avait quitté Mariette en l’invitant à être parfaitement tranquille, vu qu’il avait préparé certain coup de figure qui lui paraissait immanquable.
Par malheur, deux personnes ont parfois, en même temps, la même idée. Or le cuirassier avait eu la même idée que Bastien en même temps que lui ; il en résulta que, comme ce fut le cuirassier qui fut le plus prompt, Bastien reçut le fameux coup de figure au lieu de le donner.
Sa première visite avait été pour Conscience. Il accourait donc, suivi de tout le village, voir son compagnon d’hôpital et s’informer comment allaient ses yeux.
On sait que les yeux de Conscience allaient aussi bien que possible. Malheureusement, ce qui venait de se passer entre le père Cadet et le cousin Maniquet prouvait que tout n’allait pas aussi bien que les yeux de Conscience.
Le père Cadet n’avait qu’un espoir, c’est que maître Niguet, qui avait surtout une clientèle de rentiers, trouverait, sur seconde hypothèque, la somme que le père Cadet avait à payer à son vendeur.
La chose était d’autant plus possible que, le cousin Maniquet payé, cette seconde hypothèque devenait la première.
Or, comme le lendemain Mariette, profitant de l’absence des Russes, comptait recommencer ses voyages à Villers-Cotterêts et tirer le meilleur parti possible du lait que donnait toujours en abondance la vache noire, il fut convenu que le père Cadet serait hissé sur Pierrot, maintenu sur le susdit Pierrot par Conscience, et se rendrait chez maître Niguet pour tenter la négociation.
Le lendemain, les deux jeunes gens et le vieillard partirent : Bernard traînant sa charrette, comme d’habitude, Pierrot portant le père Cadet.
Mariette eût retrouvé toutes ses anciennes pratiques, et même des pratiques nouvelles, si elle eût eu du lait en quantité assez abondante pour en vendre à tous les demandeurs ; mais la vache noire n’en donnait que deux mesures, c’est-à-dire pour seize sous, ce qui était déjà énorme pour une vache seule. Mariette fut obligée d’avoir ses privilégiés, et, ayant ses privilégiés, de faire des jaloux.
Tandis qu’elle accomplissait sa tournée, le père Cadet, conduit par Conscience, ou plutôt conduisant Conscience, car le jeune homme avait toujours les yeux couverts de sa visière verte, se rendait chez maître Niguet.
Il trouva le digne notaire dans son étude à la même place, dans son même fauteuil, avec ses mêmes clercs. Un trône était tombé, une invasion avait eu lieu, une dynastie était restaurée, sans que ces mémorables événements eussent enlevé un seul grain de la vénérable poussière qui couvrait les dossiers de l’inébranlable tabellion.
Conscience s’arrêta dans la première chambre, où se trouvait madame Niguet, à laquelle il lui fallut raconter toutes ses aventures, au bout desquelles la digne dame entrevit un contrat de mariage à faire par maître Niguet. Mais Conscience accueillit assez tristement l’ouverture. Entre lui et Mariette, c’était lui qui, selon toute probabilité, serait le plus pauvre avant quelques mois. Or si, contre les prévisions du docteur Lécosse, sa vue ne se rétablissait pas, il apporterait donc à la jeune fille, en échange de son dévouement, un mari, non seulement aveugle, mais encore ruiné.
Pendant que Conscience faisait à madame Niguet le récit demandé et que celle-ci, qui avait des remèdes pour toutes choses, désapprouvait l’ordonnance du docteur Lécosse et en faisait à Conscience une autre à sa façon, le père Cadet, avec une langue encore fort embarrassée, exposait à maître Niguet l’affaire qui l’amenait.
Maître Niguet écouta avec la plus vive attention, mais tout en secouant la tête de temps en temps.
Le père Cadet vit ces espèces de dénégations tacites.
— Est-ce que la demande que je vous fais est impossible, monsieur Niguet ? dit-il.
— Impossible, non ; mais difficile, oui. Vous n’avez pas idée comme l’argent est peureux, père Cadet, et l’on dit diablement de choses sur les projets du roi Louis XVIII à l’endroit des biens des émigrés, et surtout des biens de l’Église.
— Vous croyez donc que je dois regarder un emprunt comme infaisable, monsieur Niguet ?
— Je ne dis point cela. Je verrai, je chercherai ; mais je ne promets rien.
Le père Cadet poussa un soupir et secoua la tête à son tour.
— Ah ! dit-il, l’autre nous enlevait nos enfants, et nous les rendait avec les yeux, les bras ou les jambes de moins… quelquefois même, il ne nous les rendait pas du tout ; mais, au moins, il nous laissait nos terres !
— Père Cadet, père Cadet ! s’écria le notaire, est-ce que vous seriez bonapartiste, par hasard ? Alors je vous prierais, quelque cas que je fasse de votre clientèle, de la porter à maître Mennesson ou à maître Lebaigne. Quant à moi, je ne fais les affaires que des fidèles sujets de Sa Majesté.
— Oh ! monsieur Niguet, excusez-moi si j’ai dit quelque mauvaise parole. Je ne suis ni contre l’autre, ni contre celui-ci ; je suis pour ma terre, voilà tout. Celui qui me laissera ma terre, ce sera mon roi, plus que mon roi ; ce sera mon Dieu, puisqu’il me donnera de quoi manger, à moi et à ma famille.
Le père Cadet se leva, et, presque aussi chancelant que la dernière fois qu’il était sorti de l’étude, il gagna la porte en secouant la tête et en murmurant :
— Ne pas trouver à emprunter seize cents livres sur une terre qui vaut douze mille francs comme un liard !… Ah ! ce n’est pas sous l’autre que pareille chose serait arrivée… Adieu, monsieur Niguet et la compagnie. Viens, Conscience.
Conscience ne pouvait voir encore le père Cadet, mais, au son de sa voix, plus tremblante que de coutume, à sa langue, plus embarrassée que jamais, il comprit que le vieillard n’avait rien fait de bien merveilleux dans son entrevue avec le notaire.
On retrouva Mariette et Bernard attendant sur la verte pelouse du parc. Mariette avait été plus heureuse : il ne lui restait pas une goutte de son lait.
C’était un bonheur que de sentir cette ressource assurée. Mais, avec seize sous par jour, sur lesquels Mariette devait prélever sa nourriture et celle de sa mère, il n’était pas probable que la jeune fille, si économe qu’elle fût, pût mettre de côté cette malheureuse somme de huit cents francs dont le père Cadet avait besoin à la Saint-Martin prochaine.
Dans un tout autre temps, il y aurait bien eu le voisin Mathieu à qui l’on eût pu demander service, et l’on sait si le voisin Mathieu, sous son écorce un peu rude, était obligeant. Mais la moitié des terres du voisin Mathieu étaient elles-mêmes terres de nobles ou terres d’Église. De plus, ainsi que sur la terre du père Cadet, les Russes avaient campé sur les terres du voisin Mathieu. Il ne fallait pas compter que, pendant cette triste année 1814, un seul brin d’herbe pousserait sur les quatre-vingts arpents du voisin Mathieu. Si celui-ci avait de l’argent comptant, en vertu de ce triste axiome : « Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même », il était probable qu’il le garderait.
Mais il n’en avait sans doute pas, car on disait à Haramont – tout se sait dans un petit village de cent maisons –, on disait que le voisin Mathieu, trois jours avant le père Cadet, avait fait dans le même but que lui une visite chez maître Niguet et n’avait pas mieux réussi que lui.
Dans un autre temps encore, Bastien eût pu offrir une petite ressource. On pouvait compter sur son dévouement pour Conscience, car le hussard, comme tous les bons cœurs, quand il avait mieux connu le jeune homme, était passé d’une extrémité à l’autre, de quelque chose qui ressemblait à de la haine à quelque chose qui était plus que du dévouement ; on eût donc pu trouver une petite ressource en Bastien, qui, renonçant à boire le vin blanc le matin et à jouer aux quilles le soir, eût, sur les deux cents cinquante francs de sa croix et ses quatre cents livres de pension, facilement économisé une cinquantaine de francs par mois, nourri qu’il était chez le voisin Mathieu, des chevaux duquel il avait repris la direction. Malheureusement, la personne de Bastien était presque aussi à l’index que la terre du père Cadet et les terres du voisin Mathieu. Bastien était devenu, depuis la rentrée des Bourbons, un brigand, un bonapartiste, un compagnon de l’ogre. En conséquence, comme un gouvernement honnête et reposant sur le droit divin et les baïonnettes étrangères ne doit absolument rien à un pareil homme, le gouvernement avait cessé de se regarder comme débiteur de Bastien et ne lui payait ni sa croix ni sa pension ; ce qui mettait Bastien fort à la gêne, Bastien lors de sa prospérité n’ayant jamais songé à faire la moindre économie.
Quant à Julienne, nous avons vu brûler sa ferme, et nous savons que les Cosaques ont mangé ses vaches. Loin de pouvoir aider celui qui avait sauvé ses bestiaux et son enfant, elle avait donc, réduite à peu près à la misère elle-même, été forcée d’entrer comme ménagère à la ferme de Bonneuil.
On pensa bien un instant à vendre Pierrot et Tardif ; mais Pierrot avait fort vieilli et son entêtement, connu à trois lieues aux environs, lui faisait grand tort, à la fois comme valeur morale et comme valeur physique ; mais Tardif, bon encore à traîner la charrue, n’était même plus bon à abattre. Les seules dents qui eussent pu mordre sur Tardif étaient celles des Cosaques du Don ou de la Volga, habitués à manger leurs chevaux morts de vieillesse ; mais les Cosaques, nous l’avons dit, s’étaient retirés.
On n’eût pas trouvé cinquante francs de Pierrot et Tardif réunis.
D’ailleurs, Conscience qui, avec Mariette, était le seul qui ne désespérât point – les jeunes gens sont les arches de la foi –, Conscience s’opposait à ce que l’on vendît Pierrot et Tardif. Il avait causé longuement avec chacun d’eux, à son retour, et il avait répondu, en leur nom, des services qu’ils pouvaient encore rendre. Au reste, Conscience était la sublime image de cette foi sainte qu’il portait dans son cœur. Complètement découragé, le père Cadet ne quittait son lit que pour son fauteuil, et son fauteuil que pour son lit, et répondait à toutes les objections par des haussements d’épaules désespérés.
Malgré le danger que courait la terre du père Cadet de glisser de ses mains pour passer entre celles du cousin Maniquet, Conscience n’avait pas voulu négliger l’entretien de cette terre.
Il avait, en conséquence, attelé Pierrot et Tardif à la charrue, et, grâce à sa chanson, devenue plus triste seulement qu’elle ne l’était autrefois, Pierrot et Tardif, retrouvant toute la force et toute l’ardeur de leur meilleur temps, avaient sillonné de rides fécondes le sein de notre mère commune. Il était revenu à la maison à la fin du second jour et avait dit :
— Père, la terre est labourée.
— Bien, avait dit le père Cadet ; mais qui donnera du blé pour l’ensemencer ?
— Dieu y pourvoira, avait tranquillement répondu Conscience.
— Oui, avait repris tristement le père Cadet ; mais, en supposant que Dieu nous donne, au mois d’octobre, le blé pour ensemencer la terre, nous devons, au mois de novembre, huit cents francs au cousin Maniquet ; qui nous donnera ces huit cents francs ? est-ce Dieu toujours ?
— Pourquoi pas ! avait répondu Conscience avec sa sublime naïveté.
Le père Cadet, vieil incrédule, avait secoué la tête.
Mais, au commencement d’octobre, Conscience s’était mis en quête.
Il avait attelé Pierrot à la charrette, et il avait été à la porte de tous les fermiers des environs avec son charmant sourire si plein de mélancolie, et il avait dit à chacun d’eux :
— Si vous avez un peu de blé de trop pour vos terres, donnez-le-moi, afin que je puisse ensemencer la terre du père Cadet. Dieu vous rendra ce peu de blé que vous m’aurez donné en écartant l’orage de vos moissons vertes et les oiseaux de vos moissons mûres.
Et chacun avait donné à Conscience, non seulement le blé qu’il avait en trop, mais encore une portion de celui qui lui était nécessaire. L’argent se refuse entre voisins de champ, mais pas le blé.
Tel qui ne donnerait pas un liard à un pauvre prend un couteau et lui coupe pour deux sous de pain à la miche de la famine.
Conscience revint le soir avec trois sacs de blé : c’était un peu plus qu’il ne lui en fallait pour ensemencer les douze arpents de terre du père Cadet.
Celui-ci fut si étonné de ce résultat, qu’il leva en signe de remerciement ses deux mains vers le ciel, ce qu’il n’avait pu faire six mois auparavant que dans un geste de désespoir.
Et, le soir même, Conscience sentit sa vue si bien raffermie, qu’il alla sans rien dire prendre le livre de messe de Madeleine, l’ouvrit, et, au grand étonnement des trois femmes, qui versaient des larmes de joie, il lut tout haut cette action de grâces :
« Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens que j’ai reçus de lui ? Il m’a aimé et il s’est livré à la mort pour l’amour de moi ! il me remplit de grâces en ce monde et me prépare à la vie éternelle ! Ô mon âme ! bénissez le Seigneur et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ! »
Et Conscience, dès le lendemain, se mit à ensemencer la terre du père Cadet, comme si le vieillard n’eût pas eu, huit jours après, c’est-à-dire le 11 novembre, jour de la Saint-Martin d’hiver, à payer cette terrible somme de huit cents livres, épée de Damoclès suspendue sur la tête de toute la famille.
Seulement, tandis que Conscience ensemençait la terre, il reçut plusieurs visites du cousin Maniquet, qui l’encouragea dans cette louable occupation avec un accent trahissant tantôt l’inquiétude et tantôt l’ironie, selon que la sérénité du jeune homme effrayait l’usurier ou que le dénuement bien connu de la famille le rassurait.
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