L’INCONNUE
_A Madame la comtesse de Laclos._
«Le cygne se tait toute sa vie pour bien chanter une seule fois.»
(_Proverbe ancien._)
C’était l’enfant sacré qu’un beau vers fait pâlir.
ADRIEN JUVIGNY.
Ce soir-là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait _la Norma_. C’était la soirée d’adieu de Maria-Felicia Malibran.
La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, _Casta diva_, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un tumulte glorieux. On jetait des fleurs, des bracelets, des couronnes. Un sentiment d’immortalité enveloppait l’auguste artiste, presque mourante, et qui s’enfuyait en croyant chanter!
Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la physionomie exprimait une âme résolue et fière,--manifestait, brisant ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.
Personne, dans le monde parisien, ne connaissait ce spectateur. Il n’avait pas l’air provincial, mais étranger.--En ses vêtements un peu neufs, mais d’un lustre éteint et d’une coupe irréprochable, assis dans ce fauteuil d’orchestre, il eût paru presque singulier, sans les instinctives et mystérieuses élégances qui ressortaient de toute sa personne. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du ciel et de la solitude. C’était extraordinaire: mais Paris, n’est-ce pas la ville de l’Extraordinaire?
Qui était-ce et d’où venait-il?
C’était un adolescent sauvage, un orphelin seigneurial,--l’un des derniers de ce siècle,--un mélancolique châtelain du Nord échappé, depuis trois jours, de la nuit d’un manoir des Cornouailles.
Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait le château de Blanchelande, en Basse-Bretagne. Une soif d’existence brûlante, une curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux étaient encore splendides.
C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt ans. C’était son entrée dans un monde de flamme, d’oubli, de banalités, d’or et de plaisirs. Et, _par hasard_, il était arrivé à l’heure pour entendre l’adieu de celle qui partait.
Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer au resplendissement de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait tressailli; la salle avait disparu. L’habitude du silence des bois, du vent rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres des torrents et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune homme et, dans le timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait que l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir.
Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens; il resta immobile.
Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande beauté.--Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son profil perdu s’ombraient des rouges ténèbres de la loge; tel un camée de Florence en son médaillon.--Pâlie, un gardenia dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait, au bord du balcon, sa main dont la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable opale, à l’image de son âme, sans doute, luisait dans un cercle d’or. L’air solitaire, indifférent à toute la salle, elle paraissait s’oublier elle-même sous l’invincible charme de cette musique.
Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, vaguement, les yeux vers la foule; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent, le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.
S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. Mais que ceux-là qui peuvent dire où commence le Passé décident où ces deux êtres s’étaient, véritablement, déjà possédés, car ce seul regard leur avait persuadé, cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient pas de leur berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes de la mer nocturne, et, à l’horizon, les lointaines lignes d’argent des flots: ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile! Il ferma les paupières comme pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers l’inconnue.
Pensive, elle appuyait encore son regard sur le sien, comme si elle eût compris la pensée de ce sauvage amant et comme si c’eût été chose naturelle! Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce coup d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, autour de son cou.--C’en était fait! le visage de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y _reconnaître_! de s’y fixer à tout jamais sous une magie de pensées presque divines! Il aimait du premier et inoubliable amour.
Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, dont les dentelles noires touchaient ses lèvres, semblait rentrée dans son inattention. Maintenant, on eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de la _Norma_.
Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien sentit que ce serait une inconvenance.
--Puisque je l’aime! se dit-il.
Impatient de la fin de l’acte, il se recueillait.--Comment lui parler? apprendre son nom! Il ne connaissait personne.--Consulter, demain, le registre des Italiens? Et si c’était une loge de hasard, achetée à cause de cette soirée! L’heure pressait, la vision allait disparaître. Eh bien! sa voiture suivrait la sienne, voilà tout... Il lui semblait qu’il n’y avait pas d’autres moyens. Ensuite, il aviserait! Puis il se dit, en sa naïveté... sublime: «Si elle _m’aime_, elle s’apercevra bien et me laissera quelque indice.»
La toile tomba. Félicien quitta la salle très vite. Une fois sous le péristyle, il se promena, simplement, devant les statues.
Son valet de chambre s’étant approché, il lui chuchota quelques instructions; le valet se retira dans un angle et y demeura très attentif.
Le vaste bruit de l’ovation faite à la cantatrice cessa peu à peu, comme tous les bruits de triomphe de ce monde.--On descendait le grand escalier.--Félicien, l’œil fixé au sommet, entre les deux vases de marbre, d’où ruisselait le fleuve éblouissant de la foule, attendit.
Ni les visages radieux, ni les parures, ni les fleurs au front des jeunes filles, ni les camails d’hermine, ni le flot éclatant qui s’écoulait devant lui, sous les lumières, il ne vit rien.
Et toute cette assemblée s’évanouit bientôt, peu à peu, sans que la jeune femme apparût.
L’avait-il donc laissée s’enfuir sans la reconnaître?... Non! c’était impossible.--Un vieux domestique, poudré, couvert de fourrures, se tenait encore dans le vestibule. Sur les boutons de sa livrée noire brillaient les feuilles d’ache d’une couronne ducale.
Tout à coup, au haut de l’escalier solitaire, _elle_ parut! Seule! Svelte, sous un manteau de velours et les cheveux cachés par une mantille de dentelles, elle appuyait sa main gantée sur la rampe de marbre. Elle aperçut Félicien debout auprès d’une statue, mais ne sembla pas se préoccuper davantage de sa présence.
Elle descendit paisiblement. Le domestique s’étant approché, elle prononça quelques paroles à voix basse. Le laquais s’inclina et se retira sans plus attendre. L’instant d’après, on entendit le bruit d’une voiture qui s’éloignait. Alors elle sortit. Elle descendit, toujours seule, les marches extérieures du théâtre. Félicien prit à peine le temps de jeter ces mots à son valet de chambre:
--Rentrez seul à l’hôtel.
En un moment, il se trouva sur la place des Italiens, à quelques pas de cette dame; la foule s’était dissipée, déjà, dans les rues environnantes; l’écho lointain des voitures s’affaiblissait.
Il faisait une nuit d’octobre, sèche, étoilée.
L’inconnue marchait, très lente et comme peu habituée.--La suivre? Il le fallait, il s’y décida. Le vent d’automne lui apportait le parfum d’ambre très faible qui venait d’elle, le traînant et sonore froissement de la moire sur l’asphalte.
Devant la rue Monsigny, elle s’orienta une seconde, puis marcha, comme indifférente, jusqu’à la rue de Grammont déserte et à peine éclairée.
Tout à coup le jeune homme s’arrêta; une pensée lui traversa l’esprit. C’était une étrangère, peut-être!
Une voiture pouvait passer et l’emporter à tout jamais! Demain, se heurter aux pierres d’une ville, toujours! sans la retrouver!
Être séparé d’elle, sans cesse, par le hasard d’une rue, d’un instant qui peut durer l’éternité! Quel avenir! Cette pensée le troubla jusqu’à lui faire oublier toute considération de bienséance.
Il dépassa la jeune femme à l’angle de la sombre rue; alors il se retourna, devint horriblement pâle et, s’appuyant au pilier de fonte du réverbère, il la salua; puis, très simplement, pendant qu’une sorte de magnétisme charmant sortait de tout son être:
--Madame, dit-il, vous le savez; je vous ai vue, ce soir, pour la première fois. Comme j’ai peur de ne plus vous revoir, il faut que je vous dise--(il défaillait)--que _je vous aime_! acheva-t-il à voix basse, et que, si vous passez, je mourrai sans redire ces mots à personne.
Elle s’arrêta, leva son voile et considéra Félicien avec une fixité attentive. Après un court silence:
--Monsieur,--répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit,--monsieur, le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintien doit être, en effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la justification de ce que vous faites. Je ne me sens donc nullement offensée. Remettez-vous, et tenez-moi pour une amie.
Félicien ne fut pas étonné de cette réponse: il lui semblait naturel que l’idéal répondît idéalement.
La circonstance était de celles, en effet, où tous deux avaient à se rappeler, s’ils en étaient dignes, qu’ils étaient de la race de ceux qui font les convenances et non de la race de ceux qui les subissent. Ce que le public des humains appelle, à tout hasard, les convenances n’est qu’une imitation mécanique, servile et presque simiesque de ce qui a été vaguement pratiqué par des êtres de haute nature en des circonstances générales.
Avec un transport de tendresse naïve, il baisa la main qu’on lui offrait.
--Voulez-vous me donner la fleur que vous avez portée dans vos cheveux toute la soirée?
L’inconnue ôta, silencieusement, la pâle fleur, sous les dentelles et, l’offrant à Félicien:
--Adieu maintenant, dit-elle, et à jamais.
--Adieu!... balbutia-t-il,--Vous ne _m’aimez_ donc pas!--Ah! vous êtes mariée! s’écria-t-il tout à coup.
--Non.
--Libre! O ciel!
--Oubliez-moi, cependant! Il le faut, monsieur.
--Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon cœur! Est-ce que je puis vivre sans vous? Le seul air que je veuille respirer, c’est le vôtre! Ce que vous dites, je ne le comprends plus: vous oublier... comment cela?
--Un terrible malheur m’a frappée. Vous en faire l’aveu serait vous attrister jusqu’à la mort, c’est inutile.
--Quel malheur peut séparer ceux qui s’aiment!
--Celui-là.
En prononçant cette parole elle ferma les yeux.
La rue s’allongeait, absolument déserte. Un portail donnant sur un petit enclos, une sorte de triste jardin, était grand ouvert auprès d’eux. Il semblait leur offrir son ombre.
Félicien, comme un enfant irrésistible, qui adore, l’emmena sous cette voûte de ténèbres en enveloppant la taille qu’on lui abandonnait.
L’enivrante sensation de la soie tendue et tiède qui se moulait autour d’elle lui communiqua le désir fiévreux de l’étreindre, de l’emporter, de se perdre en son baiser. Il résista. Mais le vertige lui ôtait la faculté de parler. Il ne trouva que ces mots balbutiés et indistincts:
--Mon Dieu, mais, comme je vous aime!
Alors cette femme inclina la tête sur la poitrine de celui qui l’aimait et, d’une voix amère et désespérée:
--Je ne vous entends pas! je meurs de honte! Je ne vous entends pas! Je n’entendrais pas votre nom! Je n’entendrais pas votre dernier soupir! Je n’entends pas les battements de votre cœur qui frappent mon front et mes paupières! Ne voyez-vous pas l’affreuse souffrance qui me tue!--Je suis... ah! je suis SOURDE!
--Sourde! s’écria Félicien, foudroyé par une froide stupeur et frémissant de la tête aux pieds.
--Oui! depuis des années! Oh! toute la science humaine serait impuissante à me ressusciter de cet horrible silence. Je suis sourde comme le ciel et comme la tombe, monsieur! C’est à maudire le jour, mais c’est la vérité. Ainsi, laissez-moi!
--Sourde! répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé et hors d’état même de réfléchir à ce qu’il disait: Sourde?...
Puis, tout à coup:
--Mais, ce soir, aux Italiens, s’écria-t-il, vous applaudissiez, cependant, cette musique!
Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre. La chose devenait brusquement si épouvantable qu’elle provoquait le sourire.
--Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même. Vous oubliez que j’ai eu le loisir d’étudier le semblant de bien des émotions. Suis-je donc la seule? Nous appartenons au rang que le destin nous donne et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble femme qui chantait méritait bien quelques marques suprêmes de sympathie? Pensez-vous, d’ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup de ceux des _dilettanti_ les plus enthousiastes? J’étais musicienne, autrefois!...
A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et s’efforçant de sourire encore:
--Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...
--Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, vous le croyez _personnel_, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.--Pour moi, vous récitez un dialogue dont j’ai appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des années, il est pour moi toujours le même. C’est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. Je le possède à un tel point que si j’acceptais,--ce qui serait un crime,--d’unir ma détresse, ne fût-ce que quelques jours, à votre destinée, vous oublieriez, à chaque instant, la confidence funeste que je vous ai faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, _ni plus ni moins qu’une autre femme_, je vous assure! Je serais même, incomparablement, plus réelle que la réalité. Songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s’harmonise toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste.--N’y pensons plus, voulez-vous?
Il se sentit effrayé, cette fois.
--Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le droit de prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je veux partager avec vous, fût-ce l’éternel silence, s’il le faut. Pourquoi voulez-vous m’exclure de cette infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre âme peut suppléer à tout ce qui existe.
La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux pleins de lumière qu’elle le regarda.
--Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le bras, dans cette rue sombre? dit-elle. Nous nous figurerons que c’est une promenade pleine d’arbres, de printemps et de soleil!--J’ai quelque chose à vous dire, moi aussi, que je ne redirai plus.
Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse fatale, marchèrent, la main dans la main, comme des exilés.
--Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre le son de ma voix. Pourquoi donc ai-je senti que vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi vous ai-je répondu? Le savez-vous?... Certes, il est tout simple que j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un visage et dans les attitudes, les sentiments qui déterminent les actes d’un homme, mais, ce qui est tout différent, c’est que je pressente, avec une exactitude aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la valeur et la qualité de ces sentiments ainsi que leur intime harmonie en celui qui me parle. Quand vous avez pris sur vous de commettre, envers moi, cette épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais la seule femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à l’instant même, la véritable signification.
Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir luire sur votre front ce signe inconnu qui annonce ceux dont la pensée, loin d’être obscurcie, dominée et bâillonnée par leurs passions, grandit et divinise toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu dans toutes les sensations qu’ils éprouvent. Ami, laissez-moi vous apprendre mon secret. La fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement de bien des servitudes! Elle m’a délivré de cette surdité intellectuelle dont la plupart des autres femmes sont les victimes.
Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des choses éternelles dont les êtres de mon sexe ne connaissent, à l’ordinaire, que la parodie. Leurs oreilles sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à l’acuité de leur ouïe que la faculté de percevoir ce qu’il y a, seulement, d’instinctif et d’extérieur dans les voluptés les plus délicates et les plus pures. Ce sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés dont elles ignorent à jamais la magique valeur! Hélas, je suis sourde... mais elles! Qu’entendent-elles!... Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les propos qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie avec le jeu de physionomie de celui qui leur parle! De sorte qu’inattentives non pas au sens apparent, mais à la _qualité_, révélatrice et profonde, au _véritable_ sens enfin, de chaque parole, elles se contentent d’y distinguer une intention de flatterie, qui leur suffit amplement. C’est ce qu’elles appellent le «positif de la vie» avec un de ces sourires... Oh! vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels mystérieux océans de candeur, de suffisance et de basse frivolité cache, uniquement, ce délicieux sourire!--L’abîme d’amour charmant, divin, obscur, véritablement étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les êtres de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre elles!... Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, elles s’y déformeront, comme une source pure qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité cette femme _ne les aura pas entendues_. «La Vie est impuissante à combler ces rêves, disent-elles, et vous lui demandez trop!» Ah! comme si la Vie n’était pas faite par les vivants!
--Mon Dieu! murmura Félicien.
--Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe pas à cette condition de sa nature, la surdité mentale, à moins, peut-être, de payer sa rançon d’un prix inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. Fières, orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent elles-mêmes, elles aiment à laisser croire qu’on peut les deviner. Et tout homme, flatté de se croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx de pierre. Et nul d’entre eux ne peut s’élever _d’avance_, jusqu’à cette réflexion qu’un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est _jamais_ exprimé, est identique au néant.
L’inconnue s’arrêta.
--Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,--voici pourquoi: je n’enviais plus ce qu’elles possèdent, ayant constaté l’usage qu’elles en font--et que j’en eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici, vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!... je vous vois!.... je vous devine!... je reconnais votre âme dans vos yeux... vous me l’offrez, _et je ne puis vous la prendre_!...
La jeune femme cacha son front dans ses mains.
--Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en pleurs,--je puis du moins baiser la tienne dans le souffle de tes lèvres!--Comprends-moi! Laisse-toi vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour le fera plus ineffable et plus sublime, ma passion grandira de toute ta douleur, de toute notre mélancolie!... Chère femme épousée à jamais, viens vivre ensemble!
Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de larmes et, posant la main sur le bras qui l’enlaçait:
--Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible! dit-elle. Écoutez encore! je veux achever, en ce moment, de vous révéler toute ma pensée... car vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être oubliée.
Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée sur l’épaule du jeune homme.
--Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez qu’après les premières exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré! Et c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inattentifs à leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur qu’ils ont accordée à la _qualité_ du sens réel, unique, enfin, que ces paroles recevaient de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!» se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous un sourire trivial, le douloureux mépris qu’ils éprouvent, en réalité, pour leur sorte d’amour,--et le désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.
Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont possédé que ce qu’ils désiraient! Il leur est impossible de croire que,--hors la Pensée, qui transfigure toutes choses,--toute chose n’est qu’ILLUSION ici-bas. Et que toute passion, acceptée et conçue dans la seule sensualité, devient bientôt plus amère que la Mort pour ceux qui s’y sont abandonnés.--Regardez au visage les passants, et vous verrez si je m’abuse.--Mais nous, demain! Quand cet instant serait venu!... J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas votre voix! j’aurais votre sourire... mais non vos paroles! Et je sens que vous ne devez point parler comme les autres!...
Votre âme primitive et simple doit s’exprimer avec une vivacité presque définitive, n’est-ce pas? Toutes les nuances de votre sentiment ne peuvent donc être trahies que dans la musique même de vos paroles! Je sentirais bien que vous êtes tout rempli de mon image, mais la forme que vous donnez à mon être dans vos pensées, la façon dont je suis conçue par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques mots trouvés chaque jour,--cette forme sans lignes précises et qui, à l’aide de ces mêmes mots divins, reste indécise et tend à se projeter dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous portons en notre cœur,--cette seule réalité, enfin, je ne la connaîtrai jamais! Non!... Cette musique ineffable, cachée dans la voix d’un amant, ce murmure aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait pâlir, je serais condamnée à ne pas l’entendre!... Ah! celui qui écrivit sur la première page d’une symphonie sublime: «C’est ainsi que le Destin frappe à la porte!» avait connu la voix des instruments avant de subir la même affliction que moi!
Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment me souvenir de la voix avec laquelle vous venez de me dire pour la première fois: «Je vous aime!...»
En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu sombre: ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur.
--Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans mon cœur des gouffres de malheur et de colère! J’ai le pied sur le seuil du paradis et il faut que je referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! Êtes-vous la tentatrice suprême--enfin!... Il me semble que je vois luire, dans vos yeux, je ne sais quel orgueil de m’avoir désespéré.
--Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! répondit-elle.--Comment oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus?
--Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la jeune espérance que j’ensevelis en vous!... Cependant si tu es présente où je vivrai, l’avenir, nous le vaincrons ensemble! Aimons-nous avec plus de courage! Laisse-toi venir!
Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua ses lèvres aux siennes, dans l’ombre, doucement, pendant quelques secondes. Puis elle lui dit avec une sorte de lassitude:
--Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des heures de mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous chercheriez des occasions de la constater plus vivement encore! Vous ne pourriez oublier que je ne vous entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! Vous seriez, fatalement, entraîné, par exemple, _à ne plus me parler_, à ne plus articuler de syllabes auprès de moi! Vos lèvres, seules, me diraient: «Je vous aime», sans que la vibration de votre voix troublât le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait pénible, enfin! Non, c’est impossible! Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié de l’Amour. Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie. Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre âme en échange de la mienne. Vous étiez, cependant, celui destiné à retenir mon être!... Et c’est à cause de cela même que mon devoir est de vous ravir mon corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en être bientôt délivrée!--Je ne veux pas savoir votre nom... _Je ne veux pas le lire!_... Adieu!--Adieu!...
Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de la rue de Grammont. Félicien reconnut vaguement le laquais du péristyle des Italiens lorsque, sur un signe de la jeune femme, un domestique abaissa le marchepied du coupé.
Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après tout avait disparu.
M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain, pour son solitaire château de Blanchelande,--et l’on n’a plus entendu parler de lui.
Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du premier coup, une femme sincère,--ayant, enfin, _le courage de ses opinions_.
MARYELLE
_A Madame la baronne de la Salle._
«Avance tes lèvres, dit-elle, mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur!»
GUSTAVE FLAUBERT, _la Tentation de saint Antoine_.
Sa disparition de Mabille, ses allures nouvelles, la discrète élégance de ses toilettes sombres, ses airs, enfin, de _noli me tangere_, joints à de certaines _réticences_ qu’employaient désormais ses favorisés en parlant d’elle, tout cela m’intriguait un peu les esprits au sujet de cette séduisante fille, célèbre, jadis, dans ces soupers où son fin et joli babil galvanisait jusqu’aux princes les plus moroses de la _Gomme_--et que je désire appeler Maryelle.
Tout semblant de pudeur n’étant, parfois, pour les femmes ultra-galantes qu’une dernière dépravation, je résolus, étant désœuvré, d’approfondir l’énigme.
Oui, par un légitime ennui, par une de ces frivolités dont tout philosophe est capable à ses heures (et qu’il ne faut point se hâter de blâmer outre mesure), je formai le dessein de rechercher, dès que s’en offrirait l’occasion, jusqu’à quel degré de l’épiderme cette couche de vernis pudique avait pénétré chez elle, ne doutant pas que les premières égratignures d’une conversation savamment épicée n’en fissent sauter, pour le moins, quelques écailles.
Hier, avenue de l’Opéra, je rencontrai la mystérieuse enfant, toute moulée de faille noire, une rose rouge-sang à la ceinture, un gainsborough sur son ovale et fin visage.
Maryelle compte aujourd’hui vingt-cinq automnes; elle n’est qu’un peu pâlie, toujours svelte, excitante avec sa beauté de tubéreuse, pimentée d’une distinction de vicomtesse de théâtre et son je ne sais quel charme dans les yeux.
Entre deux banalités de circonstance et la trouvant moins cérémonieuse que je ne m’y attendais, je l’invitai, sans autres façons, à venir dîner au Bois, seule à seul, dans un moulin de couleur quelconque, histoire de s’ennuyer de concert,--les premiers soirs de notre énervant septembre, devant aider, ce pensai-je, à ses expansives confidences.
Elle déclina d’abord, puis, comme séduite par mon insouciant ton de réserve, elle accepta. Cinq heures sonnaient. Nous partîmes.
La promenade, sous les branchages de l’une des plus désertes allées du Bois, fut silencieuse. Maryelle avait baissé son voile, craignant soit d’être vue, soit de me causer quelque gêne. La voiture, d’après son désir, allait au pas. Je ne remarquai rien d’autrement surprenant dans la tenue de notre énigmatique amie, sinon, toutefois, l’attention inusitée dont elle honora le coucher du soleil.
Le dîner fut maintenu sur un diapason tellement officiel, que, transporté en un repas de famille bourgeoise le jour de la fête du grand-père, il n’y eût choqué personne. Nous parlâmes, je m’en souviens, du... prochain salon! Elle était au fait, semblait s’intéresser. Bref, nous étions absurdes à plaisir: c’est si amusant de jouer au gandin! Je préfère cela aux cartes.
Pour diversifier et l’attirer vers de plus riants domaines de l’Esprit, je me mis à lui détailler, au dessert, l’aventure de ce hobereau vindicatif lequel ayant surpris--(qui? je vous le donne en mille?)--sa femme, figurez-vous! en conversation légère, blessa, mortellement, le préféré:--puis, pendant que celui-ci rendait l’âme, et comme la jeune éplorée se penchait en grand désespoir sur l’agonisant,--imagina (raffinement extrême!) de chatouiller dans l’ombre les pieds de l’épouse infidèle, afin de la forcer d’éclater d’un fou rire au nez expirant de l’élu de son cœur.
Cette anecdote, assaisonnée d’incidentes, ayant induit Maryelle à sourire, la glace fut rompue,--et nous commençâmes à nous distraire davantage.
Lorsqu’on nous eut apporté les candélabres, l’éternel café, les boîtes odorantes de la Havane et les cigarettes russes, comme les fenêtres de notre retrait donnaient sur de grands arbres, je lui dis, en lui montrant le croissant qui faisait étinceler les dernières feuilles d’or bruni:
--Ma chère Maryelle, te rappelles-tu, vaguement, l’automne dernier?
Elle eut un mouvement de tête un peu mélancolique:
--Bah! répondit-elle. L’hiver suivant, les jolies fleurs de ces deux soirs dont tu parles sont mortes sous la neige. Tiens, n’essayons pas de raviver un bouquet de sensations fanées,--ce serait nous efforcer vers un nul plaisir. Le caprice est envolé; c’est l’oiseau bleu! Laissons la cage ouverte, en souvenir, veux-tu? Restons amis.
L’heure était charmante: Maryelle venait de dire une chose aussi sensée qu’exquise; quoi de mieux possible, désormais, qu’une causerie? Elle voyait qu’en cet instant, du moins, j’avais plutôt souci du mot de son attitude nouvelle que de ses chers abandons... Cependant je me crus obligé, par une délicatesse, de prendre un air attristé quelque peu,--simple attention que tout homme bien élevé doit toujours et quand même à une créature gracieuse. Elle me devina sans doute et la sympathique alouette voulut bien se laisser prendre au miroir. Nous nous tendîmes la main en souriant:--et ce fut fini.
Et voici qu’entre deux petites gorgées de menthe blanche, m’ayant élu pour confident, sous le fallacieux peut-être, mais rassurant prétexte que je ne suis pas «comme les autres» (ce qui était à dire, en réalité, pour causer, à tout prix, de l’intime préoccupation qui l’étouffait), Maryelle me narra la suivante histoire,--après m’avoir arraché cette promesse (que je tiens en ce moment), d’en masquer l’héroïne (s’il m’arrivait d’en parler un jour), sous le loup de velours d’un impénétrable et gracieux pseudonymat.
Voici l’histoire, sans commentaires. C’est seulement _sa manière d’être banale_ qui m’a semblé assez extraordinaire.
L’hiver dernier, au théâtre, Maryelle avait été l’objet, paraît-il, de l’attention d’un très jeune spectateur absolument inconnu du tout Paris des rues Blanche et Condorcet.
Oui, d’un enfant de dix-sept ou dix-huit ans, de mise élégante et simple, et dont la jumelle s’était plusieurs fois levée vers la loge.
Lorsque la belle Maryelle est habillée en toilette montante, il faut vous dire qu’un provincial pourra toujours la prendre pour quelque échappée d’un salon de moderne préfète.
La dangereuse créature a cela pour elle, qu’elle n’est dénuée ni d’orthographe ni d’un certain tact, grâce auquel elle _devient_ selon les gens qui lui parlent--et assez vite pour produire l’illusion. La romance une fois commencée, elle ne détonne plus: qualité rare.
Elle s’était accompagnée, ce soir-là, d’une forte marchande à la toilette, à qui, dès le premier coup de lorgnette du «monsieur», elle intima, tout bas, la plus rigoureuse tenue.
En sorte que, dès le second acte, Maryelle eût semblé, à des yeux même sagaces, une rentière veuve et indifférente, flanquée d’une parente éloignée.
Le «monsieur» n’était donc autre que cet adolescent de dix-sept ans à peine: de beaux yeux, un air crédule, l’innocence même. Un page. Or, l’aspect imposant et piquant à la fois de la brillante personne ayant ému, ce semble, outre mesure, notre jeune homme, il erra dans les couloirs (sans oser, bien entendu); et pour tout dire, à l’issue de la représentation, il suivit en voiture l’humble fiacre de ces dames.
En fine mouche, Maryelle se réfugia, ce soir-là, chez sa marchande à la toilette. Des ordres furent donnés pour «si l’on venait prendre des renseignements». Bref, elle devint, en deux temps, l’honnête veuve, «de passage à Paris», du militaire en retraite, âgé, décoré, auquel une famille intéressée l’avait sacrifiée de bonne heure. Enfin, rien n’y manqua, pas même les deux ans de veuvage, avec le portrait du défunt, qu’on se procurerait facilement et d’occasion, s’il y avait lieu de s’en pourvoir. Il est de tradition que, même de nos jours, cette fastidieuse rengaine ne manque jamais son effet sur les imaginations jeunes encore. Maryelle s’en tint là, le mieux étant l’ennemi du bien: plus tard, on aviserait.
La nuit ayant affolé les fiévreuses rêveries de son juvénile amoureux, tout se passa comme, avec son flair de levrette, notre héroïne l’avait pressenti.
Le jeune provincial, une fois en possession du nom, nouvellement choisi, de la dame, écrivit.
(Maryelle, en mettant son pouce léger sur la signature, me donna cette lettre à lire.) S’il faut l’avouer, je fus surpris de l’accent sincère de cette épître: elle émanait à coup sûr d’un trop candide, mais très noble garçon. C’était fou! mais c’était exquis! Ah! le charmant et bon petit être! Un respect, une timidité irrésistibles!--Il donnait son premier amour, cet enfant-là, prenant cette fille bizarre pour la plus réservée des femmes! J’en fus attristé moi-même en songeant au dénouement inévitable.
--Il s’appelle, de son petit nom, Raoul, me dit-elle; il appartient à une excellente famille de la province: ses parents, «des magistrats bien honorables», lui laisseront de l’aisance. Il vient à Paris trois fois par mois, en s’échappant! Cela dure depuis six semaines.
Maryelle, allumant une cigarette, continua son histoire, comme se parlant à elle-même.
Ayant des côtés abordables, la belle repentie n’était point demeurée insensible à cette passion, si «gentiment» exprimée. Après deux autres «petites lettres d’attendrissement», un voile se déchira pour elle; son «âme» entrevit l’existence sous un jour inconnu. Une Marion Delorme s’éveilla dans ce corps jusque-là plongé en des limbes d’inconscience.
Bref, un rendez-vous fut accordé.
L’enfant, paraît-il, fut inouï, fou de joie, ignorant, ingénu jusqu’au délire. Et, se sentant pour la première--et dernière fois, sans doute,--aimée noblement, voilà que cette charmante insensée de Maryelle s’«emballa» elle-même et que l’idylle commença.
Elle en devint folle!
Oh! rien ne manque au roman! Ni le secret à chaque voyage de Raoul, ni la petite maison louée dans un faubourg tranquille, avec des fleurs sur le balcon et donnant sur un pâle petit jardin. Là, seulement, ressuscitée des «autres», elle palpite de toutes les chastetés, de tous les abandons, de tous les bonheurs «ignorés si longtemps!» (Et, en parlant, des larmes brillaient entre les cils de la sentimentale fille.)
Raoul est un Roméo qui ne saura peut-être jamais le fin mot de sa Juliette, car elle compte disparaître un jour. Plus tard.
L’autre femme qui était en elle est morte, à l’entendre;--ou, plutôt, n’a, pour elle, jamais existé.--Les femmes ont de ces puissances d’oubli momentané; elles disent à leurs souvenirs: «Vous repasserez demain,» et ils obéissent.
Mais, au fond, tout ce qu’affirment les femmes de mœurs un peu libres est-il digne d’autant d’attention que le bruit du vent qui chante dans les feuilles jusqu’à l’hiver?
Cependant, ses économies se sont dissipées à meubler, d’une façon délicate et modeste, la demeure en question. Raoul n’est encore ni majeur, ni en possession d’une fortune quelconque. D’ailleurs, fût-il riche, il semblerait impossible à Maryelle d’accepter de lui le moindre service d’argent; elle a peur de l’argent auprès de cet enfant-là. L’argent, cela lui rappellerait les «autres». Lui en parler? jamais.--Elle aimerait mieux mourir. Positivement.--Elle se trouve justifiée, par son amour, de l’inconvenance assez déplacée, de l’indélicatesse même, qu’elle commet, en ceci, vis-à-vis de ce très innocent garçon.
Lui, la croyant à l’aise, comme une femme de son monde, n’y songe, non plus, en rien; il consacre tous ses petits louis à lui acheter soit des fleurs, soit de jolies choses d’art qu’il peut trouver, voilà tout. Et c’est, en effet, tout naturel.
Entre eux donc, c’est le ciel! c’est l’estime naïve et pure! c’est le tout simple amour, avec ses ingénues tendresses, ses extases, ses ravissements éperdus!
Daphnis et Chloé, balbutiant: voilà leur pendant exact.
A ce point du récit, Maryelle fit une pause, puis levant vers les nuages lointains, au delà de la croisée ouverte aux étoiles, des yeux d’une expression virginale:
--Oui, acheva-t-elle, je lui suis fidèle! Et rien, rien! je le sens, ne me ferait cesser de l’être! Oui, JE ME TUERAIS PLUTÔT!--murmura-t-elle avec une énergie froide, et en rougissant de pudeur à la seule idée d’une infidélité imaginaire.
--Hein?... lui répondis-je en relevant la tête et légèrement stupéfait de cet aveu,--tiens,--mais... Georges, cependant, mais Gaston d’Al?... mais ce bel Aurelio? mais Francis X***? Il me semblait que... hein?
Maryelle éclata d’un frais rire aux notes d’or et de cristal.
--D’aimables blagueurs! s’écria-t-elle tout à coup, sans transition. Ah! les importuns obligés,--sombre fête, alors!--Eux? Ah, bien!... Certes!...
(Et elle haussa dédaigneusement les épaules.)
--Est-ce de ma faute s’il faut bien vivre? ajouta-t-elle.
--J’entends: tu lui demeures fidèle... en pensée?
--En pensée comme en sensations! s’écria de nouveau Maryelle, avec un mouvement d’hermine révoltée.
Il y eut un silence.
--Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges regards féminins où des esprits seuls peuvent lire, si l’on savait jusqu’à quel point mon histoire, en ceci du moins, _devient celle de toutes les femmes_!--Il est si facile de ne point profaner le trésor de joies qui n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que cet enfant et moi nous partageons!... Le reste?--Est-ce que cela nous regarde?--Le cœur y est-il pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose? _L’ennui même_ pour quelque chose?... En vérité, mon cher poète, ce dont tu veux parler est moins qu’un rêve et ne signifie rien.
Les femmes ont une façon de prononcer le mot _rêve_ et le mot _poète_ qui serait à mourir de rire si on en avait le temps.
--Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que je suis incapable de le tromper.
--Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en plaisantant, sans prétendre que le _convenu_ de bien des faveurs me soit inintelligible, quelle que soit ma modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à JURER que moi-même, enfin, je n’étreignis jamais que ton fantôme?
A cette folle question,--suggérée, peut-être, par quelque sensible contrariété, l’animation de son récit l’ayant rendue, vraiment, des plus ragoûtantes,--elle s’accouda sur la table avec une mélancolie: le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une des bougies du candélabre,--puis, avec un indéfinissable sourire:
--Très cher, me dit-elle après un assez profond silence, c’est gênant, ce que tu me demandes; mais vois-tu bien, _nul n’est plus si prodigue de soi-même, de nos jours_. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les semblants de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour presque tous, préférables à l’amour même? Ne m’as-tu pas, au fond, donné l’exemple du méchant sacrilège... que tu voudrais me reprocher? Entre nous ne serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse aimé?... Prends-tu, sérieusement, le charme, convenu en effet, d’un instant--peut-être bien solitaire, bien peu partagé peut-être!--pour la fusible et dévorante joie de l’Amour?--Quoi! tu ravirais, je suppose, un baiser sur les lèvres d’une enfant endormie et, de ceci, tu la jugerais coupable d’infidélité à--son fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un jour, tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le rival de celui... Ah! je t’atteste que n’ayant pas même ressenti le frôlement de ce baiser, elle serait dispensée, envers toi, même de l’oubli.--Si indifférent que tu me puisses être en amour, tu peux bien croire, sans grande fatuité, j’imagine, que j’ai su distinguer le plaisir qu’a _dû_ me causer ta simple personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant glissé à mon doigt--(ah! certes, avec une délicate et tout à fait simple apparence de souvenir, je l’accorde!)--mais qui, parlons franc, t’acquittait envers une pauvre fille, galante de son métier, comme ta très humble servante Maryelle. Quant au _surplus_, à ce que je puis t’avoir accordé par enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion qu’il faut laisser à jamais envolée,--la poussière brillante des ailes de ce papillon s’étant toujours effacée aux doigts assez cruels qui tentèrent de le ressaisir.
«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as connu de l’amour que ces vains abandons mélangés de tristes et nécessaires arrière-pensées.--Tu me demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras que mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien, permets-moi de te répondre que ta question serait au moins indiscrète et _inconvenante_ (c’est le mot, sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car--_cela ne te regarde pas_.
--Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je, furieux.--A-t-on vu l’impertinente? Je prétends me consoler en essayant d’écrire ta ridicule histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve!
--N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant, Maryelle.
Elle mit son chapeau voilé, sa longue mante, se priva de m’embrasser,--par un dernier sentiment des usages, et disparut.
Resté seul, je m’accoudai au balcon, regardant s’éloigner, sous les arbres de l’allée, la voiture, qui emportait cette amoureuse vers son amour.
--Voilà, certes, une Lucrèce nouvelle! pensai-je.
L’herbe, toute lumineuse de l’ondée du soir, brillait sous la fenêtre: j’y jetai, par contenance, mon cigare éteint.
LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN
_A Monsieur Jules de Brayer._
«Fili Domini, putasne _vivent_ ossa ista?»
ISAÏE.
Hurrah! C’en est fait! En joie! _For ever!!!_ Le Progrès nous emporte en son torrent. Lancés comme nous le sommes, tout temps d’arrêt serait un véritable suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre entraînement prend des proportions de brouillard tellement admirables que c’est à peine si nous avons le loisir de distinguer autre chose que l’extrémité de notre propre nez.
Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait s’en ensuivre, avons-nous d’autres ressources que celle de fermer définitivement les yeux? Non. Pas d’autre. Abaissons donc les paupières et--laissons-nous aller.
Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses pour tous!--L’Humanité devient, entre deux déluges, un fait, positivement divin! Récapitulons:
1º Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des nègres marrons;
2º Réflecteurs du Dr Grave, qui vont, dès demain, couvrir d’affiches le vaste mur du ciel nocturne;
3º Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de savants;
4º Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, le parfait baron moderne;
5º L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque une bête!...), offrant le clichage du premier amour,--par l’étonnant Thomas Alva Edison, l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.
--Mais, chut! Voici du nouveau!--Voici encore du nouveau!... Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine qui va nous éblouir. Écoutons! Un stupéfiant praticien, le Dr T. Chavassus, vient de trouver un traitement radical des _Bruits, Bourdonnements_, et tous autres troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux personnes qui _entendent de travers_, maladie devenue contagieuse de nos jours.--Chavassus, enfin, possédant, à fond, la connaissance de tous les tambours de l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon _intellectuelle_, à ces gens nerveux qui sentent trop vite, comme on dit, la _Puce à l’oreille_!--Il calme les démangeaisons que, par exemple, la sensation des «outrages» éveille encore derrière l’appendice auriculaire de certains humains en retard et demeurés _trop_ susceptibles! Mais son triomphe, sa spécialité, c’est la cure des personnes qui «_entendent des Voix_», soit les Jeanne d’Arc, par exemple.--C’est là son titre principal à l’estime publique.
Le traitement du Dr Chavassus est _tout_ rationnel; sa devise est: «Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!» Plus d’inspirations héroïques à craindre, avec lui. Ce prince du savoir empêcherait un malade de distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin. Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au sortir de ses mains éclairées, n’entendra plus aucune espèce de _Voix_ (pas même la sienne), et que les tambours des oreilles seront, chez elle, aussi voilés que tout tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.
Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par exemple, à l’excitation que les vieux chants d’une patrie éveillent, maladivement, dans le cœur de quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages! Ne craignons plus de reconquérir des provinces à l’étourdie! Le Docteur est là. Seriez-vous tourmenté par quelques lointains appels des sirènes de la Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements d’oreilles.--Entendez-vous des accents sublimes, dans le silence, comme si l’âme de votre pays vous parlait?... Éprouvez-vous des sursauts d’honneur révolté lorsque le sentiment du courage vaincu et de l’indomptable espoir des grands lendemains s’allume en votre cœur et fait rougir le lobe de vos oreilles?...--Vite! vite! chez le Docteur: il vous ôtera ces démangeaisons-là!
Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel homme affable! charmant! irrésistible!--Vous pénétrez dans son cabinet, pièce décorée avec cette ornementation sévère qui convient à la Science. Pour tout objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons appendue au-dessous d’un buste d’Hippocrate, pour indiquer aux personnes sentimentales qu’elles pourront se procurer, au besoin, des larmes de gratitude après succès.
Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le parquet. A peine y êtes-vous commodément installé, que de brusques crampons, pareils à des griffes de tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le plus léger mouvement.--Le Docteur, alors, vous regarde pendant quelque temps, bien en face, en haussant les sourcils, en poussant sa joue avec sa langue et un cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du violent intérêt que vous lui inspirez.
--Avez-vous eu souvent _l’oreille basse_, dans la vie? vous demande-t-il.
--Mais... comme tout le monde, aujourd’hui, répondez-vous, gaiement.--Souventes fois, pour me distraire.
--Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont des échos, mon ami; ce ne sont pas des _Voix_ que vous avez entendues.
Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y colle sa bouche. Puis, avec une intonation d’abord lente et basse, mais qui ne tarde pas à s’enfler comme le rugissement de la foudre, il y articule ce seul mot: «HUMANITÉ». Les yeux sur son chronomètre, il en arrive, après vingt minutes, à le prononcer dix-sept fois par seconde, sans en confondre les syllabes, résultat conquis par bien des veilles! fruit de nombreux et périlleux exercices.
Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, en votre dite oreille: non point que ce vocable représente, à son esprit, un sens quelconque! Au contraire! (Il ne s’en sert, personnellement, que comme certain chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne», pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) Mais il lui attribue des vertus _magiques_ et il prétend que, lorsqu’il a bien endormi, châtré et englué le cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est aux trois quarts obtenue.
Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, avec les inflexions d’une tyrolienne, environ nonante _Queues-de-mots_, de sa confection. Ces Queues-de-mots, jouent sur les désinences de certains termes, aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible de retrouver la signification,--par exemple de mots tels que: Générosité!... Foi!... Désintéressement!... Ame immortelle!... etc., et autres expressions fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant doucement la tête de haut en bas; vous souriez, dans une sorte d’extase.
Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement étant rempli de la sorte, il devient nécessaire de le _boucher_, n’est-il pas vrai?... de peur que son précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux approches du moment qu’il juge psychologique, vous introduit dans les oreilles deux fils d’induction tout particulièrement enduits, préparés et saturés d’un fluide _positif_ dont il a le secret.--Chut! ne bougeons plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine; l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales résonnent sous votre crâne. Les crampons et le fauteuil retiennent le bond terrible dont vous savourez, intérieurement, l’élan contenu.
--Eh bien!--Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse de vous répéter, en souriant, le Docteur.
Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le tympan est crevé,--c’est-à-dire ce point mystérieux, ce point malade, ce _point_ inquiétant qui, dans le tympan de votre misérable oreille, apportait à votre esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et de courage.--Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus rien. Miracle! L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, en vous, tous cris de colère devant le vieil Idéal assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de vos aises vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses! vous voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.--ENFIN!!! Vous respirez. Chavassus vous délivre une pichenette sur le nez, en signe de guérison; vous vous levez;--vous êtes LIBRE...
Si vous appréhendez quelques puérils regains de dignité, si, en un mot, vous doutez encore, le Docteur Tristan, tout en mâchonnant son cure-dents, détache, à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, que vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en regardant la botte d’oignons. Vous voilà rassuré. Vous partez après l’avoir couvert d’or. Vous sortez de chez lui, frais, dispos, leste--(en ce bel habit noir, _vulgò_ sifflet, _aliàs_ queue-de-pie, avec lequel vous portez, si divinement, le deuil des mots que vous avez tués);--les mains dans les poches, au gai soleil, la mine entendue, l’œil fin,--l’esprit bien délivré de toutes ces _Voix_ vaines et confuses qui, la veille encore, vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens couler, comme un baume, dans tout votre être. Votre indifférence... _ne connaît plus de frontières_. Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend supérieur à toutes les hontes. Vous êtes devenu un homme de l’Humanité.
CONTE D’AMOUR
«Et que Dieu ne te récompense jamais du _bien_ que tu m’as fait!»
HENRI HEINE, l’_Intermezzo_.