‹ Contes d'AmériqueChapitre 11 sur 16 · X

X

Est-il nécessaire de narrer l'épilogue de cette histoire et ne l'avez-vous pas deviné déjà?

Mistress Brog-Hill--nous le répétons à l'honneur de son sexe--n'avait jamais questionné miss Ellen Kemp sur le but de ses promenades diurnes et nocturnes de plus en plus fréquentes et prolongées.

Miss Ellen se montrait toujours aussi amicale et d'aussi joyeuse humeur que le jour de son arrivée.

Josuah n'en demandait pas davantage et elle était heureuse à sa manière, lorsqu'elle reçut la lettre suivante que mistress Flyburn, pressentant infailliblement l'arrivée du facteur, avait attendue au moins pendant deux minutes sur le pas de la porte:

«Nous sommes partis, ma chère, Nothingworth et moi. Je vous laisse dix mille dollars que vous gérerez pour moi en cas de malheur. Un clergyman nous a mariés entre deux trains. Nous filons sur New-York, puis nous traversons l'Atlantique. Je meurs, il meurt, nous mourons d'envie de voir Paris. Ah! comme il y avait beaucoup de vrai, ma chère, dans tout ce que vous m'avez dit de l'amour. Nous éprouvons déjà le besoin «de nous fuir ensemble en Europe.» Adieu... ou au revoir. J'attends lettre de vous à New-York, poste restante.»

Et mistress Josuah répondit, par retour du courrier:

«Oui, au revoir, ma chère. Hâte-toi de plaider le divorce, hâte-toi de dégager ta responsabilité, et reviens vite dans mes bras. Tom Nothingworth est... mon mari.»

LE DOCTEUR BURNS

--Voilà donc le malheureux William devenu notre pensionnaire?

--A dater d'aujourd'hui.

--Et l'ignoble Ralph sera pendu demain!

--Dès l'aube...

--Ou quelques minutes plus tôt, sinon ce sera miracle si la foule le laisse arriver jusqu'à la potence et ne se donne pas la joie de le mettre en pièces, lui aussi, de remplumer, de le flamber au pétrole et autres gentillesses...

--Le lynch! Parbleu, quoi de meilleur, et que sont, on présence de pareils forfaits, les froides formalités de la justice? Parlez-moi d'une belle vengeance pratiquée par le peuple, de ses propres mains! Voilà qui affirme la solidarité contre le crime; voilà qui relève vraiment le niveau moral de la masse!...

Excellentes pensées, bien dignes de se produire en si sage compagnie: car la présente conversation se tenait chez M. Blackwork, le directeur général du fameux établissement de santé de Lobster-Hill.

Il était plus de neuf heures du soir.

Les fous, les agités, les furieux, les illuminés, étaient relégués pour la nuit dans leurs cellules respectives, et tout ce qui restait de gens raisonnables dans la maison, c'est-à-dire le personnel administratif, avec accompagnement de ses femmes et demoiselles, prenait, comme d'habitude, le thé chez Mme Blackwork et poursuivait sa paisible causerie sur les choses du jour.

Encore une fois, l'honorable réunion, au moins dans sa partie masculine, cultivait le bon sens autant par métier que par aptitude naturelle.

--Oui, le lynch, je le déclare..., allait reprendre M. Blackwork, décidément partisan de ce mode de répression...

Mais la tirade fut interrompue par la voix retentissante d'un laquais annonçant une visite:

Monsieur le docteur Burns!

Il y eut dans le salon quelques chuchotements, quelques sourires et coups d'oeil rapidement échangés d'où l'on pouvait conclure que si le docteur en question troublait l'intimité du cercle, c'était pourtant un personnage qu'il y avait nécessité d'accueillir avec le plus d'égards possible.

Un geste de M. Blackwork sembla télégraphier en ce sens une recommandation pressante au moment même où l'on vit apparaître M. Burns.

C'était un homme de stature élevée et de formes vigoureuses; sa figure noble et belle, sous une chevelure grisonnante, révélait un de ces rares savants chez qui la poésie et l'enthousiasme vont de pair avec la science. Son regard fixe et la contraction de ses sourcils le montraient comme sous le coup d'une préoccupation grave.

--Cher docteur, quelle bonne inspiration vous amène? dit M. Blackwork, la main tendue.

--Vous venez, je gage, nous demander une tasse de thé, dit de sa voix la plus caressante Mme Blackwork qui, en même temps, présentait la tasse toute prête.

M. Burns, les mains embarrassées par les amabilités combinées du couple Blackwork, prit la parole en promenant un salut distrait à travers l'assistance.

--Pardonnez-moi de surgir ainsi à l'improviste, disait-il, vous me voyez fort agité; j'ai à vous apprendre quelque chose de bien sérieux.

--Quelque chose de bien sérieux? Diable! diable! de quoi s'agit-il donc? demanda M. Blackwork avec un accent de curiosité tel qu'il eût été difficile d'y découvrir la moindre trace d'ironie.

--Il s'agit d'une atroce injustice, sur le point d'être commise, et qu'il est peut-être temps encore d'empêcher; il faudra que vous vous rendiez ce soir même chez l'attorney.

--Ciel! que se passe-t-il? que va-t-il arriver? interrogèrent quelques voix sur un ton de sollicitude imitant la note convaincue de M. Blackwork.

Le docteur déposa la tasse sur la cheminée et tira de sa poche un exemplaire du Courrier de San-Francisco, qu'il déplia.

--Voici ce qu'on lit ce soir, dit-il, après avoir fouillé des yeux l'énorme tas de prose:

«Dans vingt-quatre heures, Ralph sera pendu aux Sand-Lots. Quant au mari de sa victime, le pauvre William Garrey, sa raison n'a pu résister à la perte de la femme qu'il adorait malgré ses infidélités; il est dans un état de complète démence, les magistrats l'ont fait entrer d'office, ce matin, à Lobster-Hill.»

--Voilà ce qu'on lit, répéta M. Burns tout à coup sarcastique, voilà ce que croit toute la ville, voilà ce que la justice elle-même considère comme démontré. Un homme de la plèbe devenant fou parce qu'on lui tue sa femme! Ah! quelle belle histoire et comme elle est vraisemblable!...

--Hé quoi! docteur, douteriez-vous qu'il est des maris sachant aimer? miaula une dame rousse à très long nez, en dardant ses petits yeux gris sur son époux, le gros économe.

--Les minutes sont précieuses; permettez-moi de ne pas discuter ce point, supplia le docteur.

--Non, non, ne discutons rien! intima nettement M. Blackwork.

--Quant à moi, continua M. Burns, longtemps avant l'information du Courrier j'étais fixé sur la valeur de ce roman. Dès cette après-midi, j'avais visité dans son cabanon notre nouveau sujet, le William Carrey, afin de commencer le cours de mes observations sur lui. Or, je le jure, il n'offre nul symptôme de folie, et l'histoire qu'il m'a contée vous terrifiera tout à l'heure!

--Qu'est-ce donc?--Oh! dites vite.--Silence! Ecoutez! écoutez! s'écrièrent les dames, se rapprochant de M. Burns avec un grand brouhaha d'empressement.

M. Burns s'était accoudé, tel qu'un orateur, à l'angle de la cheminée; les lumières du salon convergeaient avec d'heureux effets de clartés et de demi-teintes sur ses traits accentués où se lisait une extrême énergie, emprisonnée, semblait-il, dans une sorte d'impassibilité bizarre.

--Quand j'arrivai près de William, commença-t-il, j'eus la preuve immédiate de sa clairvoyance; il restait obstinément sourd aux questions de ce bon pauvre vieux... Il n'est pas ici ce soir, je puis en parler librement..., vous savez bien: l'inoffensif M. Shirm, qui a la chimère de se prétendre notre médecin en chef...

Un rire, cette fois irrésistible, éclata, mais très ostensiblement c'était sur le compte du naïf M. Shirm:

--Voilà trente ans pour le moins qu'il exerce cette manie médicale, avec la plus grande exactitude, dit M. Blackwork au comble de la gaîté.

--Et qu'il réclame à heure fixe son traitement mensuel? s'écria l'économe, dont l'hilarité secouait l'ample ventripotence.

--William l'avait incontinent reconnu fou, littéralement fou, reprit M. Burns, insistant sur cette bonne bouffonnerie.--A mon égard, au contraire, William n'eut pas un instant d'hésitation.

--Parbleu! souligna complaisamment M. Blackwork.

--Il devina ma profession, continua le docteur Burns, et parut vouloir me parler sans détours.

«--Bonne aubaine d'échapper à la corde! lui dis-je.

«--Certes, fit-il, je tenais peu à jouer le rôle capital dans la cérémonie qui se prépare.

«--Et vous voilà désormais heureux dans notre maison. Ah! vous avez de la chance d'avoir perdu la raison!»

«Le personnage haussa les épaules de pitié, pour ma candeur sans doute; puis, silencieux un moment, les yeux fixés sur les miens, il eut un sourire équivoque annonçant des confidences.

«--Vous êtes un brave homme, cela se connaît de suite, dit-il dans son jargon de peuple; quand vous me vendriez, d'ailleurs, on ne vous croirait pas. Mais vous m'inspirez confiance; il faut que je vous dévide mon affaire et celle de l'honorable défunte qui était ma légitime et portait mon nom. J'étais serrurier-ciseleur à l'époque, figurez-vous, et je passais pour pas maladroit dans le métier. Je travaillais dur, j'avais de l'ordre, et pas plus tard qu'à vingt-cinq ans je m'établissais tant bien que mal pour mon propre compte. De ce coup-là, plus de question sociale! Carrey ouvrier ne flânait jamais sans la permission de Carrey patron, et Carrey patron ne retenait pas un sou des bénéfices de Carrey ouvrier. J'occupais, seul, une maisonnette isolée de la Cent-Cinquantième Rue, aux abords des Sand-Lots. L'intérieur ne laissait rien à désirer: à gauche, l'atelier; de l'autre côté, derrière un beau paravent chinois, mon petit mobilier tout neuf et mes hardes du dimanche bien rangées.

«Là-dessus s'ouvrait une fenêtre encadrée de lierre, par où rentrait le soleil du matin. Les passants admirèrent le tableau, je m'en vante, le jour où, pour la première fois, parut dans cette verdure le jeune et frais museau de mon épousée. Que voulez-vous? J'étais allé au bal, quelquefois; elle adorait la danse; je me plantai dans la tête qu'elle m'aimait par-dessus le marché, et voilà! Tout marcha bien, du reste, dans les commencements: on la voyait toujours assise à sa fenêtre, cousant, chantant, rêvant comme une rentière. Au fait, sa chambre balayée à l'aurore, l'affaire d'un instant, elle n'avait plus qu'à se laisser vivre, pendant que la soupe bouillait et pendant que je trimais à l'ouvrage dans l'autre compartiment. Notez, avec cela, que jamais elle ne se salissait les doigts à la ferraille; l'étau, la forge, le soufflet, mes scies, mes limes et jusqu'au charbon, tout cela ne connaissait que moi; c'étaient des camarades à qui je devais d'être un homme libre et de rendre ma femme heureuse en attendant l'arrivée des enfants.

«Elle chantait donc et rêvait à je ne sais quoi dans sa volière, ma perruche: moi, toujours à l'oeuvre suant, le front baissé, je me taisais: mais il me passait comme du froid bienfaisant dans le coeur, et je ressentais une envie de remercier ou de bénir je ne sais qui ou quoi. Par exemple, plus de bastringue, plus de promenades du samedi dans le sillon de la foule, à la lisière des cabarets. Je voulais du bonheur sérieux, comme un parvenu; parbleu! comme un patron!

«Il arrivait, à l'occasion, qu'on m'employait dans des usines situées au diable, par là dans la campagne. Cela me retenait des trois ou quatre jours dehors. Quelle joie de revenir et de revoir, au couchant du soleil, d'aussi loin que je pouvais, notre masure, moitié noire, moitié verte!

«Misère! c'est de là qu'est venu tout le mal.

«Elle en tenait toujours pour le bal, ma petite reine, et il en existait un s'ouvrant tous les soirs à quelques pas de chez nous. Madame s'y envolait dès que j'avais le dos tourné, puis, comme par habitude, elle se remit à aimer le danseur autant que la danse; mais, cette fois, la place de mari était prise, ce fut le tour de l'amant, et elle se livrait entre deux quadrilles, sous ce même toit... Bah! vous avez lu le procès; laissons les détails, vous les connaissez.

«Je ne tardai pas à flairer quelque manigance; les commères avaient sur mon passage ce petit rire de femmes qui vous raconte ces sortes d'affaire-là tout comme si c'était crié.

«Un jour, je fis savoir qu'un travail hors la ville m'occuperait jusqu'au lendemain. J'avais dit vrai, et si je revins le soir même, ce fut par pure chance.

«C'était il y a deux mois, l'été, par une chaleur à cuire la cervelle. Le crépuscule luisait encore assez pour qu'on pût distinguer à quelques pas de soi. Aucune lumière dans ma maison, mais avant de rien entendre, je devinai qu'on parlait près de la fenêtre ouverte. Il m'arrivait comme un souffle de voix haletantes. Je me jetai sur le côté, je me glissai jusqu'au mur latéral et j'écoutai à l'angle, l'oreille contre la pierre.

--«Allons, reviens; encore un tour de valse, tu as le temps, disait une voix d'homme.

--«Non, répondait-elle, j'ai comme un pressentiment qu'il rentrera cette nuit.

--«Eh bien, moi, je retourne au bal.

--«Parbleu! plus rien ne te retient maintenant, dit la malheureuse.

--«Je reste, si tu veux?

--«Non, non, sauve-toi: un dernier baiser seulement...»

«Oh!... j'eus la force de me contenir: je tordais sur eux-mêmes ces muscles habitués à ployer l'acier.

«L'homme sortait; je m'allongeai contre terre et je vis le profil de l'individu. C'était Ralph, le tonnelier. Ralph, le bambocheur, qui trompait sa propre femme en même temps qu'il souillait la mienne.

«Quand il fut à quelques mètres, j'entrai chez moi brusquement. D'un coup de soufflet j'incendiai le brasier toujours couvant sous la cendre et j'y allumai la torchère. Je passai dans l'autre salle et je plantai le bout de résine sur la table. Clarté subite, terrible. Le lit était en désordre; elle, la misérable, avait sur la tête un bonnet tout pomponné de fleurs.

--«Ote donc cette guenille,» lui dis-je, sans fracas.

«Une rage crispa sa figure: «Maladroite!» pensait-elle, en précipitant le bonnet tout fripé dans l'armoire.

--«J'étais allée chez les Rophinand..., trouva-t-elle, comme frime.

--«Bien, bien, répliquai-je, on ne t'a jamais fait de reproches. Pour la question de ce soir, on en usera de même.»

«Elle tremblait, blanche, prête à défaillir. J'étais tout tranquille, moi, c'est drôle; mais quelque chose d'horrible, il faut croire, s'annonçait dans mes yeux.

--«William! supplia-t-elle.

--«Ralph!» répondis-je, ricanant, les dents serrées.

«Ce nom-là résumait tout.

--«Tu es fou! tu es fou!» cria-t-elle.

«Niaiserie pure de vouloir me tromper encore: il était bien temps!

«Je la pris à la gorge et je serrai.... mais calme, toujours! car il ne fallait pas d'agitation, il ne fallait pas lâcher d'une phalange, je ne voulais pas entendre de cris; il était sûr que je n'aurais pas pu tenir contre des pleurs, les premiers qu'elle eût versés devant moi. Je savais très bien ce que je faisais, n'est-ce pas? Ses genoux ployaient, ses mains s'accrochaient à moi; son visage à la renverse devint pourpre, puis d'une pâleur qui semblait verte à la lueur de la torche; je serrais toujours: je guettais, vous savez, cette tranquille beauté des morts qui s'étale tout d'un coup. Enfin ses yeux me regardèrent gais et brillants comme à travers du cristal; un froncement de ses lèvres découvrit la pointe des dents comme pour sourire; c'était fait... Je la laissai retomber.

--«Tu es fou!...»

«Sa dernière parole me poursuivait. Je me mis à causer, pour ainsi dire, avec la morte.

--«Parbleu, oui, je suis fou!... lui répondais-je, je me sens comme ivre... On dirait que le diable m'entraîne à des extravagances.»

«J'allais, je venais, mais pourquoi? Un moment, dans l'atelier, j'excitai le feu comme si j'avais eu besoin de travailler; je tournai et retournai dans les braises une tige de fer qui finit par blanchir, puis je me retrouvai près du cadavre, brandissant cette barre qui chassait des étincelles... Voyons, qu'est-ce que je veux? me demandai-je... Je cherchais... Ah! le diable souffla l'idée:

--«Oui, oui, je suis fou!... tu dis vrai. Attends, ma belle, attends!»

«Et je lui plongeai le fer encore rouge dans la gorge; le sang brûlait et ne se répandait pas; c'est ce qu'il fallait. Ah! tonnerre! Il n'y avait plus qu'à aller ainsi jusqu'au bout. Je marchais, je trimais comme un ouvrier aux pièces; le fer redevenait toujours rouge et s'abattait sur les épaules, les coudes, les aines, les genoux; plus de muscles, plus de nerfs! Bon! la hache, maintenant! Je frappai à la volée; en un instant les membres étaient épars; j'empilai le tout dans le grand coffre au charbon. Et puis quoi? L'indécision me reprenait. Faut-il brûler? Faut-il traîner au canal?

«Alors je jetai un cri: la tête, oubliée par terre, me reluquait..., elle souriait bien plus que tout à l'heure.

--«Tu es fou!...»

«Le mot restait dessiné sur ses lèvres.

--«Merci! je l'oubliais vraiment, merci! ma toute belle! tu m'apprends ce qui reste à faire.»

«Et c'était vrai; le plan surgissait en bloc dans mon cerveau; tout était réglé d'avance, je n'avais plus qu'à remuer comme une machine. J'ouvris un tiroir et je fourrai dans ma poche un peu d'or et quelques bijoux de la trépassée. Je posai la caboche sur la table, et, d'une seule morsure de tenaille, je lui arrachai trois dents; elle devint du coup hideuse, ne riant plus que comme une vieille femme saoule; j'avais peur; je l'empoignai par le chignon et je sortis. Ce que cela signifiait? Parbleu! vous allez voir: je suivais l'inspiration; je jouais le fou, puisqu'elle l'avait dit. Allons, en route!

«Il faisait nuit. J'allai droit au logement de Ralph, un sale grenier de la Quatre-Vingt-Douzième Rue. A la lueur d'une chandelle, on voyait sur la table un pot de pale-ale et une terrine de pommes de terre bleuies par le froid. Le dîner attendait de devenir le souper. La femme était assise dans l'ombre, déguenillée, avachie, ruminant, hébétée, le dégoût de sa misère et de sa solitude.

--«Regarde!...»

«Elle se redressa et hurla d'épouvante.

--«C'est Ralph qui a fait cela parce qu'elle ne voulait plus être sa maîtresse. Dis cela devant les juges; faisons-le pendre; nous nous marierons après.»

«Le démon, je vous affirme, dictait mes paroles et mes actes; je ne réfléchissais plus. Sorti du galetas, je courus au bal où le quadrille final commençait. C'était sous une tente dressée dans le jardin d'un cabaret. Les gens du bureau d'entrée avaient déjà plié bagage, et moi, passé sans obstacle, j'avais pris à pleines dents la tête morte par les cheveux;--bonne folie, n'est-ce pas?--et sans chercher, comme une bête qui sent la proie, je tombai juste à la place où Ralph, le grand maigre, se démenait jambes et bras, comme un clown. Ce fut une terreur, vous pensez. Les femmes criaient, les danseurs étaient cloués au sol, les buveurs et les ivrognes, installés sur les côtés, escaladaient les bancs et les tables. Ignorant tout cela, l'orchestre, perché dans sa tribune, faisait rage, joyeux de souffler, de racler, de tambouriner les dernières mesures. Ce sabbat semblait fait pour moi; j'en profitai pour danser à mon tour; je battais du talon et de l'orteil on ne sait quelle gigue fantasque, la tête toujours accrochée aux dents, elle et moi regardant fixement Ralph stupide de peur.

--«Lâche!» cria-t-il enfin lorsqu'il crut comprendre.

«Mais il demeurait raide, impuissant à faire un pas. J'approchai, sautillant bien en mesure, jusque sous son nez; je me déhanchais à pouffer de rire, et je le giflai à droite, à gauche, à gauche, à droite, et encore, et encore, avec les joues glacées du cadavre.

--«Un dernier baiser, seulement!» avait-elle imploré:

«Je comblais la mesure.

«Pas une âme n'osait souffler. On laissait l'espace libre autour de nous.

«Désensorcelé par la fureur, Ralph s'abattit sur moi et pesa sur mes épaules; s'il m'avait plu, je l'eusse aplati d'une seule taloche, ce pierrot bellâtre! Mais non, ce n'était pas ça le plan: je me laissai faire, et, quand il parut m'avoir écrasé, la foule se jeta sur nous, puis la police du bal; on nous arracha des bras l'un de l'autre; on me débarrassa de mon horrible fardeau et on nous traîna, Ralph et moi, chez l'officier de police. Tout le bal et, bientôt, toute la plèbe des Sand-Lots nous suivaient en criant: «A mort!» tandis que moi je gambadais et chantais à perdre haleine, sauf quand, tourné vers Ralph, je vociférais: «C'est lui! c'est lui.»

«Devant le policier, Ralph se demandait dans quel rêve atroce il se débattait; son front terreux suait l'angoisse. Moi, je m'obstinais dans ma gaîté farouche; on ne put m'en tirer; je beuglais, je riais comme une brute, puis encore, sur l'air d'un spectre qui chante malheur, je redisais: «C'est lui! c'est lui!» et vers lui je tendais mes mains tremblantes, mes doigts crispés...»

Le docteur Burns garda quelques secondes l'attitude attribuée au personnage dont il avait, pendant cet étrange récit, fait revivre de la voix et du regard l'ironie contenue, la férocité sombre, l'astuce sans merci.

L'auditoire, en dépit d'un évident parti-pris de scepticisme, se laissait gagner; les dames, très attentives, éprouvaient les frissons d'une terreur grandissante.

Un murmure d'éloges s'éleva pendant l'interruption.

--Très bien! disait-on. C'est admirable! C'est vu! C'est vécu! Personne n'imaginerait mieux.

Mais M. Burns, absorbé dans ses propres visions, n'entendait pas ce ramage flatteur.

--Après un long silence, reprit-il, l'homme acheva sa confession en me disant:

«--L'officier de police se comporta précisément selon mes calculs. Il ne manqua pas de conclure que j'étais en démence, mais il soupçonna Ralph d'être l'auteur du crime. On l'examina, on le fouilla séance tenante.

«Ah! ah! j'en ris encore. On mit aussitôt la main sur les orfèvreries de ma défunte et sur les trois canines dont le trou grimaçait sous sa lèvre crevée. Voilà le cadeau que je lui avais glissé dans la poche, pendant la lutte, en simulant d'avoir le dessous. Que pouvait-il objecter à de pareilles preuves!

«On l'interrogea. Son absence du bal avait été remarquée. Que s'était-il passé dans l'intervalle? Avouer qu'il avait franchi mon seuil, c'était se tuer. Il prétendit s'être rendu chez lui en quête d'argent pour boire. Pitoyable invention que la femme Ralph eut soin, comme il était convenu, de démentir avec acharnement plus tard au tribunal. Elle ne se contenta pas de dire vrai, mais elle broda comme quoi vainement elle avait attendu Ralph à la maison: comme quoi, de plus, elle se mit à sa recherche et, de loin, le vit se glisser chez William Carrey. Et ce n'est pas tout! Elle avait entendu d'horribles cris de femme--qu'elle imita, s'il vous plaît, pour les juges--et, ne voulant pas savoir ce qui se passait, par crainte de malheur pour elle-même, elle avait fui.

«Voilà ce que raconta cette honnête épouse dont j'encourageais chaque parole par des minauderies que les magistrats considéraient comme autant de preuves d'hébétement. Il n'y a pas à fui faire de reproche: elle se vengeait comme je m'étais vengé. Par suite, l'affaire est réglée. Je suis fou..., comme disait l'autre; je suis fou désespéré d'avoir perdu ma bien-aimée. Telle est l'histoire authentique couchée par écrit sur papier timbré. Je vais, puisqu'on l'a décidé, demeurer ici insouciant, oisif, engraissé jusqu'au dernier de mes jours; Ralph sera pendu demain, rien ne peut le sauver. Quant à la dame Ralph, qu'elle aille mendier où elle pourra; je ne tiendrai pas la promesse que je lui ai faite... J'en ai assez des femmes qui trahissent leurs maris...»

Les assistants se répandirent en un nouveau concert d'admiration:

--Quelle habileté dans l'art d'arracher des aveux, proclamait-on très haut; quel cynisme et quelle cruauté chez ce William; quelle regrettable promptitude de la justice à admettre la folie! Et combien de fois aussi le docteur Burns avait-il signalé de pareilles erreurs?

M. Burns parut ravi de cette dernière remarque; ses traits rayonnèrent comme ceux d'un apôtre longtemps méconnu, d'un entêté redresseur de torts, dont la parole enfin triomphe.

Mais cet éclair de joie s'effaça tout à coup sous les ombres d'un amer découragement.

--Eh bien! si vous le pouvez, tentez un effort, dit-il; courez chez l'attorney, essayez de sauver l'infortuné Ralph. Quant à moi, ces sortes de démarches ne me réussissent jamais... Et puis, vous le savez, mes travaux ne me permettent guère de sortir le soir...

Ces paroles s'éteignirent comme un gémissement de lassitude et de mélancolie sur les lèvres qui s'abaissaient. On eût imaginé que dix années s'abattaient à la fois sur le front du docteur, alourdissaient son regard et décoloraient dans la masse grise de sa chevelure les derniers fils noirs.

--Vous avez raison, se hâta de dire M. Blackwork, allez vous reposer, c'est le plus sage. Je cours à l'instant chez le magistrat, la chose en vaut la peine; comptez sur moi.

--Oui, oui, c'est le mieux qu'il y ait à faire. Rentrez, docteur, rentrez. Allez vous remettre de vos fatigues, insinuaient à l'envi les dames et gentlemen, qui témoignaient tous de la plus vive sollicitude et se montrèrent enchantés de ce que M. Burns, se rendant à ces affectueux avis, prenait congé de l'honorable compagnie...

Lorsque M. Burns fut dans l'antichambre, deux des laquais de service se levèrent et s'armèrent de flambeaux pour accompagner le docteur jusqu'à son appartement.

On descendit le grand escalier, on traversa la cour intérieure, puis un couloir du second corps de bâtiment, et l'on se trouva dans un jardin où l'on se dirigea sous le noir des arbres vers un pavillon d'apparence élégante.

Là résidait le docteur Burns, qui remercia les deux serviteurs et pénétra chez lui.

Aussitôt sans témoins, les deux hommes s'envisagèrent mutuellement de façon très drolatique, comme des comparses remplissant par ordre une mission burlesque. Ils se recommandèrent tacitement le silence en fendant l'air de gestes démesurés. Puis l'un, affectant d'arpenter le gazon sur la pointe de ses escarpins, écarta les torches, tandis que son complice, enveloppé de nuit, barra le joint de la porte du pavillon d'un énorme verrou.

Pas un bruit saisissable, pas un frémissement ne trahit l'opération. Le geôlier avait comme des mains d'ombre pour que l'incarcération du docteur fût pratiquée dans le plus parfait mystère.

Ces dispositions prises et quand on se fut éloigné d'une centaine de pas, l'un des modestes fonctionnaires de Lobster-Hill sifflota d'une façon très dédaigneuse à l'égard de ce qui venait de s'accomplir. Et non moins expressif, son collègue leva les épaules à la hauteur de ses oreilles, en manière de traduire le dégoût suprême d'un probe citoyen pour ce qui se commet d'injustice en ce bas monde.

--Pitié! parlèrent-ils cheminant, que voilà de soins, de précautions, de délicatesses, de flagorneries pour MM. les pensionnaires de la haute, en puissance de familles fortunées!

--Certes, oui, on les cajole, ceux de cette nuance; on les traite en personnages.

--En effet, voyez ce M. Burns, ce poète détraqué qui se croit un illustre médecin, cela passe la soirée chez M. le directeur, cela prend le thé, cela dort confortablement dans la plume, alors que William, un gratuit! va faire connaissance avec le lit de camp.

--Le pauvre homme... Mais, diable! Il m'y fait songer,--s'écria l'un ou l'autre des deux causeurs,--il nous faut décamper lestement si nous voulons voir pendre Ralph d'un peu près. C'est pour trois heures précises: je parie qu'il y a déjà foule.

FEU HARRIETT

Cette belle journée d'été s'achevait.

Les splendeurs du couchant s'apaisaient comme les derniers accords d'une symphonie de lumière parmi les trouées des grands bois--restes de forêt vierge--qui entourent la jolie ville d'Albany. Le haut feuillage frémissait dans un bain d'or, tandis que le pied des arbres et les basses branches tordaient leurs lignes noires sur l'écharpe de pourpre éployée à l'horizon. Par échappées, au lointain des clairières, la clarté se reflétait plus blanche sur les eaux de l'Hudson, disséminées comme des fragments de miroirs.

Profil maigre sur la sérénité de ce paysage, M. Harris Westland, correctement vêtu de deuil, s'avançait d'un pas réglé dans les longues avenues; son regard s'abandonnait au charme vague du spectacle; il souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d'une manière douce, harmonieuse, pleine de rêve, en parfait accord avec sa tournure d'esprit.

Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux informés, que la douleur morale procure aux êtres méditatifs un véritable plaisir intellectuel en ce qu'elle les intéresse au côté caché des choses, à leur imperfection reconnue trop tard, à leur remède possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus positifs et uniquement soucieux du fait extrinsèque et--circonstance peu fréquente en Amérique--sir Harris Westland n'était pas de ceux-là.

Il allait donc songeant, avec une contrition dépourvue d'amertume, à la monotonie de l'existence de millionnaire oisif, retraité du négoce, qu'il menait depuis de nombreuses années; mais diverti non moins que découragé par sa logique habituelle, il ne se découvrait, somme toute, aucune tendance vers un train de vie plus aventureux.

Bercé de plus de tranquille mélancolie encore à mesure que tombait le crépuscule, il s'avisa même de ressentir une sorte de joie déchirante ou d'agréable désolation en constatant le vide dans lequel il somnolait depuis la mort prématurée de Mme Harriet Westland. Car il est triste, mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agréable de figure, très ardente d'imagination,--faite peut-être pour une destinée moins atone que celle à laquelle l'enchaînait le devoir conjugal,--s'était placidement éteinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant l'intarissable béatitude dont l'enveloppait la tendresse de son mari.

Oui, certes! il l'avait aimée, il l'avait idolâtrée à sa manière à lui, sans fougue, avec solidité. Que n'était-elle encore là! Que ne pouvait-il, hélas! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or qu'elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur inexprimée!...

--Oh, chère Harriett! soupira-t-il...

Et nous devons ajouter qu'à ce moment de son monologue, sir Harris Westland, ayant regardé l'heure à sa montre, se prit d'une certaine animation et continua sa promenade d'un pas moins dilatoire, comme si la pâle image de la défunte l'attirait dans l'espace, ou comme s'il tendait vers un but où ce caressant souvenir pourrait s'évoquer avec plus de précision.

Quelques rares passants, d'âge et de sexes dissemblables, émaillaient la route ou se glissaient sous l'ombre forestière regagnaient la ville; ils portaient une toilette sombre, de même que sir Harris. Plusieurs l'honorèrent d'un salut grave, d'un sourire discret; ils semblaient, à son exemple, sous le coup de préoccupations funèbres, agrémentées de résignation.

Ces tacites incidents ne laissaient pas que de dégager une sorte de gêne cérémonieuse propre à glacer le coeur. Une indéfinissable appréhension planait...

Mais sans éprouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait son allure quasi-allègre et pressée, lorsque au premier détour du chemin une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, eût-on dit, de renoncer momentanément à cet excès de promptitude:

Au bout de l'autre avenue, une dame apparaissait...

L'événement, hâtons-nous de l'affirmer, n'eut pour résultat appréciable que de faire éclater la sincérité des regrets dédiés par sir Harris à la plaintive mémoire d'Harriett, et l'indifférence actuellement ressentie par l'honorable gentleman pour le surplus de l'élément féminin. A peine daigna-t-il remarquer l'exquise désinvolture de l'inconnue, évidemment d'âge printanier, qui fuyait en avant, dans la même direction que lui, coquette, agile, entortillée d'une mantille, tenant à la main une jolie valise et découpant sur le fond pâlissant du ciel on ne sait quelle gaie silhouette d'actrice en retard.

Loin de noter ces aimables détails, M. Westland évitait, au contraire, de les apercevoir; il s'efforçait ostensiblement de ne pas abréger la distance qui le séparait de la belle et ne doubla le pas de rechef que lorsqu'elle se fut effacée dans la pénombre verte d'une contre-allée.

Un franc enthousiasme le souleva dès lors. Serré dans son habit noir, tel qu'un notaire mandé pour affaires très urgentes, il courait presque à perdre haleine, lorsque enfin, à l'extrémité d'un sentier latéral, il s'arrêta devant une porte basse et massive, renfoncée dans la robe de lierre d'un vieux mur de briques.

Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la serrure, et la porte aussitôt, malgré son air d'abandon, tourna sans bruit sur ses charnières et se referma derrière sir Harris.

Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur des sentiments de fidélité matrimoniale qui guidaient l'incomparable Westland.

Sa démarche, on va le voir, n'avait pour mobile qu'un saint désir d'épanchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l'ange disparu: l'enclos dans lequel il venait de pénétrer n'était autre chose que le cimetière d'Albany, avec son vaste éparpillement d'architectures sépulcrales, enguirlandées de feuillées et de fleurs.

M. Westland, le modèle, désormais, des veufs inconsolés, s'engagea dans un dédale de petits sentiers jetés à travers les tombes et bordés de houx, de troènes ou de cyprès; il se dirigeait, sans hésitation, comme en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des chemins entrelacés, franchissant parfois des passages ardus, où les ronces irritées crevaient la pierre des anciens morts voués à l'oubli...

Loin, plus loin encore, au plus épais d'une haie d'églantiers, sir Harris franchit une grille qui donnait accès dans une enceinte séparée et, au même instant, il parut ressentir cette intime satisfaction qu'on éprouve à se revoir parmi les siens après une longue absence. Il entrait, en effet, dans le parc réservé pour toujours aux sépultures de sa famille, et l'on appréciait de prime abord la magnificence qu'avait déployée dans ce séjour le richissime propriétaire extrêmement engoué de nécromanie.

Un sable fin couvrait les allées encadrées de bruyères et de touffes de violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les noms et qualités des antiques et modestes Westland, grattés à neuf dans le creux des granits, ou luisant sur l'apologie en lettres d'or des Westland plus récents et plus prospères, ensevelis sous les hauts mausolées de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des siècles, s'alignaient de tous côtés, dans leurs caisses d'ébène cerclées d'argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses et mille plantes rares d'où s'exhalait une invisible fumée d'encens; puis, çà et là, sous les verdures inclinées des massifs, quelques sièges de grès aux dossiers mollement recourbés invitaient aux fraîches méditations horizontales.

C'est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur tant de faste un coup d'oeil d'approbation. Sa physionomie radieuse révélait des passions bien supérieures au vulgaire orgueil de posséder un cimetière confortablement entretenu: son désir impérieux de communion mystique avec feu Harriett l'absorbait tout entier; il fouillait du regard les obscurités du jardin, il écoutait les rumeurs vagues qui bruissaient dans les ramures; mais, le croirait-on? M. Westland affectait on ne sait quelle étrange certitude de la présence d'un tas d'êtres surnaturels, disposés à se montrer au premier signal; il prenait l'attitude de quelqu'un qui s'attend à goûter, bien à son aise, toutes sortes de distractions extra-terrestres; il semblait même que, pour M. Westland, ces divertissements ne seraient qu'une simple affaire d'habitude et allaient bientôt se reproduire, d'après un programme invariable, dans un ordre accoutumé.

A première vue, une pareille conviction dépassait incurablement le comble de l'impertinence!

Or, il nous faut l'affirmer à l'encontre des présomptions railleuses, les prétentions de M. Westland étaient fondées, son attente n'avait rien de chimérique, sa confiance avait les plus positives raisons d'être:

L'étonnant gentleman ne tarda pas à obtenir des prodiges en plein idéal, à réaliser une foule d'amusements infernaux ou célestes, dont nous devons faire le récit tout en désespérant d'en traduire d'une plume assez légère la merveilleuse subtilité. Car à quels bonds assouplis de bulle d'eau sur un gant de velours, à quel invisible sillon tracé sur l'azur par l'aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables d'interpréter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable, des scènes qui vont suivre?

Rien de plus simple toutefois que le début de ces épisodes: le méticuleux Westland se débarrassa de son chapeau et de ses gants couleur d'encre et fit disparaître quelques grains de poussière que la longue promenade sous bois avait mis à son costume; il alla s'asseoir sur l'un des divans de granit et s'installa commodément, le front à la renverse, sous le feuillage en pleurs d'un saule. Quelques rayons de clarté diurne filtraient encore de l'éther et glaçaient les tombeaux d'une lueur verdâtre où l'ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons noirs.

Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur délicieuse qui s'épand aux approches des soirs d'été; puis, tout à coup, ayant fait sonner sa montre à répétition, il eut un sourire étrange: l'heure était venue, la séance d'enchantements s'ouvrait. Un mouvement à peine distinct agitait le dôme de verdure, des bruits de battements d'ailes descendaient de branche en branche, et bientôt après, singulièrement sociable, une colombe se posait sur l'épaule de sir Harris et lui frôlait le visage de son duvet tout soulevé de tièdes palpitations.

--Chère âme! soupirait le gentleman, évidemment acquis à l'hypothèse qu'une parcelle de l'organisme affectueux d'Harriett revivait sous ce plumage de satin.

Ce tête-à-tête volatilo-yankee fut rapide comme l'éclair; l'oiseau regagna son nid et sir Harris s'éloigna précipitamment du bosquet.

D'autres magies l'attendaient à la rive d'un lac marginé de porphyre où frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel.

Dès qu'il fut sur le bord, la nappe d'eau s'étoila d'un sillage lent et souple comme les plis d'une robe de velours, tandis que, sans hésiter, un cygne--second spécimen d'une obséquiosité à peu près inconnue dans l'ornithologie américaine--hâta ses nagées silencieuses et vint offrir son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland.

Les incidents se multiplièrent dans ce genre empreint de poésie, et sir Harris s'abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions résurrectionnelles!

--Chère âme, chère âme! redisait-il, toujours emporté par une exaltation grandissante, jusqu'à ce que, parvenu vers la limite du cimetière des Westland, il s'arrêtât comme frappé d'angoisse ou de terreur à la perspective d'une péripétie suprême.

Il s'agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement troublant. Westland, à l'apogée des surexcitations, se sentit faiblir et dut s'appuyer au caisson d'un oranger, mais aussitôt remué par le souffle ondoyant de l'été, ou, peut-être, par une main féerique dissimulée dans l'ombre, l'arbuste en fleurs laissa tomber sur le modèle des veufs un tourbillon de neige parfumée.

Décidément, l'esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et rassurait son monde par de bien délicates prévenances!

D'ailleurs, la nuit complète étalait maintenant sa solennité noire; Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronomètre et constata l'instant des épreuves décisives. Il bannit donc toute crainte et s'élança d'un bond, malgré les ténèbres, jusqu'au seuil d'un vaste mausolée dont le fronton, à des heures moins ténébreuses, s'illustrait du nom d'Harriett et dominait le reste des tombeaux.

M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans l'auguste silence des morts, une multitude de paroles désordonnées.

--Reviens, reviens encore, chère âme! disait-il avec des cris, avec des sanglots; reviens, oh! reviens, ce retard est un supplice!

Alors--émerveillement sans pareil--une lueur morne, une phosphorescence bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze s'ouvrirent lentement sur les pas d'une apparition blanche à forme humaine; et de la tombe restée béante s'envolèrent les précieuses senteurs, les fins oppoponax, les ylang-ylangs légers qu'exhalerait la chambre à toilette d'une ombre de mondaine enfuie à quelque spectral rendez-vous d'amour.

L'apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras et l'attira contre son coeur, sans rencontrer la moindre résistance.

L'adorable docilité de mistress Harriett revivait dans son fantôme. Mais la défunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d'outre-tombe, des attraits et des séductions qu'elle n'avait certes possédés qu'à l'état de principe dans notre vallée de larmes. Elle s'était montrée bonne comme les anges et chérubins de son sexe, mais à la façon maigre et diaphane, tandis qu'à présent, sous ce linceul glissant comme un déshabillé de soie sur le nu d'une chair de satin, les doigts enfiévrés de sir Harris sentaient s'épanouir des rondeurs plus palpitantes que la gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus odorantes que la pluie de fleurs d'oranger.

La constatation de ces progrès posthumes accomplis par Mme Westland affola son inconsolable veuf et l'entraîna dans des exigences franchement réalistes, car il ne se contenta plus des étreintes muettes qui, paraît-il, avaient caractérisé les précédentes rencontres funèbres de la même espèce entre les deux époux:

--Oh! pour cette fois, parle! parle-moi, chère âme, s'écria violemment M. Westland; ne persiste pas dans ce silence, obstiné, cruel, inexorable, qui me torture, qui me rend fou! Parle, parle!

Le spectre de la sensible Harriett eut tout l'air de ne pouvoir résister à tant d'éloquence, et, d'une voix empruntée aux plus exquises musiques des rêves, il daigna dire:

--Vous l'exigez? Soit! Mais rien que ce mot: Sir Harris, je vous aime!

M. Westland ne parvint à déverser le trop-plein de sa félicité qu'en des exclamations éperdues; il enveloppa d'une embrassade exaspérée les splendeurs palpables du fantôme, et, dans un baiser sans fin, il recueillit sur ses livres le souffle de son essence immatérielle, source de tant d'amour et de constance...

Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partagée entre terre et ciel.

· · ·

Le lendemain, chez lui, vers l'heure de son déjeuner, sir Harris Westland, l'esprit encore tout halluciné des visions de la nuit, feuilletait, d'une main distraite, le lot quotidien de journaux et de correspondances, quand son attention fut vivement attirée par un imprimé bordé de noir et contenant l'invitation à payer le trimestre échu de son abonnement à l'Association spirite pour la propagande de la croyance à l'immortalité de l'âme.

Cette singulière Compagnie, montée par actions, avait pour but, lisait-on en marge, de mettre à la disposition de ses affiliés une inépuisable série d'impressions et d'agréments funéraires, marqués au cachet de la vie éternelle, tels que ceux dont la présente histoire exhibe quelques échantillons.

A cet effet, la Société présidait à l'aménagement spécial des résidences mortuaires; elle organisait la mise en scène des miracles en tous genres, elle se livrait à l'apprivoisement de tous quadrupèdes et bipèdes revêtus d'un caractère emblématique et garantissait aux amateurs le concours d'une nombreuse troupe de revenants de tout sexe et de tout âge, capables de représenter les morts de bonne compagnie et requis de répondre, à quelque heure que ce fût et sous n'importe quel costume, aux évocations qu'il plairait aux abonnés de leur adresser.

Il va de soi que l'institution tenait aussi l'article sinistre, tel que cris de hiboux, hurlements de chiens à la mort, vols de chauves-souris, lamentations dans l'ombre, fantasmagories macabres, évolutions de squelettes articulés, etc., etc.

Mais M. Westland, on le sait, préférait de beaucoup les récréations flatteuses et attendrissantes. Il s'acquitta de sa dette avec empressement en se rappelant le zèle et l'exactitude que les médiums de l'Agence avaient mis a son service durant ses excursions au cimetière.

La note se grossissait d'un supplément assez considérable, parce qu'à l'issue de la dernière séance, et selon l'expresse volonté de l'honorable actionnaire, l'âme avait parlé!

Sir Harris solda cet excédent avec un surcroît de gratitude, et même, huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance à cet égard d'une façon tout à fait péremptoire, car il demandait et obtenait la main de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de l'Association spirite, la ravissante promeneuse à la valise, la même qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement joué le rôle de feu Harriett.

LA TRAGÉDIE DU MAGNÉTISME

Le public du parterre et des amphithéâtres avait accordé sa bruyante approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et d'équilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys, d'âges divers, mais tous trop jeunes, s'étaient montrés fort attentifs aux grâces exhibées par les demoiselles du corps de ballet. La première partie du spectacle s'était ainsi passée sans rien d'exceptionnel.

Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de Boston fit tout à coup irruption aux places encore vides des premières galeries; des essaims de jolies femmes développèrent bientôt sur l'hémicycle une guirlande continue de légères toilettes d'été, gai fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en habits noirs, et, dès lors, une animation heureuse s'épanouit dans la salle, où le coup d'aile des éventails jetait des frissons parfumés; les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des soies et des parures; les éclats de rire furtifs voltigeaient comme des étincelles sonores dans le feu croisé des causeries; tout semblait, en un mot, prendre un air de fête, pour célébrer la première séance de magnétisme donnée sur la scène de l'Alhambra par le célèbre docteur Kellog et son merveilleux «sujet,» miss Olivia.

Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et l'insistance des réclames dont la presse de Boston retentissait depuis plus d'un mois à propos de cette solennité.

Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles plaçaient miss Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient au front de cette inénarrable demoiselle une couronne d'épithètes démesurément superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'était pas seulement le plus infaillible, le plus audacieux des expérimentateurs; il ne se bornait pas à prouver indubitablement ses terribles facultés fascinatrices, il avait, de plus, le mérite de dévoiler, à la fin de chacune de ses représentations et de «mettre à la portée de tout le monde» les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans, affublés du titre de magnétiseurs, trompent d'ordinaire le public.

C'en était assez pour attiser la curiosité générale.

Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'«attraction.»

M. Kellog, rédigeaient-ils tout bas, confidentiellement,--en déroutant la sagacité du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses petites mains indicatrices tracées en tête des paragraphes,--«M. Kellog, amoureux d'Olivia, la torturerait sans pitié pendant son sommeil factice et se vengerait ainsi de l'indifférence dont elle l'accable dès qu'elle reprend possession d'elle-même au réveil.»

En outre, imprimait-on, «beaucoup d'attention serait accordée» à certain jeune gentleman européen, très ténébreux, très mystique, originaire des brouillards d'Écosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel poursuivait Olivia dans tous ses voyages à travers l'Amérique et ne manquait jamais de prendre place dans une première loge d'avant-scène dès que miss Olivia montait sur le théâtre, parce qu'il l'adorait et se croyait adoré d'elle «seulement lorsqu'elle entrait dans l'état de catalepsie.»

Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble étranger une guerre sourde de haine et de jalousie. «Une querelle semblait possible, un conflit devenait probable, un duel était certain,» et les spectateurs couraient chance à tout moment de voir se réaliser l'une de ces «redoutables éventualités.»

Enfin, et par surcroît, la chronique faisait ressortir, avec d'affriolantes réticences, le rôle joué dans cette affaire par une belle et jeune patricienne (lady Warner, sans doute), laquelle assistait invariablement à toutes les soirées de Kellog, dans la loge d'avant-scène faisant face à celle de lord Warner, et de là, toujours parfaite d'élégance selon la dernière mode, mais toujours calme, toujours dédaigneuse du mouvement d'admiration que provoquait sa présence, elle attachait sur son mari des regards obstinés; elle notait ses impressions les plus fugitives, elle recueillait une par une les marques de son absurde passion, et tout cela «dans un but dont le mobile avait échappé jusqu'alors aux plus habiles investigations.»

Or, la gentry réunie ce soir-là à l'Alhambra croyait à l'exactitude de ces piquantes indiscrétions; la Gazette des étrangers avait d'ailleurs annoncé, quelques jours auparavant, l'arrivée de lord et de lady Warner, sans négliger d'ajouter qu'ils n'étaient pas descendus au même hôtel. Et maintenant même, au moment du lever du rideau pour les expériences de M. Kellog, les deux loges d'avant-scène étaient encore inoccupées, comme si les deux époux en guerre s'étaient réservé d'y prendre, au moment décisif, leur poste de combat.

Aussi le vif brouhaha des conversations s'en allait augmentant dans la salle ruisselante de lumière et l'impatience universelle atteignait à sa limite extrême, quand l'orchestre attaqua les majestueux accords d'un prélude qui fut pour l'assemblée le signal d'une série d'émotions dont la véhémence allait, d'ailleurs, singulièrement dépasser tout ce qu'on avait pu prévoir.

Les premières notes avaient à peine vibré que lord Warner venait s'asseoir sur le devant de la loge de droite. Les lorgnettes ne pouvaient s'y tromper: il était conforme aux esquisses tracées par ses biographes; il avait l'âge où les illusions ont encore le droit d'être des croyances; son air, empreint d'on ne sait quelle mélancolique fierté de race, lui permettait d'offenser impunément la «coupe du jour» et de porter sans ridicule une sorte de deuil romanesque, velours et dentelles, renouvelé de l'ère byronienne; ses yeux bleus et dormants, comme les grands lacs tristes de son pays d'Écosse, ses lèvres fines au sourire indécis, son front pâle entouré d'une chevelure tombante d'archange, avaient un charme non terrestre, bien en rapport avec cet amour étrange, cette originalité psychologique que lui attribuaient les feuilles d'actualité.

Ces détails, toutefois, furent à peine entrevus, car presque au même instant lady Warner venait d'entrer dans l'avant-scène de gauche et s'était installée bien en face, bien résolument en face de son mari.

La véracité des reporters fut démontrée une fois de plus: lady Warner semblait un astre détaché des sphères les plus raffinées du high-life et paré de la grâce savante des lignes simples. Elle se serrait, svelte et pourtant modelée, dans une étroite robe de satin blanc, farfouillée d'un tourbillon de dentelles; son chapeau n'était qu'une exquise fanfreluche de guipure prise dans une touffe de lilas blanc. Et sur toute cette neige, sur l'or clair de ses cheveux d'Anglaise, sur le frais carmin de ses lèvres, dans le bleu-noir de ses yeux de sphinx, rayonnait ce tranquille orgueil, cette sérénité d'étoile qui vient aux femmes dans l'enivrement de leur beauté.

Un émoi dans la salle justifia cette triomphante attitude de lady Warner, et le concert de louanges suscité par son arrivée bruissait encore, lorsque enfin le rideau se leva sur le décor d'un coin de jardin plein de hautes verdures du fond desquelles le fameux docteur Kellog et l'intéressante Olivia, se tenant du bout des doigts, s'avancèrent en cérémonie jusqu'à la rampe.

Il y eut quelques applaudissements de bienvenue, mais, en somme, l'illustre couple ne laissait pas que de causer, au premier aspect, une certaine déception.

Miss Olivia, solide plébéienne taillée en hercule femelle, paraissait un peu gênée des splendides épaules et des bras superbes que laissaient voir à nu les décolletés hardis de sa robe de bal en satin blanc. Elle n'était nullement jolie, et la vulgarité de ses traits ne se sauvait que par la jeunesse du sourire armé de dents de perle entre des lèvres au ton de fraise.

Individualité maigre, au contraire, figure sèche et longue, front fuyant plaqué d'une chevelure trop noire, le docteur Kellog eût passé pour burlesque, n'était sa tenue sévère et son costume rigoureusement exact d'homme du monde.

Non, certes! rien d'anormal, ni de fatal, ne planait sur eux; ils n'étaient pas de l'ancienne école de sorcellerie, et très modestement ils affichaient le positivisme sans apparat qui doit présider désormais à l'exploitation pratique et raisonnée du surnaturel.

Les musiciens firent silence et M. Kellog prononça quelques paroles dont l'éloquence facile n'était pas d'un «barnum» ordinaire. Il annonça qu'avant de révéler, suivant sa promesse, les misérables mystifications accoutumées des hypnotiseurs et spirites de bas étage, il allait évoquer la plupart des phénomènes réels et incontestables du trouble nerveux occasionné par le sommeil artificiel.

Et sans plus de préambule, parmi les lueurs livides d'une lumière électrique tombant tout à coup des frises avec accompagnement d'un trémolo pathétique à l'orchestre, M. Kellog étendit les deux mains vers Olivia.

Rien d'abord: Le public, palpitant d'émotion, attendait muet, sans un souffle; puis, soudain, ce fut prodigieux!

Frappée par le fluide, Olivia se dressait subitement, farouche, les yeux grandis dans une immobilité tragique: la bouche dessinant une terreur vague, profonde, étonnée; son regard se fixait sur Kellog et semblait aller, au delà de lui, vers quelque vision menaçante éployée au loin.

Un premier enchantement alors s'opérait. Miss Olivia, presque laide tout à l'heure, prenait une sorte de beauté sinistre, largement sculptée dans ce masque d'angoisse.

Un être tout nouveau se manifestait de même dans la personne de Kellog. Ce n'était plus l'obséquieux débitant de magie bénigne, mais l'âpre savant, le chercheur tenace, brutal au viol de tout mystère, prêt à fouiller jusqu'au coeur les plus noirs problèmes de la vie; son dur profil, heurté aux angles par la clarté verte, semblait le tranchant d'une volonté de fer, et puis, sur ses lèvres minces aux sinuosités perfides, dans son oeil flamboyant, à son sourcil perpendiculaire dans le front plissé, il y avait plus que de la rancune ou de la colère, il y avait l'ironique pitié pour cette femme, en d'autres temps, sans doute, indomptable et fière, maintenant si vite, si lâchement maîtrisée au premier signe d'un pouvoir inconnu.

Elle tombait, en effet, par molles graduations, plus avant à chaque geste de Kellog, dans son bizarre sommeil de fantôme errant; l'air d'épouvante s'effaçait dans la pâleur de son visage où montait l'hébétement morose du rêve. Elle avait l'allure automatique d'un corps où la pensée n'est plus; elle marchait d'un pas souple de somnambule, comme portée sur un éther; elle reculait, elle tentait de fuir, elle se rapprochait par bonds convulsifs, la poitrine soulevée de sanglots machinals.

Les résultats les plus saisissants, les plus inattendus, les plus insensés de l'anesthésie se multiplièrent ainsi sous les yeux captivés du public. Plusieurs adeptes du mesmérisme répartis dans la salle, et reconnaissables à leurs physionomies spéciales d'ascètes, échangeaient des sourires victorieux. L'influence despotique de Kellog, les passivetés inouïes d'Olivia ne laissaient pas la moindre prise à l'incrédulité; la science triomphait...

Soudain un cri d'horreur courut!...

Kellog s'était armé d'un stylet arraché à l'improviste du revers de son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implanté l'acier en pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucinée, de son bras d'athlète, horizontalement roidi dans un effort où saillait le muscle.

Penché hors de sa stalle, lord Warner s'abîmait dans une contemplation éperdue. Lady Warner, de son côté, persistait dans sa souveraine placidité de grande dame, mais sa main fine, gantée de jaune très clair, battait un rhythme légèrement nerveux sur le velours pourpré du rebord de la loge.

Aucun frémissement n'avait altéré la sombre impassibilité d'Olivia, pas une fibre n'avait tressailli; la chair traversée gardait autour de la plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde emblème du cauchemar au bras d'une statue de la nuit.

Feindre un tel stoïcisme sous l'aiguillon de la douleur matérielle, allons! c'était impossible. Le miracle, produit par des forces indéfinies de l'organisme, se montrait visible à tous. Initiés et profanes le saluèrent d'un long murmure de stupéfaction.

Mais beaucoup trop violent, cet épisode fut heureusement suivi de quelques scènes dans le genre attendrissant et poétique.

M. Kellog prit l'attitude empressée, câline, paternelle, d'un médecin de femmes aux heures de crise; il délivra miss Olivia du poignard, puis il enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placèrent aussitôt dans un courant opposé de surexcitations dont le but était, scientifiquement parlant, de favoriser l'épanchement d'un excédant trop considérable de nervosité...

La musique servit de premier dérivatif à cette hyperesthésie...

Miss Olivia se mit à chanter. Kellog, agitant les mains derrière elle, l'ordonnait; elle obéissait sans voir--et fit entendre, dans les notes sourdes du médium, le début d'une élégie passionnée; mais sur un autre signe très bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa, plaintive, étrangement fêlée, comme un appel désespéré au loin, sur la mer.

Cette interruption lui fut comme un déchirement de tout lien dans le réel; elle s'égara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses paupières se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs d'âme que nul ne peut définir...

C'était l'extase, tout à fait l'extase, telle que la décrivent les physiologistes les plus accrédités.

L'orchestre, dont le rôle, sans doute, avait été soigneusement réglé pour cette représentation, appropriait ses accords à la sublimité du ravissement d'Olivia. Le hautbois disait par phrases, tantôt joyeuses, tantôt lugubres, une sorte de récit dans le roulement grave des cymbales et dans l'harmonie des arpèges tremblant sur les cordes grêles des violons. Insensiblement le rhythme, frappé sur le thème fantasque, entraînait l'hypnotisée aux évolutions d'une danse lente, très singulière, aux flexions subtiles, dessinant tour à tour des fiertés de déesse classique et des abandons de fille d'Orient. Saltimbanque de l'idéal, Olivia donnait une forme vivante à l'insaisissable pensée musicale, elle traduisait en lignes pures ou tourmentées, en mouvements gracieux ou fébriles, la gracieuse mélopée des symphonistes; et, tournoyante avec des langueurs de vierge, ployée comme une faunesse ivre ou saisie d'un vertige sacré de prêtresse, elle s'arrêtait enfin, haletante, effarée, le front baigné d'on ne sait quelles clartés d'enthousiasme...

L'émerveillement de la foule et l'effervescence des adeptes étaient au comble; d'ardentes salves d'applaudissement eussent bientôt éclaté dans le silence solennel, si le docteur Kellog, revenant à la rampe, n'avait pris la parole une seconde fois.

Grâce à la concentration des effluves, expliqua-t-il en termes de savant, grâce encore à l'intensité prolongée de son exaltation, miss Olivia venait d'entrer dans la phase de la lucidité suraiguë. Oui, désormais elle était capable de lire dans un livre fermé, de voir et d'entendre à travers n'importe quel obstacle; elle pouvait deviner la pensée intime, accomplir les plus secrètes volontés de quiconque serait mis en communication avec elle, et M. Kellog offrait à tous de tenter l'épreuve!

Mais aucun des spectateurs ne répondit à l'invitation. On laissait, d'un commun accord, le champ libre à lord Warner, qui, d'ailleurs, s'était levé dès la fin du «speech» de Kellog et avait enjambé la balustrade de sa loge.

--Encore vous, toujours! Soit! j'y consens, interrogez-la, lui dit Kellog avec un ricanement d'impertinence polie, où sifflait pourtant l'irritation.

L'orchestre se tut; la salle ramassa son intérêt comme dans l'attente d'un drame.

Lord Warner parut n'apercevoir ni les façons cavalières de Kellog, ni le lamentable excès de dédain que versait sur lui le regard toujours fixe de lady Warner. Décidé, fanatique, il allait, défiant la raillerie par de grands airs de conviction.

Olivia se retourna lentement vers lui, non surprise, non fâchée; elle redevenait la mélancolique prophétesse obsédée du poids des secrets; elle retombait dans ce terrible sommeil au regard béant qui, sans doute, croit rêver la vie....

Longtemps Warner s'oublia dans l'observation de l'énigme. L'indéfinissable tristesse d'Olivia le gagnait. N'était-il qu'ébloui par l'auguste beauté de l'idole, ou cherchait-il en vain les causes de l'indicible souffrance qu'elle incarnait? ou bien encore leurs deux âmes, par une inconcevable pénétration, se parlaient-elles et gémissaient-elles sur leur amour sans espoir?

A l'appui de cette dernière hypothèse, lord Warner remit tout à coup entre les mains de la «voyante» une lettre strictement close, mais toute pleine--on en était sûr--de déclarations tumultueuses.

Olivia, le front incliné, concentra sur l'enveloppe blanche l'attention de ses yeux mornes dont la flamme allait aux visions intérieures. Seul un pli courroucé des sourcils trahissait l'effort de cette lecture à travers les feuillets repliés, lorsque enfin, parvenant à tout déchiffrer, à tout comprendre, elle se débattit soudain contre l'inertie qui l'enchaînait; l'amour, comme un orage, s'ameutait dans son sein et se révoltait; elle voulait lire mieux cette lettre, être certaine de ne pas se tromper; elle allait rompre le cachet....

Mais arrêtée par une commotion galvanique, elle se redressa dans une immobilité de granit. La lettre s'envola de ses doigts gantés: Kellog, attentif à l'arrière-plan, avait jeté dans l'air son geste impérieux; la pathétique Olivia n'était plus que le «sujet,» l'instrument, le jouet stupide....

Et tout ce que le plus noble amour, arrêté dans son vol, froissé dans son orgueil, renferme de douleur, lady Warner pouvait le lire, en ce moment, au front consterné de son mari; mais le docteur se précipita d'un bond entre les deux amants; la colère blêmissait à ses joues creuses, le rictus amer se tordait comme une écorchure entre ses lèvres contractées.

--C'est assez, on a compris, s'écria-t-il, retentissant d'insolence, tandis que Warner, refoulant mal le soulèvement d'une rage profonde, regagnait sa place.

Il était trop certain que la lutte tant redoutée entre les deux rivaux devenait imminente. La salle ne respirait plus.

--Et maintenant, poursuivit Kellog, cette femme, accablée par l'accumulation des fluides, n'est plus rien qu'un simple appareil nerveux, une chair articulée, dont la science agite à son gré tous les ressorts. Regardez, regardez!

Et, soulevé sur ses orteils, satanique, il projeta violemment en avant son bras plus maigre, plus long qu'un coup d'épée.

Olivia se crispa dans une roideur de morte et tomba droit à la renverse, comme un marbre abattu de son socle. La tête fit un bruit sourd sur les planches, et Kellog, évoquant on ne sait quelle atroce apparition d'Hamlet en démence, s'accroupissait sur le cadavre de cette autre Ophélie, broyait sous ses deux genoux le corps d'Olivia qui, toujours plus froide, toujours plus pâle, semblait plus étrangement morte que jamais.

Spectacle hideux! les hurlements d'épouvante et de dégoût couvraient le trémolo frénétique de l'orchestre, quand le docteur Kellog, abandonnant sa proie, parla d'un verbe haut qui dominait le tumulte.

--Que craignez-vous, qu'admirez-vous, criait-il. Folie que tout cela, pure illusion, simple charlatanisme! à la portée de tous et de chacun, j'ai promis la vérité, je vais la dire!

Il pérorait, sursautant à chaque mot, fou de sincérité, certain de l'effet qu'il allait produire; il cherchait dans les yeux de lady Warner une marque d'approbation et grimaçait du côté de lord Warner la moquerie et l'insulte.

--La vérité, la voici,--continua-t-il,--Cette femme n'est pas magnétisée! Allons donc, ne croyez rien de pareil; elle n'est ni somnambule, ni visionnaire; elle est mieux que tout cela: elle est une sublime comédienne, un clown incomparable, aux muscles d'acier, au sang-froid d'airain. La menace, la flatterie, le fer, le feu, rien ne peut la distraire du rôle qu'elle joue, rien ne peut vaincre son formidable pouvoir de dissimulation. Examinez-la, maintenant, étendue dans sa robe de bal, dormant un sommeil de marbre comme les statues de fiancées sur les tombes: Eh bien! simagrée épique, comble de l'art, elle ne dort pas plus qu'aucun de nous, elle entend chacune de mes paroles, elle lutte avec acharnement, avec héroïsme contre l'énorme éclat de rire qui lui monte à la gorge.

--Mensonge, mensonge infâme, vociféra lord Warner affolé de désespoir et d'humiliation.

--On ose dire mensonge! poursuivit l'implacable Kellog. On veut des preuves! On les aura: Debout! miss Olivia; c'est assez travaillé pour ce soir, la farce est jouée. Debout!

Par quel soubresaut de gymnaste endiablée miss Olivia se retrouva-t-elle, rose et souriante, à côté de son impresario? Personne n'eût pu le dire. Une tempête d'applaudissements se déchaîna. La raison publique était vengée par cet étourdissant coup de théâtre. Kellog et miss Olivia s'épanouissaient dans l'enivrement du triomphe; les cris de réprobation et d'anathème des adeptes se dissipaient dans l'ouragan des hurrahs proférés par la foule, lorsque, tout à coup, au plus épais du vacarme, le fracas d'une détonation retentit dans la loge de lord Warner.

Le silence se rétablit, subit, effrayant!

--Le malheureux! il croyait!--sanglota miss Olivia dans une clameur de commisération «non feinte,» cette fois, où son être tout entier vibrait....

Il croyait, oui, l'infortuné qui, par un suprême effort, descendit encore une fois de sa place sur la scène; il chancelait, il titubait déjà dans l'agonie; il s'accrochait de la main gauche au rebord de la loge et brandissait de l'autre main le revolver dont il venait de se frapper; un long filet de sang coulait sur l'horrible pâleur de sa face. Du profond de l'épouvante on le trouvait beau, cet illuminé qui succombait pour sa foi, ce poète qui ne voulait pas survivre à son rêve.

Mais pareille mort réclamait vengeance; Warner, effroyable d'énergie défaillante, visa Kellog et fit feu, puis glissa, veule et lourd, sur le sol.

Kellog, rugissant, se heurta le front des deux mains, vira plusieurs fois sur ses talons et s'abattit à l'autre bout du théâtre. Il avait, lui aussi, le visage souillé d'affreuses taches rouges.

Olivia restait seule debout, anéantie d'horreur, entre ces deux agonisants que tordaient les convulsions dernières.

Alors un cri strident partit de la loge de lady Warner!

Enfin! elle avait donc aussi quelque flamme de passion au coeur, cette rigide poupée d'Albion, jusqu'alors guindée dans sa rancune hautaine!

Plus souple qu'une nuée dans son flot de dentelle, elle fut d'une volée au milieu, de la scène, pointant sur le sein de sa rivale un poignard que miss Olivia, de sa main robuste, l'empêchait d'abaisser.

Ces fougueux événements s'accumulaient plus rapides que l'éclair; on regardait oppressés, cloués par le vertige. La crainte d'un autre meurtre, pourtant, délia les langues: on appelait à l'aide; une bousculade se ruait au secours de ces femmes écumantes de haine, de ces hommes que le râle étouffait.

Le désordre tourbillonnait en un crescendo furieux.

Mais quel soupçon, quel étrange soupçon, tout à coup, dans l'immense ahurissement!

Pourquoi les musiciens, penchés sur leurs pupitres, insouciants de ce qui se passe au-dessus de leur tête, prolongent-ils le raclement funeste de leur trémolo?

Non! l'on n'eut le temps de rien suspecter ni de rien prévoir; tout, ici, s'accomplissait avec la folle promptitude de la foudre et déjà de la noire situation surgissait à toute vitesse une pantalonnade furibonde.

Les blanches toilettes de lady Warner et d'Olivia s'étaient évanouies dans les dessous comme en une férie. On ne vit plus que deux riantes ballerines, au torse voluptueux dans le tulle transparent pailleté d'or, aux jambes parfaites, hardiment dessinées par le maillot de soie rose.

Dans le même instant, Warner et Kellog, sous prétexte de frétillements macabres, sortaient en quelques cabrioles de leurs habits de cérémonie et, cadençant des gestes symétriques, ils lançaient aux frises la blonde tignasse d'archange, la sombre coiffe de docteur que remplaçaient de hautes perruques écarlates, ils apparaissaient disloqués et tortueux, dans l'accoutrement bariolé de bateleurs prêts à la parade.

Et choyés d'acclamations en délire, sur le galop final sonné par l'orchestre à grands renforts de cuivres et de tambours, les quatre clowns, tout à l'heure tragédiens hors ligne, se déhanchèrent en une gigue épileptique, en une bondissante pantomime où les précédentes scènes d'incantations, d'effusion, de séduction, d'exaltation, sautaient sur le mode grotesque; fantoches désordonnés, énergumènes radieux, ils s'enfuirent enfin dans l'ouragan d'une ovation sans exemple dont les transports continuèrent longtemps encore après la chute du rideau.

Cet incomparable impromptu tint l'affiche pendant cent représentations avec d'autant plus de succès que les excellents artistes, maîtres de leur métier, alternaient avec un égal talent dans leurs rôles respectifs.

Lord Warner savait être, quand il lui plaisait, le plus sarcastique des distributeurs de fluide; Kellog, à son tour, ennoblissait de sauvage poésie les affres d'un amour impossible, miss Olivia prêtait une rare dignité de reine au type de l'épouse outragée et lady Warner se montrait, sans contredit, la possédée la plus plastique des temps actuels.

Le bruit court que le magnétisme américain ne se relèvera pas de cette facétie.

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