‹ Contes d'AmériqueChapitre 12 sur 16 · L'INEXORABLE MONOTONIE

L'INEXORABLE MONOTONIE

Dès l'âge le plus tendre, Jonathan Bridge--ne s'étonner de rien quand il s'agit de cerveaux yankees--s'était passionné pour la science, et, certain jour, il crut avoir fait une découverte.

Il imagina que le courant électrique et les forces qui l'accompagnent n'avaient d'autre cause qu'un changement brusque opéré par le frottement, ou l'action chimique, dans la direction naturelle des molécules dont se compose le corps électrisé.

En d'autres termes--car on ne saurait être trop clair en de tels sujets, et, de plus, le présent récit touchant à des questions essentiellement conjugales, il est nécessaire d'éviter l'accusation d'obscurité que d'honorables lectrices, peut-être, formuleraient,--en d'autres termes, donc, Jonathan supposa que les phénomènes de l'électricité proviennent de la rapidité instantanée avec laquelle les molécules, dérangées par l'opération, reprennent leur place première.

La suite de l'histoire, on ose l'espérer, dissipera ce qui resterait encore de diffus sur ce point, maintenant réduit à sa plus simple expression.

D'ailleurs Jonathan n'attacha, plus tard, qu'une importance secondaire à cette hypothèse enfantine, et ne la rappelait volontiers que parce qu'elle était devenue le point de départ d'une seconde trouvaille, selon lui, bien autrement importante.

Mais, dans l'intervalle, Jonathan Bridge, ayant achevé ses classes sans révéler aucune disposition aux succès pratiques, était devenu le mépris de sa famille imbue de positivisme, la risée de ses anciens camarades d'école, déjà tous en marche vers la fortune, et avait dû, pour subsister, prendre une place de simple commis dans l'établissement de Mme veuve Sharp, la modiste la plus en vogue à Baltimore.

En matière de tenue de livres et de rédaction de factures, Jonathan tirait un merveilleux parti de sa supériorité d'algébriste, et démontrait, à tout venant, qu'il était un comptable non moins expert qu'assidu.

Mais, lorsqu'il errait par la ville, distribuant les commandes et recueillant les recettes, il songeait sans relâche à ses précédentes investigations scientifiques et caressait le vague espoir de s'y replonger si jamais, par chance improbable, une position moins précaire lui procurait des loisirs.

Or, cette chance l'attendait: il arriva qu'un jour la déesse Fortune laissa tomber sur lui son sourire d'or.

Miss Annah Sharp, une délicieuse blonde toute rose, et, mieux que cela, l'unique héritière de la riche marchande de modes, avait remarqué, puis examiné Jonathan; elle avait deviné de l'intelligence dans ce large front aux solides reliefs, de l'originalité sous le voile de ce regard toujours distrait. Peut-être aussi, fille d'Ève, s'était-elle acoquinée à la scrupuleuse réserve dont l'honnête Jonathan ne se départait jamais, quand le hasard les mettait en présence.

Toujours est-il que la séduisante demoiselle, assurée du consentement de sa mère qu'elle gouvernait en despote, dut faire le siège en règle du coeur de M. Jonathan et le harceler dans les derniers retranchements de sa modestie, pour qu'il se décidât à formuler la demande en mariage.

Distraction à part, il apprécia, toutefois, l'étendue de son bonheur en apprenant qu'aussitôt l'hymen conclu, Mme Sharp réaliserait de grosses rentes sur la cession du fonds de modes et que M. Jonathan coulerait définitivement l'harmonieuse existence d'un poisson dans l'onde, entre son attrayante épouse et sa providentielle belle-mère.

Miss Annah, fort éprise, mais passablement autoritaire, tint la main à ce qu'un laps de temps convenable fût réservé aux fiançailles et donna l'essor, pendant cette trêve, à tout ce que l'amour comporte d'épanchements poétiques.

Jonathan, de son côté, s'accoutumait graduellement à sa félicité prochaine; un sentiment de profonde sécurité vis-à-vis de l'avenir chantait dans son coeur; ses idées prenaient un libre vol sous le coup d'aile de l'enthousiasme, et c'est d'alors que date dans sa vie la conception de la seconde hypothèse annoncée plus haut:

Il lui vint, en effet, cette inspiration que l'irrésistible tendance d'un groupe de molécules à se mouvoir, selon la précédente définition électrique, dans une direction forcée, indiquait une marche analogue imposée aux molécules ambiantes et, par suite, à toutes les molécules de la matière universelle. De ce principe il déduisit la conséquence qu'en raison de l'impossibilité du vide dans la nature, aucune agglomération partielle de molécules ne saurait se produire sans qu'une configuration identique et simultanée d'une égale quantité de molécules s'effectue sur un point quelconque de l'espace.

Ce raisonnement de Jonathan Bridge se justifie à peu près par la manière évidente dont se comporteraient les éléments constitutifs d'une certaine somme d'air et d'eau renfermée dans une boule de cristal.

Il en conclut aussi qu'en subissant les lois illimitées de la gravitation et de la pesanteur, les atomes actionnés d'une même planète ne pouvaient aboutir au susdit mouvement similaire que dans une planète voisine et, par suite, dans toutes les planètes existantes.

Jonathan avait donc décrété que les êtres et les choses à l'infini s'agitent dans un inflexible parallélisme qu'il décora du nom de «vibration universelle» et nous avons hâte de narrer à quel degré cette conviction, en elle-même d'ailleurs bien candide, le rendit heureux, non seulement sous le rapport spéculatif, mais dans toutes les circonstances de sa vie publique et privée.

· · ·

Le beau jour du mariage était enfin arrivé. Composant dès l'aurore, au miroir, son noeud de cravate, M. Jonathan éprouvait une extraordinaire satisfaction, car il envisageait à la fois son propre destin et celui de tous les Jonathans--ses semblables par leur agrégation native d'atomes,--qui, répandus par la vibration dans l'inénarrable multitude des univers, mettaient comme lui la dernière main à leur toilette de cérémonie, se contemplaient comme lui dans une glace et souriaient comme lui à l'image d'un fortuné gentleman dont le sort facile glisserait désormais sur des roulettes.

Chacun sait, il est vrai, combien aux approches des solennisations nuptiales une belle-mère, fût-elle presque bienveillante, une fiancée, ne fût-elle que modérément tyrannique, accumulent volontiers de soucis et de responsabilités sur la tête d'un futur qui leur doit tout.

Mais que pouvaient ces mêmes vexations sur Jonathan, dont la rêverie voyageait dans l'incalculable pluralité des mondes et supputait les effets du parallélisme corpusculaire? Il admirait la quantité stupéfiante de veuves Sharps qui, dans ce même instant, poussaient les mêmes cris déchirants à propos du retard des voitures; miss Annah jetait à son promis un de ces regards par lesquels une jeune femme sait indiquer clairement que le mieux à faire pour un homme délicat, en pareille circonstance, serait d'aller hâter l'arrivée des véhicules. Et Jonathan croyait voir s'allumer et tressaillir, comme une traînée d'étoiles sur l'infini, la double flamme de ce coup d'oeil impérieux.

La muette éloquence de miss Annah ne permettait pas de réplique. Jonathan se précipitait sur son gibus et s'esquivait, ravi de ce que la souriante multiplicité des Jonathans partait aussi d'un pied leste, arrondissait, avec une grâce non moindre, le bras autour de son couvre-chef, imprimait les mêmes balancements souples aux basques de son habit et dessinait quelque chose comme les figures symétriques d'une danse inter-planétaire sur le rhythme régulier des vibrations.

Avant d'atteindre la rue, Jonathan devait traverser un salon où s'épanouissait le gai brouhaha d'une foule de témoins et d'invités, lesquels ne laissaient pas que de chuchoter entre eux, sur le passage du futur, des propos plus ou moins bienveillants, concert aigre-doux qu'envenimait particulièrement certain cousin évincé de ses prétentions sur miss Annah. Mais l'habile Jonathan évitait sagement d'accrocher son amour-propre à ces petites pointes de perfidie et se disait que, même en dehors des fatalités vibratoires, il n'existe guère de milieu où l'on ne se complaise à dénigrer un brillant jeune homme que l'amour et le destin protègent trop ostensiblement.

Tout entier, d'ailleurs, aux conséquences kaléidoscopiques de son invention, il ne pouvait s'arracher à la persuasion qu'au même moment, dans chaque globe sidéral, le même salon de la même maison d'une autre Baltimore contenait un bataillon pareil de gentlemen vêtus de noir et de belles dames faisant papilloter les vives couleurs de leurs robes de fête dans les éclats d'argent que lançait ce jour-là le soleil printanier.

Encore ébloui de cette vision, Jonathan courait jusqu'au bureau des fiacres, il stimulait le zèle du loueur d'équipages en lui glissant un dollar dans la main et s'épouvantait, comme philosophe, et surtout comme comptable, du formidable total qu'allait constituer ce simple pourboire, simultanément octroyé par toute la kyrielle polystellaire des Jonathans.

C'est ainsi qu'appuyé à la loi des oscillations ubiquistes, Jonathan Bridge accordait à tous incidents petits ou gros, plaisants ou fâcheux, un égal et suprême intérêt.

A la mairie, au temple, où tant de contrainte s'impose aux jeunes époux donnés en spectacle, Jonathan persistait à s'absorber dans l'étude de son système. Il voyait se reproduire, comme dans les enfilades d'une rencontre de miroirs, les rotondités abdominales des magistrats municipaux et les gestes onctueux des clergymen; il regardait à la dérobée sa fiancée incomparablement ravissante en sa blanche parure de vierge et c'était une ivresse de pouvoir s'affirmer qu'une telle personne revivait, aussi pure, aussi gracieuse, aussi douce, dans toutes les régions cosmogoniques.

Le grand et interminable repas nuptial du soir eût peut-être risqué de compromettre la sérénité de Jonathan si, par bonheur, il ne s'était égaré plus que jamais, dans le bruit des assiettes, à la poursuite de sa chimère. Vers l'apparition de la poire et du fromage, la plupart des membres présents du sexe réputé le plus fort se mit à parler politique et Jonathan frémit en calculant l'effroyable masse de phrases ronflantes et de paroles superflues qui se dépensait alors dans l'ensemble des centres organisés.

Lorsque par-dessus l'arôme du café planèrent les vapeurs du gin et du whisky, d'autres convives de la catégorie à barbe crurent devoir sacrifier aux vieilles traditions en hasardant des gaudrioles de circonstance. Et Jonathan gardait un silence pudique, afin de ne pas augmenter la somme des propos repréhensibles que l'omni-vibration était tenue de répercuter universellement.

La taciturnité de Jonathan fut toutefois très critiquée, surtout par le cousin éconduit, et lorsque sur le coup de minuit ils prirent congé, les invités--ainsi que très probablement leurs copies extra-terrestres et hyper-célestes--estimèrent à l'unanimité que les Jonathans sur toute la ligne astrale n'étaient que d'assez nébuleux lourdauds.

Mais quelles heures de consolation paradisiaque, quand, débarrassé de l'obsession des amis en même temps que délivré des recommandations pathétiques de sa belle-mère, il put admirer sans témoins la beauté de sa jeune femme et constater ce qu'elle possédait d'agréments et d'esprit!

Sa félicité, durant cette nuit mémorable, fut d'autant plus ardente qu'il avait conscience de la partager avec l'entière série des Jonathans, alors tombée en extase aux pieds de la série correspondante de misses Annahs.

Car Jonathan ne pouvait douter que l'axiome du parallélisme moléculaire ne fût applicable aux choses de la pensée comme aux manifestations de l'ordre matériel--les sentiments n'étant qu'une résultante des commotions corporelles--et, dès lors, il se flattait qu'avec lui tous les innumérables Jonathans goûtaient les joies du coeur et les plaisirs intellectuels découlant de leur mutuelle découverte.

Pour tout dire, l'être intérieur de Jonathan semblait ne plus devoir offrir qu'une perpétuelle succession d'enchantements.

Au théâtre, par exemple, relégué au fond d'une loge où trônaient, sur le devant, mistress Scharp et sa fille, Jonathan voyait scintiller des myriades de lustres, se lever des milliards de rideaux, se dresser d'innombrables décors, se démener des fourmillades d'acteurs. Le même public du même théâtre de Baltimore subissait, dans toutes les Amériques possibles, le charme et l'émotion du même opéra, du même drame, et récompensait par les mêmes ovations le talent des mêmes interprètes. Quelques-uns des spectateurs, les mêmes partout, s'occupaient moins de la pièce que de la mise en scène de leur propre individualité; plusieurs dames, particulièrement, ne redoutaient pas l'expansion illimitée de leurs minauderies prétentieuses, et n'hésitaient pas à provoquer l'attention de l'aréopage masculin d'un bout à l'autre du fonctionnement atomique. Jonathan se complaisait à ces détails autant qu'à l'ensemble de la représentation. Tout cela s'illuminait et s'irisait dans son cerveau comme si, au fond de ses jumelles (un cadeau de sa belle-mère!), son imagination s'était éparpillée à travers les prismes magiquement réfractifs de deux immenses diamants.

A la visite des collections d'art, les marbres et les tableaux devenaient pour lui les prototypes d'une inépuisable reproduction de chefs-d'oeuvre; à la lecture des bons livres de tous genres, il considérait avec enthousiasme que le génie de l'humanité s'affirme dans tous les recoins de l'universalisme.

Enfin, il eut un fils, et le plus glorieux effet de sa théorie lui parut être que l'équivalence des déplacements substantiels déterminait la naissance d'autant de petits Jonathans Bridges, qu'il existait d'heureux pères Jonathans sous tant de calottes de cieux!

· · ·

Mais qui l'eût dit? Cette dernière et touchante circonstance allait, tout justement, remplir de troubles une vie jusqu'alors débordante de satisfaction.

Depuis plusieurs mois déjà, Jonathan éprouvait quelque remords de garder son bonheur scientifique pour lui seul. Lorsque son honorable épouse eut conquis le titre de mère, concurremment avec toutes les dames Bridges, il jugea par trop criminel de la tenir dans l'ignorance du rôle qu'elle venait de jouer dans le panorganisme, et il s'empressa d'initier enfin sa conjointe à la prestigieuse conception de l'équipollence vibratoire.

L'effet de cette confidence fut terrible.

Mme Bridge communiqua la stupéfiante abstraction à Mme Sharp, et toutes deux, fixées à jamais sur l'état mental du pauvre Jonathan ainsi que sur la valeur de ses éternelles recherches transcendantes, ouvrirent contre le malheureux rêvasseur une guerre de persécution à outrance.

Mme Bridge, enfant capricieuse autrefois, dépassait d'un coup les dernières limites de l'acrimonie; Mme Sharp justifiait au centuple tout ce qui se fulmine contre les belles-mères dans l'omnimonde inventé par son gendre.

--Illuminé, faux savant, faux Américain, mangeur de dot, mauvais père!...

Telles étaient les moindres injures dont on accablait le novateur et qui lui incrustaient la honte jusqu'au fond de l'âme.

Son intérieur, jadis paisible, eût infailliblement tourné à l'enfer familial--horrible entre tous--s'il n'avait coupé court aux disputes en proférant le serment de s'atteler sur l'heure à des projets réalisables en flots de bank-notes et en avalanches de dollars.

Il était, du reste, persuadé que, grâce à la double hypothèse du replacement des molécules par l'électricité et de leurs réitérations planisphériques, ce ne serait pour lui qu'un jeu de donner son nom--et celui de tout le Jonathanisme--à la navigation interastrale.

Il se hâta d'approprier à cette fin le jardinet attenant à l'immeuble de Mme Sharp, de construire un ballon, d'installer des gazomètres, de collectionner les appareils indispensables; il ne resta bientôt plus qu'à trouver le mécanisme définitif, et Jonathan Bridge entreprit une lutte dernière contre les aspérités de la science.

Mais durant les rares minutes qu'il dérobait à ce travail, il s'avisa de transformations plus qu'étranges dans le caractère et l'attitude de Mme Bridge.

Endoctrinée--énergiquement--par sa mère, Mme Bridge devenait une mondaine infatigable; elle courait les raouts, promenait au bal les allures d'une coquette évaporée, semblait à peine se soucier du semblant de respect obligatoire envers son mari, M. Bridge, et affichait pour l'ancien cousin malmené des sympathies souverainement inquiétantes.

Alors un deuil immense envahit le coeur de Jonathan!

Il ne pouvait se résigner à la perspective de devenir ridicule, non seulement dans sa ville natale, mais dans les innombrables rééditions de Baltimore que la loi des vibrations répand sur l'étendue.

Oui, Jonathan commençait à regretter d'avoir établi la parité absolue de tant de multiplicités de mondes sériés ou l'on allait se gausser de lui. Que dis-je? En proie aux plus noires amertumes, Jonathan renonçait à ses thèses favorites; il niait carrément l'exactitude de sa découverte et répudiait l'effort de son génie. Il ne voulait plus de cette vibration universelle qui avait si mal tourné!

--Chimère, se disait-il, la simultanéité des oscillations; folie, et stupidité, l'équivalence des déplacements matériels. Que diable s'était-il allé mettre en tête? Comment n'avait-il pas compris que le propre d'un jugement sagace, d'un esprit clairvoyant, serait de tendre à la variété, à la variété toujours, toujours et partout? Comment, lui, d'un caractère inoffensif, enclin même à la philanthropie, ne s'était-il pas révolté dès la première heure contre le danger d'une inflexible et décourageante ressemblance entre les planètes?

Halluciné de la sorte par le désespoir, il monologua jusqu'à prétendre que la navigation trans-éthérienne était indirigeable, et que les aérostats ne pouvant que monter, monter toujours, leur seule utilité devait être de transporter l'homme dans un astre différent, loin des femmes frivoles et des belles-mères par trop terrestres.

Cette nouvelle fantaisie s'implanta dans sa cervelle à tel point qu'il résolut de grimper jusqu'à la planète la plus proche, c'est-à-dire jusqu'à la lune, se berçant de l'idée qu'il suffirait de franchir à l'état somnambulique les régions privées d'air respirable et d'atteindre le point précis où les forces de la pesanteur bifurquent à angle droit vers la sphère voisine.

Fort de ce calcul, Jonathan, toujours navré, s'installa secrètement dans son aëroscaphe tout neuf, prononça le «lâchez tout» qui impliquait aussi Mme Sharp et Mme Bridge, se magnétisa d'un hypnotisme soigneux et parvint, frappé de catalepsie, aux plus hautes solitudes du ciel.

Dormait-il ou non en voguant dans l'immensité bleue? Il l'ignorait, mais son esprit avait gardé la notion des incidents du voyage, et tout à coup, le regard fixé sur les nuées planant en bas, il remarqua que la nacelle avait décrit un mouvement de biais et s'était mise à redescendre.

O joie profonde, exaltation surhumaine! Jonathan quittait la route territoriale et nageait dans la banlieue céleste de la lune!

Il s'arracha violemment à sa torpeur et s'apprêtait à faire une joyeuse et triomphale entrée dans ce globe inconnu dont il voyait déjà se débrouiller la superficie, où tant d'étranges émerveillements l'attendaient sans doute.

Mais, hélas! à mesure qu'il se rapprochait de sa destination, il discernait des sites familiers.

Bientôt, tristesse amère, il reconnaissait les clochers, les cheminées d'usines, le camionnage tumultueux et la foule toujours soucieuse et affairée de sa ville natale.

Dix minutes plus tard, désillusion complète, il jetait l'ancre dans un jardinet tout pareil à celui qu'il avait quitté le matin, et, tout d'abord, il y rencontrait, affectant l'inquiétude et prodiguant les reproches, une autre épouse Bridge et une seconde veuve Sharp qu'il lui était impossible de ne pas considérer comme une stricte imitation des deux furies dont il avait tenté de se délivrer par l'exil ascensionnel.

Hélas! les deux planètes se copiaient fidèlement; l'admirable prévision de la réciprocité des mouvements corpusculaires passait à l'état de vérité mathématique. Jonathan avait sous les yeux la démonstration rigoureuse de sa découverte; à sa très grande gloire, mais à son plus grand regret, il possédait la preuve que tout se passe dans la lune absolument comme sur la terre, et qu'enfin il n'est rien de neuf sous la fabuleuse infinité des soleils, ni dedans.

Une seule consolation lui resta lorsqu'il se revit aux prises avec les ennuis du ménage:

Au plus fort des criailleries et lamentations, il se flattait que la présente Mme Bridge et l'actuelle veuve Sharp n'étaient que la figuration apparente ou le fac-simile moléculaire et lunaire des deux agréables créatures qu'il avait si prestement délaissées.

La véritable Mme Bridge, pensait-il, et l'authentique belle-mère n'avaient plus pour plastron et souffre-douleurs que l'autre Jonathan, celui qui, en raison de l'atomisme vibratoire et répercussif, avait dû, nécessairement, fuir en ballon de quelque planète ignorée, puis descendre dans le vrai jardin de la maison même de l'incontestable veuve Sharp de Baltimore.

VENGEANCES DE FEMMES

Si nous disions immédiatement, sans précautions oratoires, ce que c'était que les «Débarrasseurs» (groupe à part du Cercle social et industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une âme féminine et d'allumer le feu de la colère dans un nombre double de jolis yeux. Notre but est tout différent: nous désirons captiver l'entière sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur présenterons, tout d'abord, une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les émouvoir et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre récit.

Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la ravissante personne, caractérisera plus tard les «Débarrasseurs» selon leur mérite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.

Car, s'il est déjà fâcheux de fournir à la généralité des dames le moindre sujet de rancune, nous considérons comme une impardonnable scélératesse d'avoir réduit à l'affliction--qui sait, peut-être au désespoir!--une créature d'élite, belle à pouvoir se passer d'esprit, avisée et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa beauté.

Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais sans maigreur, possède une foule d'attraits que relève on ne sait quoi de pittoresque et d'original. D'après les on-dit, elle descendrait, par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amérique vierge d'autrefois: il lui reste l'héritage plastique d'une suite d'indigènes ayant maintenu leur splendeur de race malgré les croisements avec l'exténuée civilisation. De là les multiples aspects d'Indienne ténébreuse et d'Anglaise raffinée qui se confondent, chez elle, en une indicible harmonie. Ses longs cheveux d'ébène et de satin ont la frisure souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies vigoureuses; l'ouverture des yeux, étroite comme un mince trait de plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils châtains dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir d'encre de Chine, mais elle éclate dans un iris du bleu le plus doux; ses lèvres sont passablement sensuelles, mais armées d'un sourire fier; on devine, dans tout cela, l'élévation des sentiments et la fougue des instincts prompts au caprice, une gravité qui sait n'être pas dupe d'elle-même et des tendances à la fantaisie qu'une volonté très décidée refoule et comprime au besoin.

En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon, elle est frappée de mélancolie, elle se débat contre une foule de préoccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan, elle ne prend nulle pose découragée, aucun froncement ne trouble l'arc majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scène à sa douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade à la glace. Lorsqu'elle sort de sa rêverie, elle parcourt quelques passages du Courrier des Eaux, journal d'une futilité manifeste, et pourtant elle trouve le moyen de prêter quelque attention à cette lecture, elle ne s'impatiente pas de la lumière d'or et du souffle de l'été qui rentrent à flots par les fenêtres grandes ouvertes et même elle ne dédaigne pas d'admirer par instants les longues flèches enflammées du soleil d'après-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.

Et n'allez pas croire à quelque vain souci d'amour-propre résultant de la querelle avec les «Débarrasseurs.» Ce ne serait là qu'un incident tout à fait secondaire. Les ennuis de Mme Rowlands sont sérieux; le coeur de Mme Rowlands est en deuil:

Son mari, M. Edward Rowlands, l'a quittée à l'improviste, il y a plus de trois mois, pour on ne sait quels projets plus ou moins problématiques, et n'a plus, depuis lors, donné de ses nouvelles.

Très millionnaires tous deux, indépendants l'un vis-à-vis de l'autre par la fortune, leur alliance, née d'une passion soudaine et réciproque pendant un tour de valse dans le tohu-bohu d'un bal officiel, semblait réunir toutes les chances de réaliser l'idéal, si peu fréquent, d'un roman d'amour dans le mariage. Mais dès le début, Mme Annah Rowlands avait résolu d'entretenir dans le roman toute la pureté et toute la poésie requises pour le rendre durable, tandis que son collaborateur, le pimpant Edward, un peu rétif, peut-être, à plier sous la maîtrise d'une femme supérieure qu'il n'avait pas suffisamment devinée, tenta d'agrémenter les devoirs matrimoniaux par des allures déliées et par bon nombre de frasques, renouvelées de ses anciennes moeurs de garçon. Bientôt il redevint d'une assiduité tenace au club des «Débarrasseurs» dont on commence, j'espère, à deviner la funeste influence, et finalement il prit le chemin de fer sans dire adieu, sans fournir la moindre explication.

Telles sont les noires circonstances passées en revue par Mme Rowlands et contre lesquelles se ramasse et fermente sourdement sa colère, quand un groom lui remet, sur un plateau d'argent, la carte d'un gentleman réclamant l'honneur d'être reçu.

«Archibald Turlow,» lisait-on en fines lettres penchées sur le carré de bristol.

--Dites à Hésékiah d'introduire, ordonne Mme Rowlands aussitôt, sans qu'aucune altération dans son attitude la montrât satisfaite ou mécontente de cette diversion.

A peine eut-elle, quand le groom fut sorti, ce rapide redressement des nerfs, ce sursaut contenu des tempéraments de bataille préparant l'attaque ou la défensive à l'approche de tout venant.

Un instant après, Hésékiah souleva le rideau japonais qui sépare le salon de l'antichambre--une brillante volée d'oiseaux de peluche bleue brodés sur un ciel d'or.--Hésékiah, dont on est prié de remarquer la mine farouche et la face écrasée aux tons cramoisis, se sangle d'une sévère livrée d'intendant que crève de toutes parts sa carrure d'hercule. C'est évidemment un Indien peau-rouge, domestiqué depuis peu. Des grognements roulent dans sa gorge; il s'efface contre les replis de la tenture et prend l'air menaçant d'un valet de bourreau pour enjoindre au visiteur d'entrer.

M. Archibald Turlow ne s'arrête pas à ce détail d'intérieur; il s'incline respectueusement, tandis que la tapisserie japonaise retombe derrière lui, puis exhibe, quand il s'est remis debout, un parfait échantillon du dandysme le plus élégant.

Sa main droite, serrée dans un gant jaune paille, retenait le gibus fermé contre la bande du pantalon de casimir brun-clair; la main gauche, nue, soulevée par un mouvement gracieux du bras, chiffonnait l'autre gant et balançait diagonalement un stick minuscule sur le gilet blanc-crème et sur les revers du veston bleu-pâle, décoré d'un bouton de rose.

Archibald semble avoir dépassé depuis deux ou trois ans le trentième printemps de la première jeunesse. Il est de figure agréable, ses cheveux blonds, un peu clairsemés dans le milieu, ajoutent de la distinction à son front placide et pur; ses favoris crépus se dispersent en une légère nuée d'or; ses yeux bleus se noient dans cette vague morbidesse bistrée que creusent d'un fin lacis de rides les fatigues d'une existence de viveur; sa bouche, fraîche encore, s'entr'ouvre sur des dents blanches; mais l'ensemble parait indiquer que sir Archibald est d'une fatuité singulière, et le sourire sentimental qu'il arrondit depuis son entrée révèle sa confiance absolue dans le succès de cette visite chez une dame quasi veuve et prise d'ennui.

--Madame Rowlands sera surprise, dit-il, de me voir chez elle sans que j'aie sollicité cette faveur par une lettre, mais ma démarche offre un caractère d'urgence extrême et ne pouvait être différée.

--En vérité! nuança Mme Rowlands de manière à ne montrer qu'une politesse mélangée de réserve et qu'une curiosité teintée de beaucoup de scepticisme.

--Oui, le sujet qui m'amène auprès de vous est grave, continua M. Turlow, grave à tel point qu'il m'en coûte affreusement de l'aborder, car il me faudra vous apprendre un événement fatal, une terrifiante catastrophe!...

Le sourire persistant du coquet Archibald n'était guère d'accord avec ce sinistre début, et de son côté la belle Mme Rowlands crut devoir ne rien déranger à ses dehors d'impassibilité parfaite.

--Veuillez vous asseoir tout d'abord, dit-elle en désignant un fauteuil, vous pourrez ensuite me raconter plus commodément autant de choses funestes qu'il vous plaira.

M. Turlow s'installa bien en face de Mme Rowlands et braqua droit sur elle la langueur caressante de son regard bleu.

--J'étais, madame, entama-t-il, un des plus intimes amis de votre mari, l'excellent Edward Rowlands.

--Oui, vous fréquentiez tous deux, je crois, la confrérie des «Débarrasseurs,» une sorte de société secrète, n'est-ce pas? interrompit Mme Rowlands, sans paraître attacher la moindre importance à sa question.

--Oh! une simple succursale du Cercle industriel, sans rien de particulier, répondit Turlow en glissant sur ce chapitre! C'est là qu'Edward et moi nous arrêtâmes le projet d'un voyage dans le Far-West. L'expédition devait rester mystérieuse, car il s'agissait de la découverte et du rachat à vil prix d'une abondante mine d'or. L'ami Rowlands, malgré ses millions, jugeait spirituel de réparer ainsi quelques pertes assez grosses au baccarat; moi, je l'accompagnais en simple oisif, désireux de parcourir des pays inconnus.

--Très ingénieux! remarqua Mme Rowlands, dont l'observation semblait s'appliquer aussi bien à l'entreprise en elle-même qu'au motif invoqué en faveur de la fugue d'Edward.

--Nous prîmes donc l'express, il y a trois mois, raconta Turlow, et nous filâmes tout d'une traite jusqu'au Nebraska. La première partie de l'excursion fut ravissante, car nous passâmes la plus grande partie du temps à parler de vous. Edward, traitant assez cavalièrement le bonheur qu'il laissait derrière lui, peut-être pour se dissimuler la profondeur de ses regrets, vous attribuait une foule d'éminentes qualités qu'il appréciait mal..., tout en leur rendant justice sans le vouloir. Il me disait votre talent de musicienne et me définissait le charme d'une voix de contralto que vous n'ayez encore daigné faire entendre, paraît-il, qu'à lui seul. Il me dépeignait aussi les façons délicates et dignes que vous mettez dans l'amour, le caractère de grandeur dont vous entouriez les relations conjugales; il ne me cachait pas que son esprit assez positif se sentait mal à l'aise dans une pareille fréquentation du sublime; enfin, il montrait quelque frayeur à l'égard de certains emportements qui trahissent en vous, affirmait-il, la filiation aborigène; il redoutait les extrémités vengeresses, sans doute irréfléchies, mais terribles, où devait vous pousser une irritation qu'il n'avait que trop provoquée. Or, ce portrait qu'Edward encadrait de diverses atténuations inspirées, je persiste à le croire, par le remords qui le travaillait, ce portrait exerça bientôt sur moi la fascination la plus envahissante...

--Mais vous ne me parlez guère de mon mari, dit Mme Rowlands, distraite.

--J'insiste sur ce qu'il possédait de meilleur, sur ce que tout le monde lui envie, ajouta Turlow...

--Trop aimable! interrompit Mme Rowlands avec le ton qu'il fallait pour arrêter ce flot montant de madrigaux.

Mais le sémillant Archibald n'était pas homme à se décourager pour si peu.

--Bientôt je ne regardai plus rien de l'immense paysage étendu sur le parcours, continua-t-il; je tenais les yeux fermés sur votre image qui flottait dans ma pensée; lorsque, par hasard, je les rouvrais sur le brouillard des prairies ou les vapeurs bleuâtres de l'horizon, c'est votre être encore qui m'apparaissait tel que le dessinait mon rêve, bien inférieur, certes, à la réalité... Vous comprendrez sans peine combien ce pèlerinage tout rempli de vous devait allumer en moi jusqu'à la frénésie le désir de revenir et de vous connaître enfin...

--Voilà qui est fait, il ne vous reste plus qu'à m'apprendre les péripéties du retour, dit Mme Rowlands avec les marques d'une attention qu'il serait exagéré de qualifier autrement que de médiocre.

--C'est alors justement que le malheur, un malheur irréparable, nous attendait! soupira Turlow.

--Vous me faites frémir, prononça Mme Rowlands arrangeant du bout des doigts les froissements de sa robe.

--Nous touchions à la fin de l'hiver, reprit M. Turlow, quand nous revînmes des vallées du Nebraska; nous nous élançâmes au delà de Chicago par l'express de l'Indiana et nous nous disposâmes à pousser une pointe sur l'Illinois...

Mme Rowlands acceptait sans sourciller ces complications géographiques et grammaticales. Turlow poursuivait avec chaleur:

--Nous étions parvenus jusqu'aux immenses solitudes des plaines qui dorment par là, quand fondit sur nous, lente d'abord, puis furieuse, puis interminable, une tourmente de neige sous laquelle le train, arrêté dans sa marche, se trouva bientôt enseveli sans apparence de secours possible. Ainsi qu'il arrive en pareille saison, nous étions peu nombreux; quelques gentlemen seulement, voyageant pour affaires. Pas de dames. Personne n'avait emporté de provisions et dès le second jour de ce blocus la perspective de manquer de vivres devint une terrifiante certitude. Mark Twain, vous le savez, a raconté des scènes de cannibalisme occasionnées par une aventure du même genre, mais le spirituel humoriste a drôlatiquement exposé l'affaire sous forme de fantaisie attribuée aux impressions de voyage d'un fou. Or, M. Mark Twain n'en a pas moins décrit et deviné les choses avec une exactitude frappante. Les événements se succédèrent, pour notre lamentable caravane, à peu près comme dans le récit du romancier...

Mme Rowlands eut un cri d'émotion franchement glaciale, en rapport avec l'effet de neige qu'on lui racontait:

--Ciel, mon mari! fit-elle en suivant des yeux le vol dormant d'une libellule dans l'embrasure d'une des fenêtres.

--Vous saurez trop tôt ce qu'il advint de lui! pleura l'éloquent Archibald. Après le septième ou huitième jour d'inanition complète, la rage, l'audace, le cynisme de la faim s'exprimèrent ouvertement dans toutes les conversations. Sans plus de phrases, nous décrétâmes de nous sacrifier un par un à l'appétit général. La locomotive devait remplir l'office de fourneau. Nous ne tirâmes pas au sort, ce système ayant le défaut de sembler toujours injuste à celui qu'il atteint: Nous procédâmes d'une façon plus philosophique en décidant d'immoler d'abord les gens les plus distingués de la compagnie par le savoir, l'habileté pratiquement prouvée, la renommée ou la fortune acquise, les individus, en un mot, qui, sans négliger leurs propres affaires, avaient pu rendre une somme respectable de services à leurs contemporains. Nous devions aller graduellement de la sorte jusqu'aux types de deuxième, de troisième et même de dernière catégorie dans l'ordre de la valeur personnelle. Le chagrin d'être désigné dans les premiers rangs devenait ainsi moins amer et presque flatteur. D'autre part, nous laissions aux nullités, aux fruits secs, aux zéros avérés de la troupe l'espoir d'être sauvés et de devenir bons à quelque chose, au moins dans l'avenir.

--J'eusse adopté cette clause, ne fût-ce que pour prolonger le plus possible les chances de mon mari, insinua Mme Rowlands, sans souligner d'intention épigrammatique.

--Nous ouvrîmes la série des holocaustes, continua M. Turlow, en commençant par le mécanicien, le chauffeur et les gardes du train, instruments d'utilité publique et de dévouement humanitaire au-dessus de toute contestation. Mais ces travailleurs, généralement mal nourris, ne nous fournirent que des plats peu substantiels. L'appétit ne fit que s'accentuer après cette sorte de hors-d'oeuvre. Les dîneurs murmuraient; nous inscrivîmes bien vite sur le menu du jour un homme politique éminent, à la fois sénateur, magistrat et président de conseil d'une foule d'administrations de finances. Ce haut fonctionnaire était littéralement farci d'appointements et d'honneurs, il n'y avait nulle indiscrétion à réclamer de lui un dernier «service.» Mais force nous fut de constater que ses facultés morales s'étaient singulièrement enrichies aux dépens de l'enveloppe corporelle. Impossible d'imaginer un plus mince régal que cette carcasse de dignitaire consommée avec accompagnement de quelques bouteilles de neige fondue...

Le sourire vainqueur errait toujours sur les lèvres d'Archibald pendant ces funèbres narrations; on voit voltiger de même sur les fleurs attristées des cimetières les blancs papillons grisés de soleil. Archibald dépensait, de plus, une loquacité rare.

--Le besoin d'une nourriture solide devenait plus criant que jamais, dit-il, et nous nous jetâmes sur un gros industriel qui fit, enfin, assez bonne «contenance» au banquet donné en son honneur. Tout en augmentant sa prospérité par l'application des récents progrès scientifiques, ce positiviste n'avait pas méprisé les raffinements de la gastronomie: il exhalait d'une manière posthume les arômes d'un gourmet d'ancienne date...

Une apparence de bâillement passa sur les traits majestueux de Mme Rowlands.

--J'abrège cette désolante nomenclature, continua sir Archibald fort à propos, et j'arrive au moment où, par une suite d'élections toujours conclues en raison inverse du mérite individuel, nous restâmes seuls, Edward et moi.

--Hélas! dit Mme Rowlands avec indulgence, j'avais pressenti que mon mari serait épargné jusque-là.

--Le train de secours persistait à ne pas venir, poursuivit M. Turlow, et quelle que fût l'immensité de mon désespoir, il me fallut détruire l'infortuné pour subsister jusqu'au dégel!

--Horrible! horrible! s'écria Mme Rowlands d'un accent méthodiquement pathétique.

--Oh! j'atteste, se hâta d'ajouter Turlow, je jure qu'on avait consciencieusement marqué son tour: trop peu d'usure cérébrale, trop de force physique en réserve... un luxe de chair inouï!...

--Mais vous-même, comment demeurâtes-vous le dernier? interrompit Mme Rowlands, plutôt compatissante que sarcastique.

--Rien n'était plus juste, répondit modestement Archibald; cependant, je puis alléguer que, dès le début de l'affaire, lorsqu'on classa nos talents respectifs, j'eus l'heureuse inspiration de me faire passer pour cuisinier...

Mme Rowlands rêvassait pendant cette explication:

--Pauvre Edward, en somme, je l'adorais... beaucoup... Que vais-je devenir sans lui?...

Elle exagérait le tendre roucoulement d'une jeune veuve ou d'une colombe dépareillée. Elle eut une larme..., oeuvre d'art plus merveilleuse que n'importe quel strass criblé de rayons.

--Eh bien! madame, gardez une consolation dans cette détresse, s'écria Turlow avec un surcroît d'enthousiasme; songez que la plus précieuse qualité d'Edward, c'est-à-dire son amour, survit tout entier en moi. Ses sentiments, que j'ai dû forcément absorber et m'assimiler comme le reste, s'ajoutent aux miens et déterminent dans mon âme le phénomène d'une double passion; depuis que je vous vois je me perds dans ce trouble étrange d'aimer ardemment pour deux...

Archibald, comme ponctuation, s'était laissé tomber aux genoux de Mme Rowlands et la tirade prenait le tour d'une déclaration en règle.

--Consentez à ce traité, d'ailleurs recommandé par la logique, supplia-t-il, devenez ma femme, autant pour assurer ma propre félicité que pour honorer désormais, à l'état transsubstantiel, votre pauvre mari disparu!...

Les beaux yeux de Mme Rowlands se voilèrent d'une expression méditative, mais non dépourvue d'aménité:

--L'arrangement serait ingénieux, dit-elle après un silence, mais ce sont là des choses très délicates, très scabreuses... Il y faut songer à loisir avant de rien conclure... Revenez me voir, cher monsieur Archibald, revenez demain, mais vers le soir... Tout ceci réclame, il me semble, un peu d'ombre et de mystère...

La phrase s'achevait sur un ton d'hésitation frémissante, pleine de promesses... Les beaux yeux de Mme Rowlands répandaient déjà la lueur extasiée des étoiles qu'elle voulait pour complices...

Archibald Turlow fut ravi de son commencement de bonne fortune; il se remit sur ses jambes et s'en alla, tout à fait certain d'un triomphe final que hâteraient les frissons de la nuit...

· · ·

Le lendemain, dès le tomber de la brune, Archibald retournait au Cottage, mais il n'était pas seul.

Il promenait à sa suite, en guise d'ombre, un clergyman très long, très maigre et tout de noir vêtu.

--Que veut dire?... interrogea Mme Rowlands descendue dans le jardin à la rencontre de son hôte.

--Je suis de ceux qui aiment à brusquer le bonheur, répondit Archibald, et j'ai convoqué cet honorable homme d'église pour le cas où vous souhaiteriez de faire consacrer séance tenante notre projet d'union. Du reste, pas gênant, M. Snyd! Il se tiendra bien tranquille et ne remuera que si l'on a besoin de lui.

--Excellente idée, en vérité... La présence de M. Snyd pourra devenir très utile... Il acceptera, j'espère, une tasse de thé... Mais la soirée est délicieuse..., restons un peu sous les arbres.

Mme Rowlands, parlant ainsi, guida ses visiteurs jusqu'au milieu de la pelouse et désigna des sièges.

--Assis! commanda Turlow à M. Snyd, lequel se posa sur l'extrémité d'un pliant et se mit à tourner son grand chapeau de quaker entre ses doigts gantés de coton noir.

Mais M. Turlow s'arrêta perplexe à la vue des bizarres dispositions qui avaient été prises pour ce bout de soirée en plein air. Mme Rowlands foulait grandiosement sur l'herbe la traîne d'une somptueuse robe de deuil en satin; quelques couronnes de perles blanches et noires pendaient par-ci par-là dans la feuillée; le banc de gazon où Turlow devait prendre place était recouvert d'un crêpe semé de larmes d'argent et dont les replis se rattachaient symétriquement à des touffes de roses blanches. Autour de cette sorte de catafalque, des torches flambaient dans de hauts candélabres habillés de voiles blancs qu'agitait le souffle léger de la nuit. Tout annonçait qu'on allait passer agréablement quelques heures funèbres, au sein d'une douce intimité.

--Mettez-vous là, je vous prie, insista Mme Rowlands, et permettez-moi d'honorer en vous, comme il convient, la sépulture vivante de mon mari. D'ailleurs, ne vous gênez en rien: je déteste la solennité; soyez tout à votre aise et faites-moi la grâce de fumer un cigare, ainsi qu'Edward en avait l'habitude.

Elle s'enveloppa le front d'un bout de mantille, s'accouda sur une chaise longue et, rêveuse, elle ajouta:

--J'adore la tristesse gaie...

Archibald se fit une loi de ne pas demeurer en reste d'humour macabre ou autre; il alluma sans façon un pur havane à l'un des lampadaires et s'étendit bien horizontalement sur le tumulus.

Les vapeurs parfumées du tabac montèrent dans la clarté rousse des cierges. Ce fut dans le tiède silence une minute exquise.

--Oh! je me sens heureuse! soupira Mme Rowlands; j'éprouve je ne sais quel bonheur mystique ennobli d'angoisse! L'âme d'Edward, sans doute, se manifeste parmi nous... Oui, je l'entends! elle souffre, elle réclame quelques consolations de ce ministre de Dieu qui nous entend...

--Priez! ordonna sir Archibald au nébuleux Snyd qui, rougissant, balbutiant, très embarrassé, s'efforça de débiter diverses psalmodies plus ou moins intelligibles.

Il sautait aux oreilles que ce clergyman d'occasion ne se rappelait qu'imparfaitement le vocabulaire sacré; sa piteuse mémoire bronchait; le verbe évangélique, le diamant de l'Écriture s'ébréchait entre ses mâchoires et retombait en fragments sans éclat, comme la poussière d'une perle qu'on écrase.

Mme Rowlands abaissa les paupières ainsi que dans la torpeur d'une exaltation paisible et ne parut nullement remarquer les ânonnements de l'invraisemblable Snyd.

La scène, malgré cet accroc liturgique, n'en tournait pas moins au fantasque le plus achevé. Les pâles rayons de la lune émiettés par le feuillage et les sautillantes lueurs des torches jetaient de sinistres effets de lumière sur la sombre beauté de Mme Rowlands et glaçaient de luisants diaboliques les moires de sa tunique de satin. Archibald Turlow prenait l'aspect troublant d'une statue de contemporain sur un essai de mausolée réaliste. Snyd, l'incompris, restait tout de noir vêtu, pomme une énigme.

Mais l'on n'était pas au bout des choses inattendues.

Au loin, tout à coup, par les fenêtres ouvertes du salon, une voix d'homme, sonore, pure, vibrante, s'éleva, soutenue par un accompagnement de harpe, et fit entendre un cantique dont les strophes attendries semblaient pleurer dans l'espace.

Archibald et son acolyte se dressèrent stupéfaits. Mme Rowlands ne bougea pas.

--C'est délicieux, pauvre Edward! murmurait-elle, confondant en une même impression de plaisir sa douleur conjugale et l'attrait de la musique.

Après l'expiration des dernières notes, le groom vint annoncer que le thé était servi.

Mme Rowlands accepta le bras de M. Turlow et, suivis du clergyman, ils gravirent les degrés de marbre blanc qui conduisaient à la maison.

En entrant dans le salon profusément illuminé, l'on trouva le chanteur mâchonnant une mince cigarette rose, mais exhibant une toilette selon le cérémonial. C'était le séduisant ténorino de la troupe italienne tant applaudi pendant la dernière saison.

--Hé, signor Capperoni! Comment va? fit Turlow les mains tendues.

--Vous vous connaissez? demanda Mme Rowlands sans la moindre affectation de surprise ou de curiosité.

--Oui! nous nous sommes rencontrés de temps en temps, au Club, je crois, dit Turlow avec une nuance d'embarras.

Puis la causerie pirouetta sur les jolis riens de l'actualité; l'on ne fit aucune allusion aux incidents artistico-spirites du jardin, et tout ce qu'Archibald obtint quand il fallut se retirer, ce fut la permission de revenir le lendemain soir, toujours additionné de son clergyman, pour le cas de célébration matrimoniale impromptu.

· · ·

Le second soir menaça de n'être qu'une nouvelle édition des mêmes extravagances; M. Turlow rallumait son cigare et reprenait sa posture tombale. M. Snyd récidivait ses bégaiements obituaires et Mme Rowlands, éperdument, se replongeait dans les délices des visions intérieures.

Cela risquait de devenir d'une monotonie exaspérante, mais il y eut une variante notable dans la partie musicale:

Le ténorino ne fut pas le seul interprète du cantique; un baryton le seconda, puis Mme Rowlands, emportée d'une soudaine fureur de lyrisme, se levait sombrement radieuse, déployant ses splendides bras nus à la lumière des torches, et jetait dans l'invisible torrent de mélodies ses accents passionnés.

Archibald, transporté de joie dans son immobilité de pseudo-fantôme, se flatta que la sérénade était à son intention et que Mme Rowlands lui accordait la grâce insigne qu'il avait demandée, celle d'entendre ce prodige inconnu, ce mystérieux contralto de ménage, aux notes larges et profondes tant vantées par Edward.

De retour au salon, on était un chanteur de plus: le baryton, bel Italien très barbu, très chevelu, mais dont le sourire laissait paraître un léger excès de candeur et de bonhomie, tandis que Capperoni, Vénitien blond, né sous la domination autrichienne, avait dans les traits on ne sait quelle finesse de jeune diplomate.

--Je vous présente mon ami Vagatromba, dit le gracieux ténor à M. Turlow, qui s'inclina.

--Vous ne vous connaissiez pas? demanda Mme Rowlands, avec son semblant habituel d'indifférence pour ces menus détails.

--Nous ne nous sommes jamais rencontrés au Club, je pense, répondit Archibald encore plus visiblement embarrassé que précédemment.

Et la conversation se remit à voltiger sur le thème des chroniques du jour, mais les chances de M. Turlow progressèrent d'un degré:

Il osa saisir amoureusement la main de Mme Rowlands, qui lui dit sans trop de colère:

--Y songez-vous, Archibald!

Et elle ajouta, bien bas, ravissante de réticence pudique:

--Revenez après-demain: nous dînerons ensemble... J'arrêterai mes plans d'ici là... Mais pas de clergyman, cette fois... Ayons un tête-à-tête... On convoquera, s'il le faut, le saint homme au dessert...

Les quarante-huit heures stipulées n'étaient pas assez longues, certes, pour laisser à M. Turlow le temps d'apprécier à l'avance toute l'étendue de sa félicité.

· · ·

Archibald, pourtant, n'eut pas la patience d'attendre la fin de la trêve et crut devoir persister dans la pratique des coups d'audace qui lui avait tant réussi jusqu'alors.

Il alla rôder, vers le commencement de la nuit suivante, aux abords du Cottage, en compagnie de l'assidu M. Snyd, qu'il appelait négligemment John, tout court, dans ces moments d'intimité--comme si ce serviteur de Dieu n'avait été, par intermittence, qu'un simple serviteur à gages.

C'était une tentation fort alléchante, une opération grosse de hasards intéressants que de surprendre Mme Rowlands, son coeur du moins, dans ses tourments de veuve et de fiancée. M. Turlow comptait, dans ce but, escalader John dit Snyd, puis franchir les pointes dorées de la grille...

--Arrêtez! souffla-t-il, l'oreille tendue.

Une harmonie touchante arrivait des lointains; des arpèges de harpe montaient. Mme Rowlands prenait la nuit pour confidente..., elle disait les larmes de son âme dans un adagio magistral, en ton mineur, sans accompagnement de ténor, heureusement.

Toute musique de femme dans la solitude est un appel! Cette fois, il s'y mêlait comme l'expression d'un suprême adieu!...

Qui donc Mme Rowlands invoquait-elle? Le spectre d'Edward, ou le palpable et réel Archibald? Hé! Tous deux, par le ciel! dans la personne encercueillante de M. Turlow, brûlant de s'élancer à travers le jardin.

--Vite! John, cria-t-il à M. Snyd qui, le dos contre la clôture, joignit les mains, mais dans le sens inverse du geste oratoire et de manière à former un échelon sur lequel M. Turlow mit le pied droit.

Mais M. Turlow ne se servit de ce tremplin que pour se rejeter vivement en arrière. Il avait entendu de sourds grondements et vu briller dans le noir fouillis des orties, en dedans des barreaux, les yeux incandescents d'Hésékiah, le sauvage.

--Attention, John, fit M. Turlow, hélas! beaucoup trop tard!

En tant qu'échelle, M. John avait spontanément subi dans sa région inférieure le coup le plus rude que puisse offrir le large pied d'un Indien peau-rouge. La blessure s'étendait sur toute la partie accessible. En tant qu'évangéliste, M. Snyd était donc légitimement dispensé de tendre l'autre joue.

· · ·

Le lendemain de cet épisode qu'il se flattait de voir rester secret, Archibald Turlow, plus élégant et plus fleuri que jamais, entra dans le salon du Cottage à l'heure précise du dîner.

Mme Rowlands n'avait pas encore quitté son boudoir et, nouvelle anomalie, l'invité fut reçu par l'horrible Hésékiah, dont la férocité coutumière semblait se compliquer d'une insondable tristesse.

--Vous dînerez seul! Madame le veut! dépêchons! fulmina cet incroyable majordome avec un grincement de dents où les syllabes craquaient comme des coups de revolver.

Archibald se raffermit dans la résolution de ne s'étonner de rien et se transporta dans la salle à manger dont le plus que dernier des Mohicans avait ouvert la porte avec fracas.

Un silence de mort régnait dans la maison; le luxe de l'argenterie et des porcelaines produisait un effet glaçant sur la nappe où le couvert n'était mis que pour un. Le prétendu tête-à-tête se changeait en un affreux «lunch» solitaire, si ce n'est qu'Hésékiah restait debout contre la table et se donnait des airs soupçonneux et malveillants de gardien de prison.

Le banquet, cependant, fut des plus confortables. Le groom apportait les plats et ce fut une interminable et succulent variété de toutes sortes de salmis et de salmigundis relevés d'un feu grégois d'épices, véritable incendie culinaire que M. Turlow combattait à l'aide de nombreux flacons de Champagne mis à portée de sa main.

Émoustillé par le joyeux vin de France, Archibald ne songea plus qu'à donner une haute idée de ses capacités digestives, et bravement il mangea comme quatre. Mais l'absurde Hésékiah lançait sur son hôte des regards de mépris à la moindre tentative de reculade et, par une pantomime menaçante, le forçait à se repaître comme une troupe affamée de Hurons.

Le dessert mit fin à cette suite de tortures; l'on revint au salon ruisselant de lumières, où M. Turlow, passablement gris, travaillait à ressaisir son équilibre et se disposait à prendre le café, quand le groom lui remit une lettre encadrée d'une bordure de deuil.

Au même instant, Hésékiah tira des basques de son habit un mouchoir de poche, ustensile inouï dans les mains d'un enfant des savanes; il se couvrit les yeux, quelque chose comme un sanglot s'étouffa dans sa gorge, puis il s'enfuit avec le groom dans la salle à manger, dont il referma la porte.

La scène passait au lugubre, mais Archibald n'était plus en état de concevoir des alarmes.

--Un billet parfumé! c'est d'elle! s'écria-t-il gaiement. Il brisa l'enveloppe et lut:

«Pardonnez mon indiscretion, cher monsieur Turlow, je n'ai pu survivre à mon Edward et je me suis tuée la nuit dernière; mais j'avais fait le serment, à mon mari, de partager sa tombe, s'il mourait le premier. Or, son tombeau, c'est vous!... Encore une fois, pardon du supplément d'assimilation que je vous impose... J'espère que mes gens auront eu l'art d'accommoder mes restes de manière à vous rendre le plus agréable possible votre emploi de sépulcre malgré vous...»

Archibald eut un cri d'horreur!

Etait-ce vrai, cette folie? Avait-il des hallucinations d'ivrogne? Était-ce cauchemar ou réalité l'écoeurante douleur qui lui tordait tout à coup les entrailles?

--A l'aide! je meurs! De l'air, de l'air! hurla-t-il affolé.

Mais, seul, un clair éclat de rire de femme lui répondit.

Mme Rowlands allongeait son profil de sphinx sous un repli de la tenture au vol d'oiseaux japonais.

· · ·

Elle s'avança, souriant de la meilleure grâce du monde, et, présage plus flatteur encore, M. Turlow constata qu'elle portait une toilette nuptiale où neigeaient des blancheurs de soie, de dentelles et de roses.

--Merci de ce beau chagrin à la nouvelle de ma mort, dit-elle; rassurez-vous, j'existe, et, de plus, je ne me suis jamais mieux amusée!

Archibald, tout ragaillardi, saisit avec dextérité le moyen qu'on lui offrait d'inscrire ses effarements gastriques au compte des transes de l'amour:

--Cruelle adorée, quelle peur vous m'avez faite! Vous perdre! gémit-il galamment, vous survivre comme un amant de ballade allemande, avec votre spectre éternellement présent dans... mes souvenirs! C'était à devenir fou! C'était...

Mme Rowlands coupa d'un geste ce nouveau courant de fadeurs. Sans transition, elle redevenait terrible, l'oeil en feu, le masque convulsé de rage grandissante.

--Avouez maintenant, dit-elle, que votre châtiment est juste et que ma vengeance n'a que trop tardé!

Archibald pâlit légèrement.

--Que voulez-vous dire?

--Assez de ruse et d'insolence, monsieur, vous ne me tromperez plus: ce Club clandestin, cette secte perfide dont vous êtes l'émissaire, je sais ce que c'est, j'en connais du premier au dernier les infâmes statuts...

Ici, soit dit en parenthèse, nous respirons, car il était temps que Mme Rowlands, enfin, lançât l'anathème annoncé contre l'exécrable affiliation et dissipât l'obscurité qui, jusqu'à présent, a plané sur cette histoire.

--Oui! poursuivit-elle, déchaînant la fureur et l'ironie, les «Débarrasseurs,» en vérité! c'est le nom qui convient à ce ramassis de maris mal décrassés du célibat, révoltés contre la fidélité conjugale et ligués pour se délivrer réciproquement de leurs femmes par un ignoble système de libre échange. C'est là que se trament de lâches conspirations contre les vertueuses d'entre nous qui s'entêtent à ne pas fournir de prétexte au divorce. C'est là que les pitoyables associés se renseignent sur les qualités, les penchants, les travers, les caprices de celles qu'il s'agit de séduire, et combinent ainsi les meilleures chances de se déshonorer mutuellement. C'est là qu'ils calculent les heures de se rendre au foyer les uns des autres et qu'ils ménagent les rencontres imprévues, les scènes de fausse jalousie et de feintes provocations, les surprises, les coups de théâtre, les flagrants délits de toute espèce, destinés à rendre irrévocable la séparation des époux et le mariage des amants. Bravo! messieurs! c'est d'un machiavélisme transcendant!

Mme Rowlands prodiguait, on le voit, la flétrissure méritée; Archibald Turlow perdait contenance.

--Comment savez-vous?... Quelle plaisanterie, balbutiait-il.

--Oh! laissons là les démentis! Encore une fois, je sais tout. Vous avez eu l'imprudence d'admettre dans vos rangs M. Capperoni, quoique célibataire, et, selon vos statuts, afin de l'utiliser comme «essayeur» auprès des femmes rêveuses... Capperoni--tandis que je rêvais--m'a révélé vos procédés d'un bout à l'autre...

--Le traître! siffla M. Turlow.

--Mais, après tout, je vous dois presque de la reconnaissance, continua Mme Rowlands, passant de la furie au froid sarcasme. Ah! messieurs les «Débarrasseurs,» vous avez désespéré de me vaincre par votre méthode ordinaire et vous vous êtes livrés, en mon honneur, à des frais d'imagination. Il y a quelques mois, vous partez sans prendre congé, sous prétexte d'affaires au bout du monde, tandis qu'en réalité vous menez dans les stations thermales environnantes un train galant dont les joyeusetés sont célébrées par le Courrier des Eaux, journal des plus futiles, certes, mais dont la lecture, pourtant, peut quelquefois n'être pas sans intérêt. Puis, quand on me croit réduite à merci par l'abandon et préparée aux coups de tête par le ressentiment, vous apparaissez à l'improviste dans ma solitude, vous me racontez je ne sais quelle fastidieuse histoire de voyage tendant à me faire admettre, sous une forme divertissante, la nouvelle de la mort d'Edward, que vous offrez allègrement de remplacer. En même temps, vous osez m'amener le stupide John, votre valet de chambre, sous un accoutrement d'homme d'église; vous dressiez la souricière d'un prétendu mariage religieux qu'on eût fait légaliser plus tard. Vous caressiez la chimère d'établir une intimité provisoire qu'Edward devait venir interrompre au moment le plus favorable pour proclamer le scandale et rendre un divorce inévitable. Après cet éclat, l'heureux Edward, conformément aux règles du Club, serait allé magnanimement proposer son coeur et sa main à Mme Clara Turlow, pour guérir la blessure faite à son amour-propre. Car vous êtes marié, monsieur Archibald Turlow! Et je crois savoir que Mme Turlow est une personne accomplie, sous tous les rapports, un modèle de beauté, d'esprit, de tendresse, ce qui vous rend peut-être moins excusable encore que l'ingénieux Edward...

--Je proteste!... essaya de madrigaler Archibald...

--Bien joué, messieurs, continua Mme Rowlands sans entendre, le piège était infaillible; mais, je le répète, j'étais avertie, je vous ai laissé faire autant qu'il le fallait pour justifier mes représailles, puis je me suis vengée, mais vengée, entendez-vous bien, avec toute l'ardeur et tout le raffinement d'une femme poussée à bout, d'une créature, aussi, dont le sang indien brûle les veines! Oui, je me suis assouvie, saturée, gorgée de vengeance par des moyens que vous ne soupçonnez pas encore et dont vous allez frémir...

Turlow sentit renaître son malaise d'après dîner et d'horribles soupçons l'assaillirent: il se demanda si Mme Rowlands tenait de ses aïeux la science autochthone des poisons subtils, traîtres, dévorants, torturants, irrémédiables...

--Alors, ce repas étrange, ces mets qui brûlent et déchirent?... interrogea-t-il, subitement hors de lui...

Les yeux bleu noir de Mme Rowlands se mirent à darder le flamboiement d'un regard de vipère.

--Ah! vous y songez, à la fin! Ce repas, répliqua-t-elle avec un petit rire assassin entre les dents, ce repas est tout pareil à celui que vous vous vantiez si gaiement d'avoir fait dans les neiges, il n'y a de plus que la réalité: vous venez de débuter avec succès dans l'anthropophagie; vous avez absorbé, d'un bel appétit, ma foi, votre très honorable collègue Edward Rowlands, vous l'avez dévoré tout entier, et je me plais à penser qu'il ne vous cause aucune désillusion quant aux qualités plutôt comestibles qu'intellectuelles dont vous le prétendiez pourvu.

Turlow blêmit; ses joues se plombèrent de teintes violacées:

--Un pareil crime, à propos d'un badinage! Ce serait hideux, ce serait atroce; ce n'est pas possible, non! je ne veux pas!...

Il délirait, puis se rebella, fouetté par la rage ou le dégoût, et supposa qu'on se jouait du léger trouble où l'avait mis le Champagne.

--Mensonge! cria-t-il, comment eussiez-vous commis ce forfait? Edward est vivant, il se cache dans une retraite ignorée de tous et que vous ne sauriez deviner.

Mme Rowlands, rassérénée, mettait une volupté de tigresse à tourmenter sa victime.

--Je vais vous convaincre d'un mot, interrompit-elle; sachez que la gracieuse Mme Turlow, votre épouse, fut ma complice dévouée dans cet «imbroglio;» nous échangions une correspondance, car notre liaison devait, à tout prix, rester secrète. J'ai su de la sorte qu'Edward, en «Débarrasseur» consciencieux, promenait chaque soir chez elle ses assiduités, de même que vous m'accabliez des vôtres. Edward a-t-il fait plus ou moins de progrès dans l'affection de Mme Turlow, je l'ignore; c'est un point que ma ravissante amie a finement évité d'élucider dans ses lettres. Quoi qu'il en soit, mon fidèle Hésékiah, le robuste rejeton des esclaves de mes ancêtres, avait l'ordre, hier, pendant la nuit, d'aller guetter M. Rowlands aux environs du Cottage de Mme Turlow,--le nommé John a rencontré, je crois, près d'ici, le même Hésékiah lorsqu'il se mettait en route.--Suivant mes instructions, il a bâillonné, garrotté et ramené sur ses épaules le chétif Edward Rowlands. Vous savez la suite...

Le doute n'était plus possible. Archibald, chancelant, éprouva derechef l'odieux effondrement intestinal.

--Des sels, de l'air, je meurs! vociféra-t-il pour la seconde fois!

Mais, comme tout à l'heure, ses cris n'eurent d'autre réponse que le retentissant éclat de rire de Mme Rowlands.

--Allons, j'ai pitié de votre faiblesse ridicule et de votre pénible digestion, dit-elle; regardez et soyez guéri!

Elle se jeta d'un bond sur l'autre rideau japonais, faisant face à celui de l'antichambre,--cette fois c'était une poignée de papillons d'or semés sur un ciel de satin azur:

--Entrez, il est temps, dit-elle au personnage dissimulé derrière la draperie. Et le personnage surgit aussitôt.

· · ·

Alors, tableau, mais tableau vivant! On vit paraître Edward Rowlands lui-même, en chair et en os, non débités à part, Edward sans aucune dissection et tel que la nature américaine l'avait facturé depuis trente et quelque cinq ans.

Tel quel, Edward Rowlands était, dans une gamme moins blonde, l'exacte réédition d'Archibald Turlow; même cachet de frivolité, même désinvolture de don Juan fashionable, même calvitie naissante et jusqu'à la parité du costume, donnant à leur camaraderie un air de fraternité.

Mme Rowlands riait toujours.

--Que signifie? demandait Turlow abasourdi...

--Cela signifie, s'écria joyeusement l'ex-défunt, que Mme Rowlands a su conduire à son gré la fameuse scène des surprises, des coups de théâtre, des flagrants délits de tout genre, comme nous disions au Club. Cela signifie, de plus, que Mme Rowlands est une femme d'esprit avec qui je suis trop heureux de pouvoir me réconcilier. Agissez de même auprès de Mme Turlow, mon cher, car je puis attester, certes, qu'elle est restée insensible à mes flagorneries, tout comme Mme Rowlands a dédaigné les vôtres. Allons, mon cher, il faut rentrer dans l'ordre et suivre le bel exemple de constance qui nous est donné.

Mme Rowlands riait de plus en plus. La comédie renaissait dans ce salon où l'étincellement des lustres renvoyé par les glaces rebondissait sur les tons clairs de l'ameublement et s'éparpillait en feux follets d'or, d'argent et de cristal sur les mille babioles des étagères.

Archibald s'épanouissait dans ce milieu festoyant.

Sa terreur apaisée faisait place aux sensations affriolantes qui suivent un excellent dîner arrosé de bons vins.

--Soit, dit-il, enfonçons-nous désormais dans les béatitudes de l'intérieur... Nous donnerons notre démission du Club, voilà tout...

Edward gonfla sa joue droite, Archibald clignota nerveusement de l'oeil gauche, signes maçonniques furtifs à l'aide desquels, sans doute, les deux clubistes s'affirmaient la sincérité de leur conversion.

Mais Mme Rowlands ne riait plus; Mme Rowlands reprenait brusquement la hauteur farouche, le visage fatal, le verbe cinglant du drame:

--Non, messieurs! vous n'en serez pas quittes à si bon prix, dit-elle, arrêtant l'éclair de ses yeux sur Edward; pendant votre absence j'ai porté ma cause devant un tribunal et le divorce a été prononcé en ma faveur. J'étais libre, je me suis remariée en toute hâte et, pour comble à votre humiliation, voyez celui que je vous préfère, admirez le remplaçant que je vous ai donné:

Elle secoua le timbre d'argent. Le rideau de l'antichambre se souleva: la face cuivrée d'Hésékiah se découpa sur le vol d'oiseaux de peluche bleue; Edward recula, terrifié, jusque dans l'essaim de papillons d'or.

Mme Rowlands rayonnait olympiennement dans l'orgueil de la revanche, elle s'écriait:

--Oui, ce sauvage en qui subsistent l'honneur et les vigueurs de ma race, c'est lui mon bien-aimé, c'est lui mon nouvel époux! Allons! Hésékiah! montrez que vous êtes le maître; chassez d'ici ces gens qui nous font horreur.

Les yeux d'Hésékiah devinrent comme des diamants noirs à reflets sanglants, ses dents de tigre jaillirent dans un rictus sinistre. Le mangeur d'hommes de naissance reparaissait, et l'on put craindre un instant que les dangers de cannibalisme appréhendés pendant tout ce récit ne dussent, au dénoûment, se réaliser.

Mais l'invincible Hésékiah fut longanime; il prit le coquet Archibald sous le bras gauche, le pimpant Edward sous l'objet pareil du côté droit, et transporta les deux gentlemen jusqu'au delà des limites du domaine en passant sous les verdures ondoyantes--alors effacées dans la nuit--du joli jardin qui bornait le Cottage.

Hésékiah soulevait sa double charge avec une souplesse telle que les deux «Débarrasseurs» croyaient planer féeriquement dans l'air embaumé de cette belle soirée d'été.

Ce fut, à vrai dire, la seule impression franchement agréable et saine qu'ils recueillirent au cours de leur mémorable aventure.

· · ·

Le lendemain, Mme Rowlands, en sémillant négligé d'excursionniste, entrait dans la salle d'attente pour le train du paquebot, en compagnie de son nouveau mari, tout rose, tout ravi, tout svelte, tout tremblant comme la légère fumée de la cigarette qu'il chiffonnait du bout des doigts.

Car il va sans dire que Mme Rowlands n'avait pas commis l'inconvenance d'épouser son intendant à la peau couleur de bronze.

L'élu de son coeur, celui qu'elle avait conduit à l'autel--la veille même, pendant le dîner d'Archibald--n'était autre que l'«essayeur» Capperoni, dont elle s'était éprise en raison de ses talents lyriques, et par reconnaissance aussi pour son empressement--très habile du reste--à trahir les secrets du Club.

Capperoni veillait à l'enregistrement des bagages. Mme Rowlands trépignait de joie folle; pourtant elle manifestait une certaine impatience, quand elle vit M. Vagatromba s'approcher d'elle.

--Hé quoi! tout seul?...

Le baryton semblait bourrelé de mélancolie, il était porteur d'un billet à l'adresse de Mme Rowlands; elle lut rapidement, au bruit de la cloche du départ:

«Pardonnez-moi, belle adorée, de ne pas suivre vos conseils jusqu'au bout. Hélas! fuyez en Italie sans moi! Je n'épouse pas M. Vagatromba, comme nous l'avions arrêté. Ce pauvre baryton est décidément trop candide, trop plein de bonhomie, que sais-je, trop barbu, trop chevelu, etc.; puis il a le tort grave de ne pas faire partie du Club des «Débarrasseurs.» J'épouserai, s'il vous plaît, votre «ancien,» le drôlatique Edward. Celui-là, du moins, fréquente assidûment cette trop naïve institution qui ne manquera pas de me débarrasser de lui dès que je manoeuvrerai dans ce but. Soyez-moi reconnaissante de vous venger ainsi tout à fait d'Edward et de me venger moi-même de mon ex-Archibald sans me lier trop longuement dans l'avenir.

«Votre meilleure amie,

«Clara Turlow.»

· · ·

Et s'il nous était permis d'armer cette innocente idylle d'une légère pointe d'immoralité, nous dirions qu'auprès de femmes intégralement charmantes comme Mme Rowlands et Mme Turlow, le Club des «Débarrasseurs» peut rendre de bien jolis services.... et volontiers nous ajouterions que le divorce est une excellente législation...

Mais, encore une fois, nous ne voulons pas froisser les âmes féminines.

UNE SOIRÉE IMPROVISÉE

Affreux temps ce soir-là!

Une poussière de neige, vaporisée en brouillard, fumait sur le pavé gras et s'imprégnait d'une âcre senteur de suie que le vent rabattait des toits.

Dans le quartier d'Old-West-End, cependant, nombre de promeneurs de divers sexes continuaient d'arpenter de long en long l'asphalte de la Grande-Avenue. Leurs silhouettes, par intervalles, émergeant de la buée, se découpaient dans la lueur de gaz roussie par la brume des quelques magasins restés ouverts.

Ces personnes, de sexes non pareils, dépensaient ostensiblement une certaine somme d'allégresse tumultueuse; elles articulaient, à cet effet, des rires, des cris, des fragments d'airs populaires; elles exécutaient, par groupes, une course folle à travers la cohue, ou bien l'une d'elles titubait, à part, quelques mesures d'une danse échevelée, avec force hurlements, miaulements, sifflements et autres excès d'orchestration individuelle.

C'était, il est vrai, le Nouvel An, Christmas, la Saint-Sylvestre, Carnaval, Célébration de Centenaire ou je ne sais plus quoi dans ce genre, et l'on n'ignore pas que, pour beaucoup de gens d'autant de sexes que le permet le fatalisme organique, ces coïncidences d'almanach entraînent inévitablement une sorte de propension automatique à la turbulence et à la jovialité.

Le plaisir serait alors dans l'air, prétend-on. J'essayai moi-même de me le persuader. Je remuai les jambes de manière à faciliter au trottoir la tâche de me guider doucement parmi la foule; je décidai de devenir sur l'heure très festoyant et, le brouillard aidant, je m'abîmai presque aussitôt dans une telle mélancolie poignante qu'il me fallut bien vite déserter le spectacle de la gaîté civique et prendre d'urgence la résolution de retourner en mon logis.

Avec mon âme et conscience, il fut alors stipulé que je passerais le reste de cette soirée dans mon campement de célibataire, que j'allumerais un bon feu, que j'apprêterais du thé considérablement fort, que j'incendierais ma plus volumineuse pipe arabe, que je dialoguerais dans l'azur avec mes chimères et mes espérances, et qu'enfin, jusqu'à l'instant de me mettre au lit, je m'abreuverais à cette coupe de délices philosophiques exigées de la solitude par quiconque se réfugie chez soi, dégoûté de la ville et de l'aspect prosaïque des plèbes et bourgeoisies en temps d'hiver, de givre et de fête nationale.

Par surcroît de sybaritisme, j'achetai sur la route une demi-douzaine de brioches toutes fraîches, lesquelles me furent remises coquettement enveloppées chez le pâtissier, avec supplément de sourires de la demoiselle de magasin, et, pressant le pas, je flairais à travers le papier l'alléchant parfum du régal à venir.

Je fus donc très satisfait de franchir l'entrée principale de mon domicile et de laisser entrevoir au garçon d'hôtel détenteur de ma clé la figure d'un grave et intéressant jeune homme avide de s'enfermer chez lui, sans doute pour étudier ou lire, précisément à l'heure où l'universelle frivolité se donne carrière au dehors.

Ému d'un distrait orgueil, je longeai le vestibule; mais avant de gagner l'escalier, je jetai, par les rideaux de mousseline d'une porte vitrée, un rapide coup d'oeil dans le salon qu'occupe au rez-de-chaussée le propriétaire de l'édifice dont j'habite les combles.

Très étrange, ce salon: un luxe rigidement sobre figurant quelque chose comme un pied-à-terre du Vide dans le Rien. Le gentleman-propriétaire entendait le confort d'une façon vraiment fantasque et cultivait l'originalité froide. Un lustre à gaz tombant d'un plafond blanc entre quatre murs blancs brisait sa lumière blanche au vernis miroitant du parquet; quelques chaises de canne aux maigres boiseries dorées se dressaient contre les parois; vis-à-vis de la porte vitrée une cheminée de marbre blanc encadrait d'austères lignes droites la plaque de cuivre d'un calorifère; au-dessus de la cheminée une glace étroite et haute s'encastrait dans la pierre et reflétait cet ensemble de pâleurs et de clartés; vers le milieu de la pièce luisait une petite table carrée de bois de rose où reposait, piqué d'un point lumineux dans son ventre noir, un encrier de cristal pourvu d'une plume de nickel. Et rien que ce strict nécessaire; partout la ligne droite, sèche ossature du défaut de coloris; rien de plus que cette représentation d'un Néant bien distribué et proprement entretenu.

L'habitant de cette excentricité à rebours était absent quand je passai, mais je me le rappelai tel qu'il se montrait souvent, dès le matin, sanglé dans une toilette correcte comme son Éden et cambrant, tout raide, sa taille exiguë et fluette, devant la petite table de bois de rose. Il promenait alors la plume de nickel sur un fin cahier cartonné et du bout de ses doigts grêles il fixait sur le papier ses inspirations littéraires.

Car, circonstance gaie, ce richard était poète à ses heures.

Il livrait aux feuilles volantes et récitait, non sans succès, dans le beau monde, de faciles chroniques, de légers proverbes, relevés d'on ne sait quel scepticisme affriolant et bénin de viveur millionnaire. Sévère d'attitude pour la sauvegarde de ses rentes et loyers, il s'annexait toutefois à la corporation des artistes et lettrés jusqu'au point d'y choisir volontiers ses locataires.

--Heureux homme! jeune, recherché, presque déjà célèbre, tandis que moi, modeste professeur de langues mortes, n'entrevoyant qu'aux lointains de l'avenir une notoriété d'écrivain substantiel...

Ainsi je méditais, gravissant les marches très lentement, comme pour amuser mon impérieux désir de me retrouver chez moi.

Au premier étage, je ne remarquai rien: l'ordinaire écroulement des gammes faisait trêve derrière la porte fermée. Le pianiste était parti.

--On se l'arrache aussi, celui-là, songeais-je. On admire sa virtuosité frénétique et son air exalté. Ce soir, sans doute, il triomphe dans un grand nombre de réunions; il agite, se tordant au piano, sa crinière astrale et répand, sur un tas de dames extasiées, l'éblouissement de ses arpèges...

Cette vision me hanta jusqu'au second étage où mon attention fut attirée par une joyeuse rumeur.

Il y avait réception chez ma voisine, la cantatrice, jeune étoile d'opérette, fort en vogue pour mille raisons, parmi lesquelles il serait injuste de ne pas signaler sa verve ébouriffante dans le «parlé» des rôles.

Ce devait être amusant, là-dedans! Une sourde, une lâche envie me prit de franchir le seuil. Je tendis une main vers le cordon de sonnette, je travaillais de l'autre main à caser le paquet de brioches dans une des basques de mon habit, et je restai dans cette attitude assez de temps pour avoir l'honneur de vaincre la tentation sans la fuir.

Rien, d'ailleurs, ne m'interdisait l'accès de ce nid parfumé: le gentleman-propriétaire m'avait naguère présenté à la diva, non seulement en qualité de voisin, mais sous le respectable titre de jeune homme d'avenir.

Mais, dès ma première visite, la toute belle exhiba tant de politesse meurtrière à l'endroit des gloires en germe; elle s'excusa--si cruellement pour moi--de méconnaître tout ce qui n'est pas homme, femme ou choses du jour!...

Certain matin, retour de bal, elle avait si peu dissimulé, dans l'escalier, le besoin de rire de mon raide individu descendant dès l'aurore pour une leçon de grec!...

Que devenir tout à l'heure si la jolie scélérate s'avisait de divertir sa compagnie à mes dépens?

Ce doute me fit tourner les talons; je m'esquivai, sans lambiner, cette fois; aucun prétexte de retard ne se présentait désormais, car, à l'étage au-dessus, je pénétrais chez moi et bientôt après, chaudement enfoui dans une robe de chambre, je contemplais d'un regard voluptueux sur ma table le paquet de tabac, la pipe arabe, le lot de brioches et le bol de thé sur lesquels tombait la paisible lumière de la lampe.

Je m'applaudis alors de ma sagesse, j'oubliai la féline cantatrice et je m'égarai dans le sentiment de ma supériorité sur la foule des badauds restés dans la rue.

Mais cette haute appréciation de moi-même cadrait mal avec une trop complète oisiveté: je guignai dans la pénombre, au-dessus du cercle lumineux de l'abat-jour, une étagère où reposaient fraternellement inclinées l'une sur l'autre, les oeuvres choisies des plus grands écrivains et philosophes. J'allais étendre le bras, m'emparer d'un volume et consacrer mon détachement du monde banal par quelques moments d'entretien avec l'un de ces sublimes esprits, quand un scrupule me troubla:

«Est-ce ainsi, me dis-je, que ces éminents génies utilisaient ou dépensaient les rares instants de liberté que leur laissait une existence souvent précaire? Leur stupéfiante fécondité n'est-elle pas la preuve certaine qu'en de telles heures ils méprisaient la contemplation, voire même l'étude, et labouraient à larges coups de plume le champ de leur propre pensée?»

--Oui, travaillons! m'écriai-je à haute voix, surexcité par la noble vérité qui venait de m'apparaître.

J'étalai sur la table un épais amas de papier blanc; je saisis à pleine main et trempai dans l'encre mon plus ample porte-plume, digne outil d'un puissant ouvrier, et je m'enhardis à mettre enfin sur le métier un énorme ouvrage dont le plan, depuis quelques semaines, se déroulait confusément dans ma cervelle.

Ce devait être un de ces vastes essais de logicien et de poète où s'affirme la doctrine personnelle d'un encyclopédiste et qui ramènent à la clarté d'un même point de vue théorique les énergies combinées de l'histoire, de la légende, de l'art, de la critique et de la science.

Le titre promettait de devenir quelque chose comme: La lutte du Réel et de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse.

Je calligraphiai sur-le-champ cette rubrique, bien que frémissant d'une honnête terreur à la prévision des inextricables développements que comportait un pareil sujet. Déjà l'ambitieux intitulé se carrait en copieuses majuscules au milieu du premier feuillet; j'allais, enfin, mettre à la voile sur l'océan de mes idées, lorsqu'un tapage subit, un charivari de rires et de cris retentit à ma porte.

J'eus le pressentiment qu'on venait me déranger et que mon inspiration s'envolerait du coup vers les limbes des chefs-d'oeuvre inconnus.

Hélas! il n'était que trop vrai!

On ouvrit avec fracas; des gens entraient. Je décoiffai la lampe et, tout ahuri, je ne discernai d'abord qu'une avalanche de couleurs, un flot de robes de soie, de satin, de dentelles, entraînant quelques habits noirs, et moucheté, par-ci par-là, de flammules d'or et de diamants comme dans un rayon de soleil.

C'était un torrent en toilette de bal; un essaim de femmes élégantes et de gentlemen souriant au plaisir d'une équipée imprévue et m'assourdissant d'acclamations tant soit peu railleuses; ma chambre était complètement prise d'assaut, tandis que gauche, effaré, saluant au hasard, je m'armai de méfiance quant au but caché de l'incident.

Je me gardai de demander aucune explication et m'apprêtais à déconcerter au besoin les mystificateurs par une réserve systématiquement courtoise; mais les éclaircissements arrivèrent d'eux-mêmes lorsque, après un gai froufrou de robes froissées, on se fut tassé tant bien que mal.

Les assiégeants avaient pour chef la sémillante cantatrice du second étage, flanquée du pianiste du premier et du poète du rez-de-chaussée; le reste de la troupe se composait d'un bouquet de reines et princesses de théâtre, escortées d'une demi-douzaine de notabilités du genre masculin et du sous-genre artistique ou littéraire, personnages dont l'insouciance habituelle s'aiguisait, semblait-il, d'une pointe de griserie.

Le brouhaha s'apaisant, ma doucereuse voisine daigna, de son propre mouvement, dévoiler les motifs de l'incartade:

«Elle avait, tout à l'heure, conçu le caprice de faire grimper sa compagnie à l'étage au-dessus, afin d'y surprendre, comme un corbeau dans son clocher, certain jeune homme trop prématurément grave et farouche....»

Ceci chantonné dans le son clair du rire, et souligné, à la ronde, d'une quantité d'oeillades assassines m'avertissait que je n'étais pas au bout des épreuves préméditées par l'aimable société.

Je barbotai dans une réplique filandreuse tendant à démontrer la joie pure que me causait l'apparition extraordinaire, imprévue!...

Mais je ne pus achever.... Mes bourreaux avaient hâte d'ouvrir les hostilités.

--Monsieur comprend le vrai bien-être! Admirez donc cette belle robe de chambre! s'écria l'une des dames, devinant le pudique embarras où me plongeait un vêtement trop intime, à grands carreaux jaunes sur fond vert-pomme, et l'impuissance de mes efforts pour garder, quand même, une pose majestueuse.

--Être à l'aise chez soi, chose adorable! dit un gentleman momifié dans le costume le plus étroit de la plus dernière mode.

--Et rêver seul, en buvant du thé! Quel charme! sifflota du ton le plus impertinent une autre dame dont le nez déluré, la lèvre charnue et l'oeil flambant promettaient tout autre chose qu'un naturel contemplatif.

La cantatrice se pencha sur la table comme pour analyser la façon d'une tasse de thé dans un ménage de garçon, et, par comble d'infortune, ses yeux tombèrent sur mon commencement de griffonnage.

--Ah! j'ai du remords, pour le coup, déclara-t-elle; vous travailliez, et nous venons vous distraire!... voyons! que faisiez-vous?

Il était trop tard pour conjurer son indiscrétion; je frémissais de honte et de rage au fond de mon être, tandis qu'étranglant son rire dans un verbe emphatique, elle lisait:

«La lutte du Réel et de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse.»

Elle souleva le feuillet entre ses deux mains roses et, non contente de déflorer le mystère de mes conceptions, elle découvrit aussi l'absolue blancheur virginale de toute la rame de papier.

Acharnée, la diablesse affecta de relire la pompeuse épigraphe, en soupesant doctoralement le sens de chaque mot; puis, avec cette précision machinale des êtres qui raisonnent à la volée, elle demanda:

--Pourquoi pas «la lutte de l'Hypothèse et de l'Idéal sur le terrain du Réel?»

Oh!... comme je compris alors cette sorte de haine qu'on a généralement pour les femmes d'esprit!...

Mais la portion mâle du cénacle ne résista pas non plus au plaisir de planter quelques épigrammes au flanc de mon amour-propre.

--Ne vivre qu'une oeuvre! c'est l'héroïsme du génie! proclamait l'un des journalistes présents, vénal ramasseur de bouts d'actualités, vulgaire «modiste» dont les travaux d'une heure obtenaient, parfois, des succès de cinq minutes.

--Honneur et gloire à de tels tempéraments voués au grand art! ajoutait avec des simagrées de respect un aquarelliste, mièvre illustrateur pour boîtes de confiserie et couvertures de romances.

Là-dessus le pianiste, hérissant son auréole blonde, se précipita vers un vieux clavecin dissimulé dans un des recoins de ma chambre, et tira des entrailles rouillées de l'instrument une folle pyrotechnie d'accords et de fioritures, magie d'improvisation où chantait le mépris de tout enfantement laborieux.

--Mais nous voici dans les questions littéraires, reprit le gazetier en s'adressant au gentleman-poète; ne serait-ce pas l'occasion de nous dire..., vous savez..., cette composition nouvelle?...

--Oui, oui! bien pensé! bravo! silence! écoutons! cria toute la troupe avec un empressement qui trahissait enfin le véritable dessein des conspirateurs.

En dépit de ma simplicité, je devinai leurs intentions, point par point:

Ligué contre mes fières croyances de lettré, le clan des initiés et amis comptait se divertir de mes impressions moroses à l'audition d'une bagatelle inédite, marquée au cachet des produits de salon.

La promptitude qu'on mit à se ranger en hémicycle en laissant autant que possible d'espace vide dans le milieu de la chambre acheva de prouver--au moins pour moi--que tous les détails de cette scène avaient été concertés avec une habile perfidie.

Le gentleman-propriétaire ne se fit pas prier et ne parut nullement se préoccuper d'obtenir mon autorisation. Il pouvait d'ailleurs agir sans formalisme et se considérer comme chez lui, jusqu'à concurrence de deux ou trois termes que je lui devais.

Oui, sans plus de gêne, on transformait ma mansarde en salle de théâtre, on s'apprêtait à lire ou à jouer je ne sais quelle pièce nouveau-née et l'on me réservait, à moi, les burlesques attributions du Bonhomme Public!

Accoudé sur la table, l'auteur se recueillit pendant quelques instants; la cantatrice prit place non loin de lui; le pianiste, resté au clavier, indiquait par son maintien que l'agrément de la musique se joindrait à la récitation; et moi, sans l'avoir cherché, je me trouvai installé de manière à pouvoir surveiller d'un seul coup d'oeil ces trois personnages et leur auditoire.

Le poète prit la parole au milieu du plus beau silence. D'un mot, il fixa le sujet, le lieu, l'action. Il s'agissait d'un mari monologuant dans un bal, tandis que sa femme, sous ses yeux, valsait, valsait encore, valsait éperdûment, avec une sempiternelle et infatigable série de danseurs.

La nuit s'achevait, les grisailles de l'aube blêmissaient déjà dans la trame des rideaux fermés et la dame valsait toujours, toujours, toujours....

Le mari, courbant ses révoltes au joug du bon ton, s'abstenait de toute attaque directe, mais il se rattrapait en généralités rageuses contre l'éternel féminin; il détaillait les considérants d'un réquisitoire nerveux contre la monogamie compliquée de dandysme, et, sous le sourire glacé d'un calme trompeur, ce fut un débordement crescendo d'allusions cruelles, d'insinuations vengeresses, de colères bleues et de points sur les i que le pianiste accompagnait à la sourdine d'insidieuses variations sur le thème d'Il Baccio.

La cantatrice, pendant ce soliloque, esquissait par quelques gestes le rôle muet de l'épouse et traduisait, à ravir, les airs enivrés d'une mondaine qui, tout en tourbillonnant dans la musique et la lumière sur un fond trop rapproché d'habits noirs, observe à la dérobée l'ombre conjugale au front de son tyran.

En somme, je ne notai rien de neuf dans ce tableau trop connu des fades tracasseries entre époux, mais, j'en convenais à part moi, ces redites se pomponnaient d'une forme heureuse, la phrase était svelte, le mot frappait droit, le trait s'accrochait vibrant et scintillant comme une aiguille.

Les amis de l'auteur applaudissaient avec furie, et volontiers je faisais chorus; mais cela ne suffisait pas et, à chaque ovation, des regards s'arrêtaient sur moi comme pour morigéner mes secrètes résistances:

--Avouez, semblait-on dire, que ces boutades sans prétention renferment beaucoup de vérités; avouez que, pris sur le vif de la vie élégante, ce souriant impromptu soulève autant de questions fondamentales que n'importe quel lourd volume de cuistre!...

--C'est enlevé d'après nature, mimait l'aquarelliste fouettant l'air d'un coup de pouce.

--C'est du Tout New-York et non de la solitude, décrétait la mine cassante du chroniqueur.

--Le coeur humain n'a pas de robe de chambre, minaudait la petite dame au nez positiviste.

On redoublait de transports et le pianiste persistait à moduler mezza voce, car la fantaisie du poète-propriétaire avait une suite: le monologue s'achevait en une comédie.

Brusquement l'auteur personnifiant «Monsieur» se levait et se dressait devant l'actrice figurant «Madame.»

--Après tout, chère amie, disait-il exagérant l'excès des politesses, pourquoi n'accorderiez-vous pas aussi, comme au reste des peuples, un tour de valse, à moi, votre seigneur?

--J'attendais qu'il vous plût d'user de vos droits, répondait-elle, jouant le reproche tendre.

Et s'enlaçant, lui pimpant, mais mince, elle plantureuse, mais légère, ils tournoyèrent, coquets, souples, corrects, sur les trois temps du rythme.

L'air d'Il Baccio tremblait en trilles émus et «Madame»--bonne comédienne, décidément, la voisine--semblait, du fond de la valse légale et légitime, semer sur ses admirateurs les mêmes sourires extasiés par lesquels, tout à l'heure, elle irritait son conjoint dans le flagrant délit de la valse consommée à l'état de fruit défendu.

Au demeurant, ils valsaient leur querelle de ménage, à raison d'une phrase par mesure; radieux, en apparence charmés l'un de l'autre, ils poursuivaient une causerie où chaque madrigal de l'homme enfonçait une égratignure, où chaque flatterie de la femme couvait une rancune hypocrite.

Plus que jamais, les spectateurs se délectaient de ce marivaudage à canifs tirés. «Monsieur» déversait des ironies sataniques; une résignation bleu de ciel coulait des réponses de «Madame» quand, tout à coup, mordue à l'âme par l'injure, une flamme de haine lui sillonnant l'oeil, «Madame» arrachait de sa coiffure une longue épingle d'or, et de la pointe, luisant au bout de ses doigts effilés, elle fouillait à petits coups, à tout petits coups secs et rapides, dans le coeur du mari.

Le stylet--je ne sais par quel artifice de théâtre--ressortait pourpre, comme inondé de sang.

La valse mourait pianissimo. Le mari, toujours cuirassé d'aménité suprême, s'inclinait en manière de remerciement et, dès qu'il s'éloignait, «Madame,» exaltée par la volupté des représailles, trottait l'arme sanglante à ses lèvres et murmurait, comme secouée d'un frisson tragique:

--Oh! cela est bon!...

Certes, il y avait quelque hardiesse dans ce cri du coeur, dans cette façon de symboliser les inimitiés latentes du mariage, la lutte amère et sans merci des divers sexes contre l'esclavage accouplé du statut matrimonial.

Et pourtant l'auditoire parut refroidi; les applaudissements s'éparpillèrent hésitants. Ce n'est plus ma contenance qu'on observait avec une arrière-pensée de critique, mais celle du poète-gentleman et de son interprète. On s'attendait à l'inévitable baiser final de toute jolie brouille de proverbe. Un coup de poignard, fût-il à coups d'épingle, mettait en déroute les habitudes et traditions.

Je goûtai la joie intérieure d'une sorte de revanche:

--Ah! vraiment! pensais-je en mirant du coin de l'oeil l'auteur-propriétaire passablement dépité, autre chose est de broder de brillants pastiches selon le goût du jour, ou de tendre à l'art sincère et de viser à la profondeur: Il faut choisir!...

L'actrice--forte de son expérience de la scène--flaira le fiasco et tenta de «ramener la salle» par un dénouement moins violent.

D'un geste subit elle rompit l'une de mes brioches,--niaisement étalées en pyramide sur la table;--elle feignit d'essuyer le sang de l'épingle d'or à cette friandise; puis, caressant l'assemblée d'un regard de fausse ingénue, invoquant la camaraderie des hommes et surtout la complicité des femmes, elle se mit à grignoter, lente, gourmande, et chantonnant, sur un air connu cette fois, de l'accent le plus familièrement enjoué:

--Ah! se venger, mesdames, voilà le plaisir!...

Thème, pour le pianiste, de quelques brillantes mesures de finale.

Cette version était mieux troussée, mais la précédente avait porté coup. On répudiait, à l'unanimité, la prétention d'allumer l'éclair du drame aux étincelles d'une bluette. Les félicitations accordées à l'auteur manquèrent définitivement de cordialité; la compagnie s'éclipsa silencieuse comme s'efface une nue et, sortent le dernier de ma chambre, le propriétaire-poète me serra la main de l'air demi-noyé d'un artiste surnageant au demi-succès.

J'avais tout lieu de redouter qu'à la suite de cette affaire il ne me réclamât ses termes échus dans le délai le plus prochain, et sur cette prévision je me couchai fort sombre en rêvassant aux mille épisodes de cette soirée:

Je revis le brouillard de la rue en fête, où j'avais rôdé sans but.

Je gémis sur mes projets d'isolement et de travail si soudainement troublés.

Mauvais augure!...

Jamais, sans doute, le fameux traité de l'«Idéal et du Réel» ne serait achevé! Qui sait, même, si je le commencerais pour tout de bon?...

Écrire de gentilles balivernes, comme le gentleman du rez-de-chaussée; effeuiller dans l'éclat des salons les primeurs de cette muse badine; capter les suffrages des jolies femmes à la mode..., contraindre, triomphant, cette cantatrice elle-même à quelques heures d'amour... Combien cela vaudrait mieux, certes, que les mornes soucis des élucubrations doctes!...

Et comme elles avaient impitoyablement plaisanté de moi, ces mêmes jolies femmes! Comme elles avaient bafoué ma robe de chambre..., mes modestes plaisirs d'intérieur!...

C'est donc grotesque, un jeune homme sérieux? appréhendri-je pour la première fois.

Vive le mariage, en ce cas!...

Mais quoi? si la comédie de tout à l'heure disait vrai? Si l'épouse, la femme sans fin, n'est que vanité, motifs de valse et coups de griffes?...

Bref, je soufflai ma bougie et m'endormis navré, bourrelé de tristesse, peut-être avec une secrète envie de ne me réveiller jamais...

Le lendemain, pourtant, je fus sur pied au premier soleil. Le devoir et une leçon de grec m'appelaient.

En descendant l'escalier, j'entendis une rumeur au second étage. La réception de la cantatrice avait duré jusqu'au jour; la porte s'ouvrit; quelques-uns des retardataires prenaient congé.

Je m'efforçai de fuir inaperçu, mais un petit rire grêle, acerbe, odieux, frappa mon oreille et me poursuivit jusque dans la rue....

La diablesse, sans doute, m'avait vu passer!...

UNE NOUVELLE MÉTHODE JUDICIAIRE

On sait combien se sont attisées, en ces temps derniers, les polémiques des journaux par rapport à l'application continue, régulière pour ainsi dire, de la «loi de lynch» dans les régions ouest et nord des États-Unis.

La majeure partie du monde civilisé réprouve hautement ces primitifs procédés de justice sommaire; mais dans le susdit Far-West, à travers les fraîches étendues prairiales, parmi les jeunes peuplades pressées de fixer leurs soudaines institutions et d'imposer leurs droits essentiellement litigieux de premiers occupants, ce même système de hâtive répression rencontre d'obstinés défenseurs.

D'après ces derniers, le lynch répand, en l'absence de police effective, une utile terreur: il annule les chances d'impunité que laisse aux scélérats l'hésitante jurisprudence des tribunaux imparfaitement établis; il oppose, enfin, un état de guerre perpétuel à la tourbe d'aventuriers et d'écumeurs, toujours prête à s'abattre sur le berceau des naissantes républiques.

Incidemment, les mêmes apologistes font valoir l'impression moralisante de ces fougueuses vindictes de l'emportement populaire. C'est un sublime effet de l'instinct social, prétendent-ils, que cette subite entente des masses pour la défense de l'intérêt commun.

C'est un merveilleux spectacle, arguënt-ils encore, que de voir, à la première nouvelle d'un forfait, l'humaine cohue soulevée comme un brusque coup de mer dans le vent de la fureur:

Vol, viol ou tuerie, l'auteur du crime est détenu, l'enquête s'ouvre, le verdict se prépare... Allons donc! formalités vaines en ces terres vierges! Le mot d'ordre se répand comme une flamme: les hommes, les citoyens, les clubs de conjurés, les bataillons de vengeurs, des phalanges de viragos, en armes, à pied, à cheval, accourent de tous les horizons. C'est la nuit, la nuit tragique des aréopages hors la loi. Le rendez-vous est devant la geôle. On extirpe le captif des mains saignantes des sbires, et, d'arrache-pied, on l'accroche, muet, morbide, cauchemardé, râlant, au réverbère du prochain coin de rue, aux branches du premier arbre de la route. Justice est faite. La foule qui n'est que hâte et silence s'efface, anonyme. Le cadavre, dans son suaire d'ombre, s'étire seul, noir, maigre, très long...

· · ·

Certes, le fait divers ouvre, ici, les larges ailes du drame et le goût du pittoresque trouve pâture à ces rudes épisodes.

Mais les adversaires éclairés du lynch opposent de solides raisons à ces considérations de pure esthétique yankee. Ils représentent notamment que l'importateur de ce régime pénal vers la fin du XVIIe siècle, M. John Lynch lui-même, le rigide magistrat irlandais, ne requérait de telles mesures d'exception qu'en des circonstances bien précises de flagrant délit, tandis que ses imitateurs actuels prétextent trop souvent des charges les plus dubitatives et semblent n'avoir à coeur que de rompre, par de vertueux intermèdes d'exécutions capitales, la monotonie de leur agreste destinée, d'ailleurs dépourvue d'autres genres de distractions.

Il est, de plus, insinué que les attentats ainsi châtiés dépassent d'ordinaire les limites d'une aptitude individuelle et démontrent une collaboration. D'où l'on peut conclure que de nombreux affiliés, anxieux d'étouffer le risque de révélations subséquentes, s'empressent de rééditer l'holocauste du bouc d'Israël en nouant la corde au cou du moins subtil d'entre eux.

· · ·

Pris entre mille, ces quelques arguments caractérisent suffisamment, pour nous, le fond du débat, enfin envenimé de tant de violence que les législatures des États les plus notoirement imputés d'inertie dans la question, n'ont pu se défendre à leur tour de s'émouvoir. Des projets de réforme ont été mis à l'étude avec une ardeur fouettée d'émulation à tel point que les autorités judiciaires du Dacotah, premières arrivées dans cette course au progrès, ont eu, dès ces jours-ci, l'honneur d'introduire, en séance solennelle d'inauguration, un mode entièrement inédit de procédure dont les résultats juridiques et scientifiques auraient offert, au dire d'un journal de là-bas, le plus haut intérêt.

Le sujet aux dépens de qui se réalisait cette première expérience était un coureur de proie, un trappeur avéré du nom de Will Jyns, inculpé d'un incendie de «ranch» après meurtre probable des résidents mâles, derniers outrages supposés sur tout ou partie du personnel féminin, puis présumable soustraction du total de numéraire accessible. La dissipation des espèces monnayées et le cinéraire anéantissement des victimes ou témoins ne laissaient subsister d'autres motifs de conviction que la présence estimée infortuite du comparant sur le lieu du sinistre.

En elle-même donc, indépendamment de l'attrait des innovations judiciaires, la cause affectait les palpitants aspects d'une affaire à sensation. Puis ce procès remuait de fond en comble les passions vitales, il résumait les moeurs rageuses des êtres disséminés dans ces immenses landes de hautes herbes balayées de brouillards où d'alertes spéculateurs acquièrent à vil prix et défendent, l'arme au poing, seigneurialement, le «ranch,» l'énorme agglomération de pâturages et de troupeaux; où le rôdeur, l'émigré, l'affamé chercheur de fortune commet le rapt en gros du bétail qu'il essaie d'aller détenir et de faire féconder au loin, dans la solitude verte, plantureuse, libre! Oui, le souffle de haine respiré dans cette aire d'éternelle bataille entre accapareurs et bandits s'embrasait à l'occasion de cette mémorable instance. Mais avant d'en raconter le dénouement,--assez bizarre, on va le voir,--il convient de spécifier brièvement, à l'exemple du journal cité plus haut, la nature des modifications décrétées par la magistrature du Dacotah.

La principale préoccupation de ces jurisconsultes d'élite--nous prenons ce mot d'élite dans le sens que lui prête le mandat électoral américain--avait été de ne pas aller imprudemment à l'inverse des idées reçues et de retenir autant que possible dans leur révision tout ce que les précédents errements comportaient de rationnel.

Or, on ne saurait contester à l'expédient du lynch le mérite positif d'une économie de temps et de dollars par la promptitude executive et par l'absence des budgétaires débours, sans compensation, qu'exige l'hébergement à long terme des condamnés. Il était urgent que les mêmes avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs, consultés sur ce point en de secrètes délibérations, les lyncheurs les plus éminents ou les plus influents du pays s'étaient montrés inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque intégralement, quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le réconcilier avec ses détracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de légalisation.

La marche à suivre se trouvait, dès lors, strictement tracée: Il fut convenu que, dès le crime commis, l'alarme instantanée du réseau télégraphique manderait l'administration pénale de tous grades à Cheyenne--c'est le joli nom adopté pour l'essai de future capitale du Dacotah.--Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des assises, de la cassation, ainsi que le juré désigné par la majorité des détenteurs terriens et le commissaire d'État subsidiairement investi du droit de grâce, devaient se rendre, sans désemparer, au Tribunal par l'ultra-vitesse réalisable de locomobilité. Au centre d'un vaste amphithéâtre réunissant la susdite hiérarchie et la foule, le prévenu, transféré sans délai de la scène du crime sur celle de l'expiation, figurerait sur un siège compliqué, d'un mécanisme à hauteur de nuque, dit «guillotine horizontale» et récemment breveté. Le bourreau se tiendrait prêt à pousser le ressort de cette invention et, pour comble de modernisme, un médecin légal, ou physiologiste assermenté, avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant d'activité cérébrale, les observations scientifiques qu'il est devenu d'usage de noter en pareille circonstance.

L'ensemble de ces dispositions abréviatives se corroborait de considérants propres à déterminer la dialectique intime des magistrats. Il était stipulé, par exemple, que chacune des Cours serait représentée par un seul titulaire, attendu l'indispensable nécessité d'éviter les retardants conflits d'appréciations. Par les mêmes motifs, un unique délégué revêtu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand Jury composé des notabilités les moins transigeantes de la classe capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du réquisitoire et de la défense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts contraires laissent la cause en l'état et n'aboutissent qu'à l'usure du temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances prétendues atténuantes, telles que faiblesse d'entendement, éducation perverse, misère éperdue ou toute autre anomalie inhérente à la personnalité de son client. Or, les confectionneurs de la réforme avaient rigoureusement résolu de passer outre à n'importe quelle concession dans ce sens: Leur théorie tendait à terrifier les aspirants-malfaiteurs et non à susciter la vocation, à développer l'expérience des gredins par une absurde publicité d'abondants détails sur les forfaits commis. La situation privée ou les aptitudes caractéristiques des délinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets de minime importance, comparativement à cette suprême manifestation d'intérêt public: la peine capitale érigée en exemple? Au cours des délibérations, nos honorables légistes s'étaient arrêtés, sur ce chapitre, aux décisions «lyncheuses» les plus radicales: ils n'avaient pas redouté de dédaigner, au préalable, comme autant de déclamations intéressées, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient à l'avenir. Les exécutions éventuelles d'innocents personnages et leur réhabilitation posthume semblaient presque souhaitables à ces impassibles doctrinaires, en ce qu'elles associent au crime l'idée, exacte au fond, d'une solidarité sociale et proclament ainsi dogmatiquement la préjudicielle efficacité du droit de punir.

Aucune défaillance subversive n'altérerait donc la rigueur du tribunal, uniquement chargé d'estampiller le lynch d'une décente apparence officielle. Le cérémonial enfin admis assurait un superlatif excès de précipitation. Chacun des magistrats spéciaux n'avait à dire qu'un mot pour formuler son arrêt respectif. L'énoncé du crime, la condamnation, le refus de recours et de grâce voleraient ainsi de bouche en bouche en une seule phrase à peine prononcée que déjà le médecin expert questionnerait la tête décollée par le bourreau...

· · ·

Après ces explications en guise de préface au procès de Will Jyns, le précité journal de l'Ouest rapporte de l'audience le récit suivant dont on appréciera, croyons-nous, la frappante concision:

«L'amphithéâtre est bondé. Le respectable corps judiciaire prend place sur l'estrade en face du public.

«Le délégué des jurés se tient à gauche, le commissaire d'État à l'autre extrémité. Flanqué de l'instruction et de la cassation, le président des assises siège dans le milieu.

«Plus loin, à droite, devant le médecin et l'exécuteur restés debout, on aperçoit de trois quarts le farouche Will Jyns, lié par des câbles au célèbre fauteuil coupe-tête dont l'ingénieux siège-cercueil s'ouvrira tout à l'heure pour engloutir le corps...

«Livide et déprimé, salement enduit de barbe, le profil de Jyns convulse un sourire qui peut, au choix, s'interpréter comme un indice de cynique forfanterie ou de stupidité sans fond.

«Cet équivoque rictus produit une impression irritante sur l'auditoire. Que résultera-t-il de ces simagrées d'astuce ou d'hébétement? Va-t-on s'apitoyer sur ce pleutre, le questionner, écouter ses aveux? la fameuse réforme n'aboutira-t-elle qu'à d'odieuses mystifications! Sombres, les lyncheurs sérieux sont sur le qui-vive et, de son côté, le groupe des trappeurs, anciens collègues supposés de M. Jyns, dissimule mal son intolérance à l'égard de toute tentative d'interrogatoire confidentiel. Une méfiance se déchaîne proche de la fureur; des revolvers apparaissent dans toutes les mains; peu s'en faut qu'en cet instant d'exaltation on n'inflige, sur place, un lynch préventif à toute la séquelle judiciaire. Le tumulte tourne à l'orage, lorsque, au coup de cloche annonçant l'ouverture des débats, le silence s'établit, le silence sans souffle d'une foule devant le drame imminent.

«Et comment noter ce drame en sa promptitude d'éclair?

«--Meurtre, viol, incendie.--La mort.--Oui.--Pas de grâce,» articulent les magistrats d'une voix collective.

«--Mais, mais...,» proteste dans l'étranglement mécanique la tête de Will, que déjà le médecin invite à s'expliquer d'une façon posthume...

«Illusion, ou vérité saisie au vol! Le reste du grognement guttural semble continuer d'errer entre les dents jaune de W. Jyns. La vie?... oui, elle palpite encore sur cette grimace tuée, elle accentue, plus pincé dans la pâleur verte du «raccourci,» le sourire gouailleur ou niais, au choix; la clameur commencée achève de couler des lèvres béantes: on jurerait qu'un tressaillement de la langue glousse d'agonisantes syllabes... La science tient-elle une solution? Atteste-t-elle, cette tête tranchée, l'affreuse attardance de la pensée et de la douleur au vif du centre nerveux?

«Tel est le doute de la foule qui se retire, au reste enchantée de l'excellent fonctionnement du système. Jyns a-t-il parlé vraiment? Ceux qui l'affirment ne cherchent-ils qu'à faire des dupes? Ceux qui prétendent le contraire méritent-ils croyance?

«Les opinions les plus diverses circulent. Les gens de bon ton, les lyncheurs de marque penchent pour la négative et se bornent à conclure que, de toutes façons, Will Jyns était d'âme trop basse pour trouver à dire quoi que ce fût en un si solennel moment.--Il était incapable, ce guillotiné, d'un pareil coup de tête,--ajoute-t-on avec dédain.

«Mais au sein du populaire, parmi les présumables ex-affiliés du défunt, on se plaît à raisonner différemment. De ce côté surgit, s'élève, grandit une légende appelée à s'accréditer glorieusement au lointain des prairies et d'après laquelle le généreux Will, témoignant passagèrement d'une finesse au-dessus de son éducation, aurait détaché, d'un verbe clair, à la face de la science et de la justice, cet aphorisme...

«--La mort garde son secret!...»

Parole simple, mais exacte, résumant peut-être, ou peu s'en faut, la philosophie de tous les genres de lois de lynch.

LA PHILANTHROPOPHAGIE

C'est hors de doute que «les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie.» Il n'y eut, de mémoire d'homme, nul aliment plus savoureusement économique sur la table du pauvre. Soutenue par ses cinquante ans de succès, l'affirmation s'est inscrite au verso de toute gazette; elle s'est étalée à la fresque le long de tout mur disponible; elle a flamboyé en traits de gaz sur la nuit de toutes les capitales habitées. Le cri de réclame est ainsi devenu proverbe, enguirlandant de gloire et de popularité la «marque de fabrique,» le fond de baril où se découpent la face maigre, le toupet-panache, les favoris blanc-de-sel, le regard pensivement outre-marin de Jonathan Gulf, l'inventeur, le propagandiste, l'âme, le «moi» (and Co.) de cet inouï commerce de conserves, réputé le plus aurifère trafic de tout le marché contemporain.

A préciser les infinis millions écrémés par Jonathan sur l'article on noircirait de chiffres plusieurs de ces feuillets, mais, peu récréative, une telle algèbre risquerait aussi de décourager nombre d'individus en peine de réaliser même un dollar, bien qu'à l'aide d'expédients d'un ordre peut-être plus intellectuel que celui de l'alimentation en gros....

Il sera donc plus attrayant de parler tout de suite du sujet de la présente: oui! plus attrayant de s'occuper immédiatement de l'ex-madame Gulf-Fitzgerald et de son entrée sensationnelle à la tribune oratoire--devant l'élégant et nombreux public de la Société de Tempérance.

Réduction jusqu'à présent contenue des plastiques de sa maman, l'exubérante Mme Fitzgerald (qui prend place comme porte-respect derrière elle sur l'estrade). Mme Mary Gulf déferle encore aujourd'hui tous les attraits d'une jeune beauté de vingt-cinq ans à trente-deux. Sa stature haute, sa gorge prodigue, ses blanches épaules, sa souplesse dans le corset sont d'une déesse yankee qu'on rêverait de loger dans la conception d'un Olympe américain.

La littérature des États-Unis est, en effet trop dépourvue de ces gracieux moyens d'idéalisation que les vieux mondes empruntent à leurs Ossians, Testaments, Nirvanas et autres Théogonies respectives. Le projet d'une Mythologie à la Barnum mériterait d'être mis à l'étude. Il y a là bien des ressources, telles que Franklin comme aiguilleur de la foudre, avec l'apollonien Édison, allumeur de soleils électriques: et pour Minerve la rigide Mme Beecher-Stowe, douée des facultés de prêche..., l'emploi des Vénus pouvant galamment être laissé disponible jusqu'à l'apparition de Mme Mary Gulf devant la Société de Tempérance.

Mais sans plus d'emprunts à l'hellénisme, les nombreux «reporters» présents dans l'amphithéâtre peuvent noter que la ci-devant Mary Gulf a les yeux du plus frais bleu d'océan, une chevelure incendiairement blonde, des lèvres telles que des roses de printemps où fondrait en perles de lumière un peu de neige matinale,--le tout avivé par une expression spirituelle d'où la parole semble hâtée de s'envoler et par cette jolie désinvolture mondaine qui lui permet de sucrer, du calme le mieux joué, le conférencier verre d'eau.

On s'explique donc l'empressement de la gentry pour cette réunion trimestrielle et l'on devine l'extrême curiosité qui s'agite derrière les lorgnettes braquées par la foule des robes de dentelles et des habits noirs.

Que dira-t-elle? D'où lui vient le caprice, étonnamment imprévu, de s'exhiber ainsi dans l'emploi des «lecturers?» Quels sont ces prétendus Souvenirs de voyages, inscrits au programme de la séance? Saura-t-on les vraies causes du récent divorce de Mary d'avec le richissime et trop vieux Jonathan--en admettant qu'une sénilité si disparate ne soit pas une cause suffisamment légale de séparation?--Saura-t-on pourquoi la resplendissante patricienne est sur le point de se remarier avec Stream and Co.--une maison seulement débutante dans la concurrence des boeufs salés.--Hé quoi! le mièvre et blondasse petit Robinson Stream, assis là-bas, tout faux-col, à l'avant-scène?...--Oui, lui-même! le pauvre ami!...--Pas possible?...

Le brouhaha grandissant de ces commentaires s'arrête net. Mme Gulf s'apprête à parler: elle parle et, vraiment, du plus joli timbre brillante de rire. Les «reporters» n'ont que le temps de saisir au vol la substance des télégrammes:

«L'excursion dont l'oratrice désire faire le récit s'accomplissait l'année dernière, explique-t-elle, en la compagnie d'un très respectable vieux gentleman qu'on ne nommera pas afin d'épargner sa modestie, mais qui, l'on ne saurait le méconnaître, s'est acquis par d'incessantes importations de victuailles exotiques une indestructible notoriété dans tout l'univers commercial!...»

Egayé, le public jette un coup d'oeil unanime vers le fond de la salle. Une colonnette dissimule la frêle identité du caduc M. Gulf dont il ne déborde que les pointes des deux favoris au ton salin, à peu près l'hiéroglyphe mural des écoliers barbouillant de mémoire le type abrégé de Jonathan....

«On s'était embarqué, continue Mme Gulf, sur le magnifique steamer commandant la flottille que ce notable expédie annuellement vers ses propriétés d'exploitation, immenses territoires des Polynésies plus ou moins australiennes, situées aux dernières limites du plus extrême Occident.

«Il serait agréable, à coup sûr, d'évoquer dès à présent, par une description, ces terres vierges à peine connues des géographes, ces somptueux océans d'herbages où le bétail si démocratiquement conservable prodigue son innocente et luxuriante fécondité. Mais, pour plus de clarté, la conférencière doit émettre au préalable, sur les usages de ce pays, quelques considérations d'une nature pour ainsi dire sociale, qu'à défaut de toute compétence technique elle effleurera, du reste, avec le plus de brièveté désirable, bien qu'il s'agisse, à la vérité, d'une méthode de législation tout à fait hardie et du caractère d'originalité le plus marqué:

«Devenu propriétaire exclusif de ce populeux archipel, le notable en question.... Mon Dieu! qu'on me permette de persister à le désigner de la sorte, jette l'oratrice au sourire de la salle, dans une parenthèse ponctuée par l'absorption de deux cuillerées d'eau sucrée..., le notable susdit se propose de faire cadeau de sa colonie au gouvernement de l'Union, espérant que par ce don fastueux il hâtera l'accomplissement du plus ardent de ses désirs: l'élection à la présidence des États-Unis!...»

--Oh! Oh! Silence! Écoutez! «Hear, hear!» La brusque révélation de cette candidature suscite une jovialité décidée, tandis que, vexation ou bouleversement, les pointes de barbe de l'éminent J. Gulf semblent la proie d'une espèce de crise.

«C'est en raison, justement, de ces visées présidentielles, poursuit l'oratrice, qu'il convient d'examiner un instant le point de vue politique indiqué tout à l'heure.

«Seigneur et maître de plusieurs millions d'âmes, le grand négociant dut les assujettir au frein d'une constitution. Sa souveraineté ne pouvait se maintenir qu'à ce prix, mais, au premier aspect, la tâche se hérissait de difficultés singulières. Les indigènes cédaient, résolument, avec une égale passion, à deux courants bien opposés: ils cultivaient en même temps la civilisation et l'anthropophagie; ils recherchaient les raffinements les plus délicats de l'existence moderne et s'obstinaient, par goût non moins que par tradition, au vieux cannibalisme des aïeux!

«L'accord de pareils contrastes ne pouvait se réaliser que par un extraordinaire génie législatif dont, heureusement, le nouveau monarque (assisté d'un habile conseil d'actionnaires) se trouva pourvu. Simplement d'ailleurs il procéda de ce principe que les meilleures lois sont celles qui s'adaptent aux tendances et préjugés des peuples qui les subissent. On promulgua, dans ce sens, un code pénal et civil composé d'un petit nombre d'articles rationnels et décisifs: et les insulaires acquirent bientôt l'heureuse certitude que ce régime, plutôt régulateur que réformiste, avait pour but arrêté le développement de leurs instincts de race....»

L'oratrice, dont la bonne humeur semble chatouillée d'un coup d'épingle d'ironie, promet d'esquisser rapidement, au hasard des souvenirs, ces curiosités organiques et leur application dans les moeurs.

«Assurer l'approvisionnement autophagique et national, telle était, poursuit-elle, la préoccupation dominante du législateur. En conséquence, tout indigène était tenu de mourir pour son pays et cette clause, prise à la lettre, n'affectait pas, comme ailleurs, un sens de détachement et de vaines protestations platoniques. On mourait, mangeable, à quarante ans révolus, époque où dans la pleine maturité des chairs l'âme s'éteint volontiers aux illusions.

«L'inutile fardeau de la vieillesse fut ainsi supprimé, sauf pour la caste des administrateurs chargés du souci gouvernemental, sorte d'aristocratie sénatoriale formée, cela va de soi, par le notable et ses associés. On prit soin, toutefois, d'ôter toute apparence d'arbitraire à ces macabres destinées des masses; on les revêtit d'une surface de légalité, grâce aux tribunaux devant lesquels les insulaires, sans exception, étaient astreints à comparaître à tour de rôle et, jugés coupables sur n'importe quel méfait petit ou grand, encouraient invariablement la sentence capitale, mais par pure forme, avec exécution ajournée jusqu'à l'âge comestible.

«Le délit le plus souvent imputé devant ces juridictions était celui de jalousie ou d'opposition contre les promiscuités nécessaires. Les crimes de cette nature se décrétaient de haute trahison, car le Code civil avait placé le mariage à l'abri de toute entrave morale et de toute police contractuelle ou restrictive. Sauf empêchement physiologique, la nubilité déterminait en toute rencontre l'exercice de l'union conjugale, non seulement libre, mais strictement obligatoire. Il était interdit aux divers sexes en présence de ne pas aimer, séance tenante. Les promenades, les réunions de théâtre et de cafés-concerts, les bals et fêtes publiques, etc., fournissaient aux représentants de l'autorité l'occasion d'imposer la pratique de ce rite, d'ailleurs amusant. On assurait, ainsi, l'accroissement du populaire, résultat recherché avec plus ou moins de désintéressement et de raison par les économistes des centres industriels ordinaires, mais vraiment indispensable dans les régions cannibales où le prolétariat figure un objet immédiat de consommation.

«Au prix de quelques charges dans ce genre anodin, le peuple coulait une existence aisée. Il n'était guère tenu qu'à pulluler bibliquement au profit de la sustentation concitoyenne. L'idéal des plus récents socialismes semblait dépassé. Les femmes seulement occupées de toilette appréciaient, comme il le méritait, leur joli privilège d'inconstance permise et sans remords. Les hommes relevaient leurs loisirs par d'intelligentes distractions et se rachetaient du labeur forcé des autres plèbes par le paiement final en nature de leur dette à l'État.

«Assis, deux fois le jour, à des banquets gratuits, le public se livrait à des dégustations de contemporains qu'accommodaient savamment les cuisiniers officiels. Tout contribuable apportait à ces agapes le supplément d'aromates destinés à le rendre plus tard lui-même digestif,--une sorte d'anticipation d'embaumement,--et l'on ne saurait trop dire à quel point la sévère interdiction, ordonnée dans ce but, des alcools, des nicotines et autres dépravations empoisonnées, augmentait par contre-coup, les chances d'hygiène et de moralité générale....»

De vifs applaudissements montrèrent le bon effet produit par cette observation sur les membres de la Société de Tempérance.

«Il s'admettait encore, poursuit Mme Gulf, beaucoup d'autres opinions anthropophagiques également propres à fortifier et viriliser les esprits. Le duel à mort, par exemple, était inévitable à la moindre injure. Le suicide passait pour la conséquence instantanément exigible de toute ostentation de pessimisme, de même qu'il convenait, en certains cas, de savoir «mourir de rire» ou «mourir de plaisir» comme on le disait. Les comédiens eux-mêmes, mettant cette outrance de sincérité dans leur métier, étaient toujours prêts à succomber pour de bon, parmi les péripéties et fins de drames, etc., etc. Ces catégories de prématurés décès alimentaient le stock des primeurs.

«Quant à la classe moyenne, elle atteignait sans trop de regrets la limite d'une carrière comblée d'insouciance et de paresse. L'exécution, il est vrai, s'opérait d'une façon persuasive et non tortionnaire, dans des salles réservées, pendant les séances de musique, les cérémonies religieuses et autres prétextes de réunion, au milieu de l'indifférence polie qu'avait créée l'habitude. La sortie s'interdisait à ceux dont la funèbre situation judiciaire arrivait à échéance, puis une espèce de guillotine-rôtissoire, ingénieusement narcotisée, les transportait directement de la vie pour soi dans les vivres pour tous.

«Mais quelles étaient les cérémonies religieuses dont il vient d'être parlé?...»

Cette question surexcite, on le conçoit, l'intérêt de la Société de Tempérance, en grande partie orthodoxe....

«Ainsi que les autres statuts, explique Mme Gulf, le culte et le dogmatisme des insulaires s'inspiraient de leurs inclinations à la fois métaphysiques et carnivores. Au fronton des temples, le novateur avait fait graver ces grandes paroles des Écritures: «Il est notre Dieu et nous sommes le peuple de son pâturage..., le troupeau que sa main conduit.» (Ps. XCV--6-7.) Et encore: «Ta face est un rassasiement de joie.» (Ps. XVI--11.) En suite de quoi les saints exercices ne se terminaient pas comme ailleurs par de fictives et poétiques oblations transsubstantiationnelles. Les vrais croyants ambitionnaient de s'étendre sur la nappe de l'autel expiatoire pour la nourriture spirituelle autant qu'effective de la congrégation. Les sentiments extatiques et carnassiers de l'Église nationale, le besoin de manger son dieu, s'affirmaient, ainsi, dans les formes d'une «théophilanthropophagie réelle.» Et de quelle ferveur le notable négociant eût dévoué sa propre personne à ce genre d'édification, si son vieil état de maigreur n'en avait fait une hostie par trop insignifiante!...»

Les frémissements de barbe de Jonathan soulèvent à ce passage des rires qu'augmentent encore l'onction prédicatrice affectée par Mme Gulf.

«Faute d'être propitiatoire par lui-même, soupire-t-elle, l'apôtre recommandait, du moins, le grand acte de foi parmi ses proches, et l'on peut assurer qu'il ne ménagea pas les supplications pour y décider certaines personnes de sa famille douées d'un embonpoint plus liturgique, par exemple, sa belle-mère....»

Une ovation éclate sur ces mots, en l'honneur de la florissante Mme Fitzgerald, attestant par une pantomime assez narquoise l'exactitude des détails intimes mentionnés par sa fille.

«Mais rien ne cadrait mieux avec ces idées philanthropicides, reprend Mme Gulf, que la façon dont il fut convenu de diriger les choses de la guerre. Hélas! oui! malgré son isolement océanien, malgré sa facile destinée communiste, la jeunesse mâle insulaire s'enfiévrait périodiquement, comme les autres peuples, d'héroïques ardeurs de bataille. Le législateur avait tenu compte de ces propensions belliqueuses avec d'autant plus de logique, semble-t-il, qu'au lieu d'être, comme partout ailleurs, un motif de tuerie stérile, elles fournissaient à cette Polynésie des ressources incalculables de ravitaillement. En conséquence, on octroyait au militarisme une île entière avec terrains appropriés et tous genres de travaux de fortification. Les amateurs de massacre légal s'enrôlaient, à leur choix, dans l'un des deux corps d'armée dont le choc devait avoir lieu chaque année pendant les bonnes conditions climatériques du printemps. A cette fin, les journaux attisaient la haine que les différences d'uniformes fomentaient entre les régiments. On excitait même à des luttes anticipées les fantassins de costumes divers qui se rencontraient par hasard dans les rues. Les généraux entretenaient la fureur par d'homériques défis échangés dans les gazettes. On ne tolérait d'ailleurs aucune jactance inefficace. Les calculateurs de stratégie, les inventeurs d'engins de destruction devaient concourir individuellement à l'application de leurs plans, d'autant mieux accueillis qu'ils étaient plus meurtriers. Les aspirations sentimentales vers le dévouement charitable ou religieux, décelées par la police chez les individus des deux sexes, conduisaient à l'immatriculation rigoureuse dans les cadres des aumôneries et des ambulances. Les déclamations en l'air n'étaient pas de mise. Tout ce qui vit, tout ce qui meurt, tout ce qui bénéficie, tout ce qui s'amuse, enfin, des misères de la guerre, participait inexorablement au combat annuel. Les proclamations suprêmes des généralissimes ouvraient l'ère décisive; l'embarquement se hâtait dans le fracas des hurrahs patriotiques et les opérations s'engageaient dès l'arrivée, sans autre méthode que l'indistincte entre-tuerie de tous les belligérants. La seule gloire reconnue comme utile était d'être mort. Le Te Deum subséquent ne solennisait que les cadavres. C'était une guerre à qui perd gagne et, différemment du reste du globe, on dédaignait les rares survivants comme des vaincus jusqu'à leur revanche à la prochaine affaire. Contrairement, encore, aux suites usitées dans les pays à régime culinaire moins raisonné, les sanglantes journées procuraient aux indigènes une nouvelle phase d'abondance, et de calme....»

Mary Gulf accompagne ces notations rapides d'un jeu de sourire où s'accumule évidemment un excès de sarcasme. Elle continue, néanmoins, placide:

«Quelques années de ce système et deux ou trois «campagnes» plus particulièrement fructueuses achevèrent, dit-elle, de porter au point maximum la richesse budgétaire et les satisfactions civilisées des indigènes. Le notable négociant, l'illustre fondateur de ce bel état de choses crut le moment arrivé de faire triompher son voeu de présidence en préparant l'annexion de ces territoires, dont l'organisation lui semblait digne d'être proposée comme exemple au reste de la République. Il joignait cette préoccupation aux devoirs accoutumés de son trafic, lorsqu'il entreprit, l'année dernière, l'excursion dont l'oratrice doit, enfin, se décider à parler....»

L'attention du public devient intense. Les favoris de J. Gulf manifestent tout ce que ce genre d'ornement séparé du reste de la figure peut exprimer d'impatience et d'irritation.

Mme Gulf, pourtant, reste un peu méditante,--comme alarmée par le côté scabreux de ce qui lui reste à dire,--son hésitation est exquise à consulter sa montre, tenue de la même main qui remue le verre d'eau sucrée....

«L'heure est peut-être trop avancée, croit-elle, pour lui permettre un récit complet. Il faudra s'en tenir au court épisode par lequel se termina l'expédition, mais qui, par chance et comme on va le voir, la caractérise tout entière:

«La flottille avait ancré devant une splendide plaine d'herbe jetée dans une entaille de forêt vierge. Mme Gulf eut le caprice d'aller déjeuner sur la verdure avec le notable et ses associés, tandis que le personnel de l'équipage roulait des tonnes le long de la rive ou s'avançait, le rifle sur l'épaule, en quête de pacotilles, dans l'intérieur du pays.

«La collation arrosée de Champagne fut très animée, lorsque bientôt des fracas de fusillades retentirent par places, dans le lointain des bois.

«--La guerre annuelle, sans doute; c'est sans danger,» avait prétendu le grand négociant.

«Le dessert s'achève. Le notable et Cie s'éparpillèrent, le cigare allumé. Mme Gulf, un instant, restait seule, rêveuse à la magnificence du paysage, quand, brusquement, surgit près d'elle un autochthone, arrivé rampant sur les ronces, un superbe spécimen des races locales brièvement vêtu de quelques colliers de perles. L'étrangère et sa longue toison blonde alors dénouée dans l'or du soleil éblouirent ce primitif d'une stupeur d'adoration. Il restait sur ses genoux, les mains jointes, le poitrail haletant, la bouche pâmée, l'oeil en feu. L'atmosphère tropicale charriait son grand souffle de passion. Un peintre profilant la scène eût fait s'envoler une feuille de vigne....

«Péril grave aussitôt conjuré. Les hommes du bord terrassent l'intrus. Mme Gulf fuit vers le navire; elle est terrifiée, mais, qui sait? peut-être avec un peu de nuance d'émotion:--Le pauvre garçon! quel amour subit, ingénu, sans déguisement!...

«Au retour, après trois mois, dans le port de New-York, Mme Gulf s'attardait à son dernier bout de toilette, malgré le tumulte du déchargement, et franchissait le pont déjà tout encombré, lorsqu'une barrique tombée du treuil éclatait, laissant voir, hasard féroce, spectacle affreux, l'indigène, le beau sauvage aux colliers de perles, toujours à genoux, toujours dans son attitude fervente, extatique, égarée, hallucinée d'amour,--«le pauvre garçon?» oui! lui-même,--tel qu'on l'avait plongé directement, là-bas, dans la saumure!...»

Et debout, avec le délicieux air impertinent du succès conquis, devant l'âpre moquerie du Tout New-York, devant le «reportage» impatient d'indiscrétions télégraphiques, Mme Gulf jette le mot de la fin, le trait mortel qu'elle tient en réserve:

Elle redit cette légende de prospectus qui prend, maintenant, une signification de déchirante ironie; cette formule de puffisme qui scalpe à jamais Jonathan de sa vieille auréole de nourrisseur et met la suprématie de l'article entre les mains de la maison Robinson Stream; cette éhontée affirmation gastronomique, qui renverse pour toujours le Gulf and Co. de ses veilléités de présidence, pour le vautrer dans l'ignominie d'une notoriété d'empoisonneur philanthropophage et d'exploiteur social!

Encore une fois, par-dessus le retentissement d'acclamations pleines de rires et de huées, elle répète l'infâme refrain évocateur, maintenant de spectraux endaubages:

«Les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie.»

Les bravos redoublent, énormément gais, car «la marque de fabrique,» la silhouette si connue, le toupet-panache et les deux favoris voltigent un instant à travers la salle, projetés avec furie par le clown occasionnel, l'habile comparse qui derrière le pilier de l'amphithéâtre, avait si ravissamment postiché le simili-Jonathan.

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