Chapitre 1 Le grand inconnu
Les histoires qu’on va lire m’ont été racontées par le même individu aux nerfs irritables qui m’apprit l’anecdote romanesque du gros Monsieur, publiée dans le Château de Brace-Bridge 1
Sir Walter Scott fait allusion à ce chapitre dans l’Introduction de son Pévéril du Pic ; voici le passage :
« L’auteur de Waverley entra, homme gros et grand ; ses traits étaient largement dessinés, et formaient plutôt une physionomie lourde qu’une expression d’esprit ou de génie. Le prolongement de son nez était remarquable ; son ventre était assez saillant ; son âge paraissait au-dessus de cinquante ans, mais ne pouvait pas s’élever à soixante. Son air de santé, la force et l’étendue de sa voix, la fermeté de sa démarche, la rotondité de son mollet, son hem ! sonore, et l’emphase de son éternuement, attestaient une constitution solide.
« Au premier coup d’œil, je crus voir dans cet homme de belle taille l’individu robuste qui fournit un thème si varié de suppositions à notre amusant et élégant voyageur du royaume d’Utopie, M. Geoffrey Crayon. J’étais disposé à croire que maître Crayon, en cette occasion mémorable, avait réellement passé quelque temps dans le voisinage de l’auteur de Waverley. »
Une note des éditeurs sur ce passage rappelle au lecteur que l’amusant et élégant écrivain dont parle sir Walter Scott est M. Washington Irving, que les Anglais ont surnommé l’Addisson américain. Sous le nom fictif de Geoffrey Crayon, il a publié the Sketch-Book etBrace-Bridge-Hall. 2 Il est bien singulier qu’on s’obstine toujours à me regarder comme le témoin de cette aventure, quand j’ai pris soin d’affirmer d’une manière positive qu’on m’en a fait le récit, et quand j’ai donné le signalement du narrateur. Je proteste que jamais rien de semblable n’est arrivé en ma présence. Je n’aurais pas songé cependant à me plaindre, si l’auteur de Waverley, dans son Introduction au roman de Pévéril du Pic, n’avait prétendu qu’il était lui-même le personnage dont on citait l’embonpoint. Depuis lors, j’ai été constamment importuné par les questions et les lettres de plusieurs lecteurs, et surtout d’une infinité de dames, qui ont voulu savoir ce que j’ai vu du Grand Inconnu 3.
C’est là, un véritable, supplice. N’est-ce pas comme si on vous félicitait d’avoir gagné le gros lot, quand vous n’avez qu’un billet blanc ? Car enfin je désire, tout autant que le public, de pénétrer le mystère qui enveloppe ce singulier personnage dont la voix remplit tout l’univers, sans que personne puisse dire d’où elle vient.
Mon ami l’homme aux nerfs délicats, qui a les habitudes très casanières et réservées, se plaint aussi d’être molesté constamment, depuis qu’on le désigne dans son voisinage comme l’heureux mortel qui s’est trouvé là ; ce bruit lui attire une fatigante célébrité dans deux ou trois villes de province, où l’on ne cesse de l’inviter à se faire voir à de petites réunions littéraires 4, uniquement parce qu’il est ce Monsieur qui eut le bonheur d’entrevoir l’auteur de Waverley.
En vérité, le pauvre homme en a les nerfs encore plus malades pour avoir appris, sur de si bons renseignements, quel était le personnage ; il ne se pardonnera jamais de n’avoir pas tenté quelque effort pour l’examiner plus à l’aise. Il tâche de se rappeler avec exactitude celui qu’il a vu ; et depuis lors il fixe toujours un œil curieux sur tous les particuliers d’une taille un peu plus qu’ordinaire qui entrent dans une diligence. Mais en vain ! les traits qu’il a pu saisir à la dérobée semblent appartenir à toute la race des individus corpulents et le Grand Inconnu continue d’être aussi inconnu que jamais.
Après avoir exposé d’abord ces circonstances, je laisserai maintenant l’ami aux nerfs sensibles continuer ses histoires.
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