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Chapitre 2 Le dîner de chasse

J’assistais un jour à un dîner de chasseurs donné par un vieux baronnet, grand amateur de la chasse au renard, qui tenait gaiement son ménage de garçon, et habitait, dans une de nos provinces du centre, un château à tourelles, ancienne propriété de famille. Il avait été autrefois admirateur passionné du beau sexe ; mais, après avoir étudié avec beaucoup de succès les femmes des divers pays pendant le cours de ses nombreux voyages, il était revenu chez lui, possédant, à ce qu’il s’imaginait, une profonde connaissance des ruses féminines, se croyant, de plus, passé maître, en l’art de plaire : mais il essuya la mortification d’être trompé par une petite pensionnaire à peine à l’alphabet de la science de l’amour.

Le baronnet, complètement abattu par une si incroyable défaite, se retira, dégoûté du monde ; il se mit sous la domination d’une vieille domestique de confiance, et il s’occupa de la chasse au renard, comme un vrai Nemrod. Quoi qu’en puissent dire les poètes, l’homme guérit de l’amour en vieillissant ; et une meute de chiens peut chasser de son cœur jusqu’au souvenir même d’une divinité de pensionnat. Le baronnet, à l’époque où je le vis, était bien le plus gai, le plus vert des vieux garçons que jamais chien courant ait accompagné ; l’amour qu’il avait éprouvé jadis pour une seule femme s’était répandu sur le sexe entier ; de sorte qu’il n’y avait pas dans toute la province un seul joli minois qui n’eût part à l’affection du vieillard.

Le dîner avait duré fort tard. Comme dans la maison il n’y avait aucune dame qui pût nous attirer au salon, la bouteille circulait avec toute l’indépendance du célibat, et n’avait point cette fois à redouter la rivalité de la bouilloire à thé, sa puissante ennemie. Les échos de la vieille salle répétaient les joyeux éclats des chasseurs, dont le bruit ébranlait jusqu’aux trophées suspendus à l’antique muraille. Par degrés, cependant la bonne chère 1 de mon hôte opéra sur des convives que la chasse avait déjà fatigués. Leur esprit qui, au commencement du dîner, lançait des éclairs, ne donnait plus que des étincelles ; il s’éteignit peu à peu, ou du moins il ne se manifesta que par des lueurs rares que jetait encore le foyer de lumière. Maint intrépide causeur, dont la voix avait d’abord retenti avec tant d’éclat, tomba dans un profond assoupissement ; personne ne pouvait continuer à fournir sa carrière, excepté quelques discoureurs à longue haleine, qui ne s’étaient pas fait remarquer au commencement de la conversation, mais qui brillaient vers la fin, semblables à ces chiens de chasse à courtes jambes qui ne manquent jamais d’assister à la mort de la bête. Ceux-ci même cessèrent de parler, et bientôt on n’entendit plus d’autre bruit que la musique nasale de deux ou trois vétérans de la mâchoire, qui, ayant gardé le silence lorsqu’ils étaient éveillés, voulaient en dédommager la société pendant leur sommeil.

Enfin, l’annonce du thé et du café, qu’on venait de préparer au salon, arracha les esprits à cette torpeur momentanée. Tout le monde se réveilla singulièrement dispos ; on savoura le breuvage rafraîchissant servi dans l’antique porcelaine héréditaire du baronnet, et l’on finit par songer à se retirer chacun chez soi. Mais ici s’éleva une difficulté imprévue : tandis que nous avions prolongé notre dîner, une violente tempête d’hiver avait éclaté ; la neige, la pluie, le grésil, se joignaient à de si terribles bouffées de vent, que nous étions menacés d’être percés jusqu’aux os.

« Il ne faut pas songer, dit l’hospitalier baronnet, à mettre le nez dehors par un si mauvais temps ; ainsi, messieurs, vous êtes mes hôtes, au moins cette nuit, et vos appartements vont être préparés en conséquence. »

La tempête, qui devenait de plus en plus violente, ne permettait aucune objection contre cette offre hospitalière. Restait seulement à savoir comment, dans une maison déjà remplie, la femme de charge, prise à l’improviste, placerait un tel surcroît de compagnie. « Bah ! dit mon hôte, ne savez-vous pas que l’habitation d’un célibataire se prête à tout, et qu’elle est capable de recevoir deux fois autant de monde qu’elle n’en peut contenir ? » Pendant ce débat amical, la gouvernante fut appelée pour assister à la discussion. La vieille dame, en gala, parut vêtue d’une robe de brocard fané, que l’agitation de la marche, faisait bouffer en bruissant, car, malgré la jactance du baronnet, la femme de charge était bien embarrassée. Mais chez un garçon, et avec des hôtes garçons, ces sortes d’affaires s’arrangent promptement. Il n’y a point là de maîtresse de maison qui se fasse scrupule de loger des gens comme il faut dans de vilains coins et dans des trous, de peur de montrer ainsi les parties négligées de son château ; la gouvernante d’un vieux célibataire est accoutumée aux cas fortuits et aux expédients. Aussi, après beaucoup d’allées et de venues ; après avoir passé en revue la chambre rouge, la chambre bleue, la chambre à tenture d’indienne, la chambre à tenture de damas, et puis encore la petite chambre à croisée ceinturée, tout, se trouva définitivement réglé.

Quand on eut pris ces dispositions, nous fûmes invités encore une fois à goûter le plaisir le plus constant de la campagne : un nouveau repas fut servi. Le temps écoulé à faire la sieste après le dîner, à nous rafraîchir et à discuter dans le salon, suffisait, selon le sommelier aux joues rubicondes, pour avoir excité en nous l’appétit nécessaire au souper. Ce léger repas, préparé sur la desserte du dîner, se composait d’un aloyau de bœuf froid, d’un hachis de venaison, de cuisses de dindon, ou de quelque autre volaille, et de plusieurs bagatelles, recette ordinaire des campagnards pour se procurer un profond sommeil et de longs ronflements.

La sieste après le dîner avait éclairci nos idées. Les embarras de mon hôte et de sa gouvernante avaient aiguisé l’esprit caustique de certains hommes mariés de la société, qui se croyaient autorisés à rire du ménage d’un garçon. Toutes leurs plaisanteries roulaient sur l’espèce de chambre que chacun allait trouver, ayant ainsi un billet de logement impromptu dans un si antique manoir.

« Sur mon âme, dit un capitaine de dragons irlandais, un des plus gais et des plus pétulants des convives, sur mon âme, je ne serais pas surpris de voir quelques-uns de ces illustres personnages, suspendus là aux murailles, parcourir nos appartements pendant cette nuit orageuse, ou bien de trouver chez moi le fantôme de l’une ou l’autre de ces nobles dames à longue taille, qui aurait pris par erreur mon lit pour sa tombe du cimetière. »

« Croyez-vous donc aux esprits ? » lui dit un petit monsieur à la face épanouie, aux yeux saillants comme ceux de l’écrevisse.

J’avais reconnu ce dernier personnage, pendant tout le dîner, pour un de ces éternels questionneurs, possédé par une insupportable et incurable démangeaison de parler. Il ne semblait content d’aucune histoire ; jamais il ne riait de ce que tous les autres trouvaient plaisant ; il mettait toujours l’hilarité à la torture. Il ne pouvait savourer l’amande de la noix ; mais il s’obstinait à tirer autre chose de la coquille. « Croyez-vous donc aux esprits ? dit l’homme aux interrogations. – Oui, sur ma foi, répondit le jovial Irlandais : je suis élevé dans la crainte et la croyance des esprits ; ma propre famille, avait une Benshee, mon cher. – Une Benshee ! et qu’est-ce que c’est ? reprit le questionneur. – Ce que c’est ? un vieux génie femelle, protecteur des familles de race vraiment Milésienne, qui se tient à la croisée pour annoncer la mort de quelqu’un des leurs. – Voilà, parbleu, une belle information ! s’écria un vieillard qui avait l’air de faire l’entendu, et qui donnait à son nez mobile une inflexion bizarre, quand il se disposait à quelque malice. – Sur mon âme, sachez que c’est une grande distinction d’être protégé par une Benshee ; c’est la preuve qu’on a un sang pur dans les veines. Mais, puisque nous en sommes sur les esprits, je crois qu’il n’y eut jamais de maison ni de nuit plus convenables pour une aventure de revenants. Je vous en prie, sir John, n’avez-vous pas quelque chambre hantée par un esprit ? – Mais oui, répondit le baronnet, en riant, peut-être bien pourrais-je vous satisfaire sur ce point. – Oh ! j’aime cela par-dessus toute chose ; une chambre sombre, boisée en chêne, avec de tristes et vilains portraits qui font la grimace à tout le monde, et sur laquelle notre vieille gouvernante sache une infinité de délicieuses histoires d’amour et d’assassinats ; qu’il y ait aussi une lampe qui n’éclaire point ; une épée rouillée, posée sur une table, et un spectre tout en blanc qui vienne à minuit ouvrir les rideaux du lit ! »

« En vérité, dit un vieux personnage, assis à un bout de la table, vous me rappelez une anecdote… »

« Oh ! une histoire de revenants, une histoire de revenants ! » s’écria toute l’assemblée, chacun approchant un peu sa chaise.

L’attention des convives était maintenant fixée sur le dernier interlocuteur. C’était un vieillard dont les deux profils ne s’accordaient pas trop bien ensemble. Une de ses paupières pendantes s’affaissait comme un volet de croisée dont la charnière s’est détachée. Tout un côté de sa tête avait l’air délabré comme une aile de bâtiment fermée, qu’on abandonne aux revenants. Je garantis que ce côté-là était bien meublé d’histoires de spectres.

Il y eut une demande générale pour le récit annoncé.

« Bah ! dit le vieillard, ce n’est qu’une anecdote, et encore assez commune ; mais je vous la donnerai telle qu’elle est. Mon oncle m’a raconté cet événement comme lui étant arrivé à lui-même. Il était fait pour les aventures étranges ; je lui en ai entendu citer d’autres beaucoup plus singulières. – Quel homme était-ce que Monsieur votre oncle ? demanda le questionneur. – Mais, un grand corps sec, assez malin personnage, déterminé voyageur, aimant à conter ses aventures. – Et, dites-moi, je vous prie, quel âge avait-il quand celle-ci lui arriva ? – Quand quoi lui arriva ? s’écria d’un ton impatient l’homme au nez mobile. – Eh ! mon Dieu ! dirent les autres, vous n’avez donné à rien le temps d’arriver. Ne vous embarrassez pas de l’âge de notre oncle ; sachons ses aventures. »

L’homme aux questions ayant été, pour le moment, forcé de se taire, le vieux conteur à la tête aux apparitions continua comme on va voir.

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