Chapitre 2 Un dîner littéraire
Quelques jours après cette conversation, M. Buckthorne vint me prendre et me conduisit à un dîner régulier d’hommes de lettres. Il était donné par un grand libraire, ou plutôt par une société de libraires, dont la raison de commerce surpassait en longueur celle de Sidrach, Misach et Abdenago 1.
Je fus surpris d’y trouver réunis de vingt à trente convives, que pour la plupart je n’avais jamais vus. M. Buckthorne m’en expliqua la raison, en m’apprenant que ceci était un dîner d’affaires, une espèce d’exercice à feu, que la maison donnait à peu près deux fois par an à ses auteurs. Il est vrai que, par occasion, on invitait quelquefois, à de petits dîners, trois ou quatre hommes de lettres ; mais c’étaient en général des auteurs choisis, chéris par le public, et parvenue à leur sixième ou septième édition. « Il y a, dit-il, dans le monde littéraire, certaines limites géographiques ; et vous pourrez vous faire une idée assez juste du degré de la faveur publique dont jouit un auteur, par la qualité du vin que lui donne le libraire. Vers sa troisième édition, un auteur franchit la ligne du vin de Porto, et passe au vin de Bordeaux : quand il atteint la sixième ou septième édition, il en est alors aux vins de Champagne et de Bourgogne 2. »
« À quel degré sont parvenus, lui dis-je, ces messieurs qui nous entourent ? Y en a-t-il quelques-uns qui boivent le vin de Bordeaux ? »
— Pas tout à fait, pas tout à fait. Vous trouvez à ces grands dîners la tourbe commune des auteurs, des hommes à une ou à deux éditions ; et si quelques autres y sont invités, on les prévient que c’est une espèce d’assemblée républicaine. – Vous m’entendez ; une assemblée de la république des lettres, et qu’ils ne doivent s’attendre qu’à des mets simples et substantiels. »
Ces explications me mirent à même de mieux comprendre les dispositions de la table. Les deux bouts étaient occupés par deux associés de la maison ; et l’on semblait avoir adopté l’idée d’Addisson, pour la préséance littéraire des convives. Un poète chéri du public était à la place d’honneur : vis à vis de lui, un voyageur imprimé in-quarto satiné, avec planches. Un antiquaire à l’air grave, qui avait publié plusieurs ouvrages solides, cités fort souvent, mais bien rarement lus, était traité avec beaucoup de respect ; il se trouvait assis à côté d’un Monsieur proprement vêtu de noir, auteur d’un joli petit in-octavo satiné, sur l’économie politique, devenue à la mode. Quelques hommes à trois volumes in-12, d’un assez bon débit, occupaient le centre, tandis que le bas de la table était garni de petits poètes, de traducteurs, et d’écrivains qui n’avaient pas encore obtenu une grande célébrité. La conversation, pendant le dîner, fut toute en boutades et en saillies, qui jaillissaient en légères étincelles, de toutes les parties de la table, et se dissipaient en fumée. Le poète, plein de cette assurance d’un homme bien vu dans le inonde et indépendant de son libraire, était d’une gaieté brillante et lançait mille traits qui faisaient éclater de rire son voisin, un des associés, et qui charmaient toute la société. L’autre associé, cependant, gardait son sérieux, et ne cessait de découper, avec l’air important d’un homme d’affaires tout entier à l’occupation du moment. Mon ami Buckthorne m’expliqua la cause de cette gravité : il m’apprit que les travaux de la maison étaient admirablement bien répartis entre les associés. « Ainsi par exemple, dit-il, ce Monsieur si sérieux est l’associé tranchant, qui distribue les morceaux de la bête, et l’autre est l’associé riant, qui cherche à faire valoir l’homme d’esprit 3. »
La conversation était surtout animée au haut bout de la table, comme si les auteurs qui l’occupaient eussent possédé une langue plus intrépide. Quant à la foule placée à l’autre bout, si elle ne se distinguait pas en parlant, elle se distinguait en mangeant. Jamais festin ne soutint une attaque plus vive, plus déterminée, plus opiniâtre, que celle de cette phalange de mâchoires. Quand la nappe fut enlevée, et que le vin circula, ils s’égayèrent entre eux et se livrèrent à la joie. Leurs plaisanteries cependant, si par hasard il en parvenait quelques-unes au haut bout de la table, y produisaient bien peu d’effet. L’associé riant semblait même ne pas trouver nécessaire de les honorer d’un sourire ; ce que m’expliqua mon voisin Buckthorne, en me disant qu’il fallait un certain degré de faveur publique, avant que les saillies d’un auteur fissent rire un libraire.
Parmi cette foule de littérateurs équivoques, placés dans la région inférieure de l’esprit, mes yeux en distinguèrent particulièrement un. Ses vêtements appartenaient presque à l’indigence, quoiqu’il eût évidemment mis tous ses soins à son habit noir râpé, et qu’un énorme jabot bien plissé s’étendît en bouffant sur sa poitrine. Son visage était brun, mais fleuri, un peu trop fleuri peut-être, surtout près du nez, quoique cette couleur rubiconde rendit plus vifs ses yeux noirs et brillants. Il avait quelque chose de l’air d’un bon vivant, joint à cette nuance de pauvre diable, qui donne à la gaieté de l’homme un ton extrêmement modeste. Rarement j’avais vu une figure qui promît davantage, mais jamais promesse ne fut plus mal tenue. Il ne disait rien, mangeait et buvait avec le dévorant appétit d’un habitant de galetas 4, et s’arrêtait à peine pour rire des bons mots du haut bout de la table. Je demandai qui il était. Buckthorne le regardant avec attention : « Ma foi, dit-il, j’ai déjà vu cette figure quelque part, mais je ne me rappelle pas où. Ce ne peut pas être un auteur de renom ; c’est, je suppose, un rédacteur de sermons 5, ou quelque compilateur de voyages à l’étranger. »
Après dîner, nous nous rendîmes dans une autre pièce, pour prendre le thé et le café ; nous y fûmes renforcés d’une nuée de convives d’une classe inférieure, auteurs de petits volumes cartonnés, ou de pamphlets brochés en papier bleu. Ils n’étaient pas encore parvenus à l’honneur d’une invitation à dîner ; mais on les engageait par occasion à venir passer la soirée, sans façon. Ils traitaient avec beaucoup de respect les associés, et même ils semblaient les craindre un peu : mais ils faisaient une cour assidue à la dame de la maison, et ils étaient vraiment fous des enfants. Quelques-uns, qui ne se sentaient pas assez de hardiesse pour s’avancer ainsi, se tenaient discrètement dans des coins, causaient entre eux, parcouraient des portefeuilles d’estampes qu’ils n’avaient guère vues plus de cinq mille fois, ou jetaient les yeux sur la musique posée sur le piano.
Le poète et l’auteur du joli petit in-octavo étaient les personnages les plus distingués et les mieux à leur aise dans le salon : c’étaient évidemment des habitués du quartier de l’Ouest. Ils se placèrent aux deux côtés de la maîtresse de la maison, et lui adressèrent mille et mille compliments pleins de galanterie ; je crus qu’à quelques-unes de leurs politesses la dame allait mourir de plaisir. Tout ce qu’ils disaient, tout ce qu’ils faisaient, avait un parfum de bon ton. Je regardai en vain autour de moi pour trouver le pauvre diable d’auteur à l’habit noir râpé : il avait disparu immédiatement après que l’on eut quitté la table, craignant sans doute l’éblouissante clarté du salon. Ne trouvant plus rien qui m’intéressât, je me retirai dès qu’on eut servi le café, laissant le poète et l’auteur du petit élégant octavo satiné maîtres du champ de bataille.
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