Chapitre 3 Le club des originaux
Ce fut, je crois, le lendemain soir, qu’en sortant du théâtre de Covent-Garden avec mon excentrique ami Buckthorne, il me proposa de me donner une idée d’un autre genre de vie et de caractère. Me trouvant très disposé aux recherches de cette espèce, il me mena au travers d’une infinité de petites cours et d’allées qui avoisinent Covent-Garden, jusqu’à ce que nous nous arrêtâmes devant une taverne qui retentissait de la bruyante gaieté d’une bande joyeuse. Nous entendions de grands éclats de rire, suivis d’un intervalle de silence ; puis de nouveaux éclats, comme si un plaisant de premier ordre eût conté quelque bonne histoire. Peu d’instants après on chanta, et la fin de chaque couplet était accompagnée de cris et de violents coups sur la table.
« C’est ici, me dit Buckthorne à voix basse, c’est ici un club de plaisants originaux, le rendez-vous de petits beaux-esprits, de comédiens du troisième ordre, et de rédacteurs de journaux de théâtre. Chacun peut entrer en payant six pence 1 au comptoir, pour la dépense du club. »
Nous entrâmes donc sans cérémonie, et nous prîmes place seuls à une table, dans un coin obscur de la salle. Le club était assemblé autour d’une table couverte de boissons de plusieurs espèces, pour satisfaire le goût de tous les convives. Les membres étaient en effet de plaisants originaux : mais quelle fut ma surprise en reconnaissant dans le chef de la réunion le pauvre diable d’auteur dont j’avais remarqué, au dîner des libraires, la figure revenante et la complète taciturnité ! Les choses avaient entièrement changé de face pour lui. Là, simple zéro, il était ici le seigneur en titre, l’esprit supérieur, le génie dominant. Il était assis au haut bout de la table, le chapeau sur la tête, et les yeux encore plus brillants que le nez. Il avait pour chaque convive une épigramme ou un mot piquant, pour chaque circonstance une saillie. On ne pouvait rien dire ni rien faire qui ne tirât de lui quelque étincelle ; et je déclare franchement que j’ai entendu chez des gens de haut parage des traits de bien plus mauvais goût. Ses plaisanteries, je l’avoue, étaient un peu fortes, mais elles convenaient au cercle qu’il présidait. La compagnie était arrivée à ce degré d’ivresse où un peu d’esprit produit beaucoup d’effet. Chaque fois que notre auteur ouvrait la bouche, il était sûr d’exciter de bruyants applaudissements, et même quelquefois avant qu’il eût eu le temps de parler.
Nous avions été assez heureux d’entrer à temps comme il allait chanter de joyeux couplets qu’il avait composés exprès pour le club. Sa voix fut accompagnée de celle de deux bons vivants, qui auraient offert à Hogarth des sujets dignes de son pinceau 2. Chacun était muni d’une copie écrite ; il me fut donc facile de lire ces couplets :
Allons, gai, le verre en avant,
La joie et le verre à la ronde :
Cesser de boire, mon enfant,
C’est être un sot en ce bas monde.
Ainsi, je bois à ta santé.
Nez rouge et face rubiconde,
Voilà le signe respecté
Qui distingue l’homme du monde 3.
Nous restâmes jusqu’à ce que la société se séparât, et que notre bel esprit fût seul. Il était assis à la table, les jambes écartées et étendues, les mains dans les poches, la tête penchée sur la poitrine, et il regardait d’un air triste un pot vide. Sa gaieté avait disparu, son feu était entièrement éteint.
Mon compagnon s’approcha de lui, et interrompit cet accès de mélancolie. Buckthorne se présenta, lui-même en rappelant à l’auteur qu’ils avaient dîné ensemble chez les libraires.
« Il me semble cependant, ajouta-t-il, que je vous avais déjà vu ailleurs ; votre figure est certainement celle d’une ancienne connaissance ; mais, sur ma vie, je ne puis me rappeler où je vous ai connu.
— Cela se conçoit, répondit l’autre avec un sourire : plusieurs de mes anciens amis m’ont oublié. Cependant, à dire vrai, ma mémoire est aussi infidèle que la vôtre en cette occasion. Si néanmoins ceci peut vous remettre sur la voie, mon nom est Thomas Dribble, à votre service.
— Quoi ! Tom Dribble, qui était à l’école du vieux Birchell dans le comté de Warwick ?
— Lui-même, répliqua-t-il froidement.
— Mais alors nous sommes d’anciens camarades d’école, quoiqu’il ne soit pas étonnant que vous ne me reconnaissiez point : j’étais votre cadet de quelques années. Ne vous rappelez-vous pas le petit Jack Buckthorne 4 ? »
Il s’en suivit une scène de reconnaissance entre ces compagnons d’étude et une interminable conversation sur les jours de l’école, et sur les espiègleries des écoliers. M. Dribble finit en observant, avec un profond soupir, que depuis lors les temps avaient cruellement changé.
« Parbleu, M. Dribble, dis-je, vous me paraissez un tout autre homme qu’au dîner. Je n’avais pas l’idée qu’il y eût en vous un pareil fond de gaieté. Là, vous étiez tout silence ; ici, vous mettiez seul la table en train.
— Ah ! mon cher monsieur, répondit-il en secouant la tête et en haussant les épaules, je suis un véritable ver luisant ; je ne brille jamais au jour. D’ailleurs, c’est une chose difficile pour un pauvre diable d’auteur de briller à la table d’un riche libraire. Qui croyez-vous qui voulût rire de ce que j’aurais dit, quand j’avais près de moi les beaux esprits en vogue ? Mais ici, quoique pauvre diable, je suis entouré de plus pauvres diables encore que moi : je suis au milieu d’hommes qui me regardent comme un homme de lettres et comme un bel esprit, et toutes mes plaisanteries passent comme l’or neuf qui sort de la monnaie.
— Vous ne vous rendez pas justice, monsieur, lui dis-je ; je suis sûr d’avoir entendu dire ce soir plus de choses piquantes par vous, que par quelqu’un de ces beaux esprits dont vous semblez avoir si grand peur. »
— Ah ! monsieur, mais ils ont pour eux le bonheur ; ils sont à la mode. Rien de tel que d’être à la mode. Un homme qui obtient une fois la réputation d’avoir de l’esprit, est toujours sûr de plaire, quelque chose qu’il dise. Il pourra déraisonner autant qu’il voudra, tout aura cours. On ne soumet jamais à l’examen la monnaie d’un riche ; mais un pauvre diable ne peut mettre en circulation ni une plaisanterie, ni une guinée, sans qu’on l’examine des deux côtés. L’argent et l’esprit sont toujours suspects, avec un habit usé jusqu’à la corde.
« Quant à moi, continua-t-il, en levant son chapeau un peu plus d’un côté, quant à moi, je déteste vos beaux dîners : rien n’est comparable, monsieur, à la liberté du cabaret. J’aime bien mieux avoir ma côtelette et mon pot de bière avec mes pareils, que de manger de la venaison et de boire du vin de Bordeaux au milieu de cette maudite société élégante et polie, qui ne rit jamais du bon mot d’un pauvre diable, de peur qu’il ne soit trop vulgaire. Une bonne plaisanterie croît dans un sol humide ; elle fleurit dans les terres basses, mais elle se fane sur vos diables de terrains arides et élevés. Jadis j’ai fréquenté les hautes sociétés, monsieur, jusqu’à ce que je me fusse presqu’entièrement perdu ; j’y devins fade, langoureux, ennuyeusement gentil. Ce qui me sauva, ce fut d’être arrêté par mon hôtesse et jeté en prison. Là, une société où l’on chantait en chœur, de la bière à bon marché, enfin l’exemple d’autres pauvres diables, tout cela fortifia mon esprit, et je revins à moi. »
Comme il était tard, nous nous séparâmes, quoique je désirasse vivement connaître mieux ce philosophe pratique. Je fus donc ravi quand Buckthorne lui proposa une autre entrevue pour causer du temps passé à l’école, et lui demanda son adresse. M. Dribble parut d’abord ne pas se soucier de désigner le lieu de sa demeure ; mais tout-à-coup prenant un air déterminé : « Green-arbour-court, monsieur, s’écria-t-il ; numéro… dans Green-arbour-court ; vous connaissez sans nul doute cet endroit. Terre classique, monsieur, terre classique ! C’est là que Goldsmith écrivit son Vicaire de Wakefield. J’aime toujours à vivre dans les lieux chers à la littérature. »
Je m’amusais beaucoup de cette bigarre apologie d’un vilain quartier. En nous en retournant, Buckthorne m’assura que ce Dribble avait été, dans les années de leur enfance, le garçon le plus spirituel et le plus espiègle de l’école, un de ces malicieux lutins que l’on qualifie de brillants génies. Comme il s’aperçut de ma curiosité sur ce qui concernait son ancien camarade d’études, il me promit de m’emmener quand il irait le voir dans Green-arbour-court.
Peu de jours après, il vint me chercher un matin ; et nous partîmes pour notre expédition. Il me conduisit par une infinité d’allées singulières ; de cours et de passages obscurs : car il paraissait parfaitement versé dans la topographie si compliquée de la capitale. Nous arrivâmes enfin à Fleetmarket, et en traversant ce marché, nous tournâmes dans une rue étroite, jusqu’au bas d’un escalier haut et roide, en pierres, qui est nommé le casse-cou ; cet escalier conduisait à Green-arbour-court, et sans doute, me dit Buckthorne, qu’en le descendant, le pauvre Goldsmith risqua souvent de s’y rompre le cou. Lorsque nous entrâmes dans la cour, je ne pus, sans sourire, penser en quels coins écartés le génie enfante ses productions. Et les muses, ces belles capricieuses, qui refusent si souvent de visiter les palais, et n’accordent pas le plus léger sourire à ceux qui les adorent dans de somptueux cabinets, sous des lambris dorés, descendent dans des trous et des terriers pour prodiguer leurs faveurs à quelque élève en haillons !
Je trouvais que ce Green-arbour-court était une petite place, entourée de maisons hautes et misérables, dont les entrailles semblaient tournées du dedans au dehors si l’on en jugeait par l’aspect des guenilles et des vieux habits qui flottaient à chaque fenêtre. Cette place paraissait être le pays des blanchisseuses ; on y avait tendu, en tous sens, des cordes sur lesquelles se balançait le linge qui séchait.
À l’instant où nous entrions, il s’éleva une querelle entre deux héroïnes, au sujet d’un baquet dont l’une et l’autre réclamaient la propriété : aussitôt toute la communauté fut en rumeur. Des têtes en cornettes parurent à chaque croisée, et il s’ensuivit un tel débordement de paroles et un si grand vacarme, que je fus obligé de me boucher les oreilles. Toutes ces amazones prirent parti dans le débat ; et agitant leurs bras d’où découlait l’eau de savon, elles firent feu de leurs fenêtres comme de l’embrasure d’un fort, tandis que des essaims d’enfants bercés et nichés dans chacune des fécondes cellules de cette ruche, éveillés par le bruit, joignaient leurs cris perçants au concert général.
Pauvre Goldsmith ! quels moments il a dû passer, enfermé dans cet antre infect et tumultueux, lui dont les habitudes étaient si pacifiques et les nerfs si sensibles ! Quand tout ce qu’il était forcé de voir et d’entendre suffisait pour aigrir le cœur et le remplir de misanthropie, comment sa plume a-t-elle pu distiller le miel d’Hybla ? Il est plus que probable, cependant, que plusieurs de ses inimitables tableaux de la vie du peuple furent tirés des scènes dont il était entouré dans ce séjour. L’accident de mistriss Tibbs, forcée d’aller laver les deux chemises de son mari dans la maison d’une voisine qui refusait de lui prêter son baquet, pourrait bien ne pas être un jeu de l’imagination, mais un fait passé sous les yeux de Goldsmith. Peut-être son hôtesse était-elle l’original du portrait : peut-être la mince garde-robe de Beau-Tibbs n’était-elle qu’un fac simile de celle du romancier.
Ce ne fut pas sans quelque peine que nous parvînmes à trouver le logement de Dribble. Il occupait, au second étage ; une chambre qui donnait sur la cour. Quand nous entrâmes, il était assis au bord de son lit, écrivant sur une table cassée. Il nous reçut cependant avec un air franc et ouvert, avec un air de pauvre diable, dont le charme était irrésistible. À la vérité il parut d’abord légèrement déconcerté ; il boutonna son gilet un peu plus haut et y enfonça son jabot de toile qui s’en était trop éloigné. Mais il se remit aussitôt, et se redressa d’un air de satisfaction en s’avançant pour nous recevoir ; il tira pour M. Buckthorne un tabouret à trois pieds, m’indiqua du doigt un antique et lourd fauteuil de damas, qui ressemblait à un monarque détrôné, en exil, et nous souhaita la bienvenue dans son galetas.
La conversation fut bientôt engagée. Buckthorne et lui avaient beaucoup de choses à se dire sur les scènes passées jadis à l’école : et comme rien ne dispose plus le cœur de l’homme à la confiance que des souvenirs de cette espèce, nous obtînmes de lui une rapide esquisse de sa carrière littéraire.
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