‹ Contes d'un voyageur Tome IIIChapitre 1 sur 8 · Chapitre 1 Graves réflexions d’un homme désappointé.

Chapitre 1 Graves réflexions d’un homme désappointé.

M. Buckthorne s’était arrêté à la mort de son oncle et à la perte de ses grandes espérances, événement qui formait, comme il le disait, une époque dans son histoire : ce ne fut qu’après un long intervalle et dans une disposition d’esprit assez sérieuse qu’il reprit sa narration passablement bigarrée.

Quand je me fus éloigné, dit-il, de tout ce qui restait de mon oncle, et qu’on eût fermé la porte entre moi et ce qui aurait dû m’avoir appartenu un jour, je me trouvai jeté nu dans le monde et complètement abandonné aux soins de la Fortune. Que devenir maintenant ! Je n’avais été formé à rien, qu’à me nourrir d’espérances ; et elles venaient toutes d’être déçues. Point de parents dont je dusse attendre conseil ou secours. L’univers semblait s’être évanoui devant moi. Par degrés, toutes mes relations de famille avaient disparu comme les flots de la mer au moment du reflux, et j’étais là comme la chaloupe restée sur le rivage. Je ne suis guère susceptible d’un abattement soudain et complet : mais, alors, je me sentis tout à fait découragé. Je ne pouvais me former une idée juste de ma situation réelle, ni deviner de quelle manière j’irais en avant. Il fallait tâcher d’abord de me faire de l’argent ; c’était pour moi une pensée nouvelle et extraordinaire ; autant aurait valu qu’on m’eût chargé de trouver la pierre philosophale : je n’avais jamais songé à l’argent que pour mettre la main dans mes poches et en prendre ; ou si elles étaient vides, attendre qu’il m’arrivât de chez moi un nouveau subside. J’avais considéré la vie uniquement comme un espace de temps qui devait se remplir par les jouissances : mais de le diviser en heures et en journées, bien longues, d’un pénible travail, afin de gagner le pain nécessaire pour me donner la force de travailler encore ; me fatiguer, sans autre but que de prolonger une vie de fatigues, c’était pour moi une perspective nouvelle et désolante. Tout ceci peut sembler fort simple à quelques personnes ; mais ce qu’il y avait là d’étrange sera compris par tout être infortuné qui, comme moi, a eu le malheur de naître avec de grandes espérances.

Je passai plusieurs jours à errer autour des champs où s’était écoulée mon enfance, soit parce que je ne savais à quoi me résoudre, soit parce que j’ignorais si je reverrais encore ces lieux chéris ; je m’y attachais comme le naufragé s’attache aux débris d’un vaisseau, quoiqu’il n’ignore pas qu’il doit s’en séparer et se jeter à la nage pour conserver la vie. Je restai assis sur une petite colline, d’où je voyais la maison paternelle, que je n’osais approcher, tourmenté du regret d’avoir dissipé si étourdiment mon patrimoine : étais-je pourtant si coupable, puis qu’alors je me croyais assuré du riche héritage d’un vieux oncle avare ?

Le nouveau propriétaire s’occupait de grands changements ; la maison était presque rebâtie : les arbres avaient été coupés ; le jardin de ma mère était détruit ; tout se bouleversait ; je me détournai en soupirant, et j’allai promener mon chagrin dans une autre partie de la contrée.

Comme le malheur nous rend réfléchis ! Quand j’arrivai près de l’école où j’avais eu si souvent le fouet en l’honneur de la science, personne sans doute n’aurait pu reconnaître en moi l’audacieux espiègle qui s’en était échappé avec tant de légèreté, il y avait peu d’années ; je m’appuyai sur les bornes de l’enceinte consacrée à nos jeux ; j’observai les écoliers qui s’amusaient, et je cherchai si parmi eux il se trouvait quelque étourdi, tel que j’étais autrefois, quelque jeune tête remplie des brillantes illusions de la vie et du monde. Le théâtre de nos ébats me sembla beaucoup plus petit qu’aux temps où je m’y exerçais ; la maison et le parc du propriétaire voisin, du père de la cruelle Sacharissa, paraissaient avoir aussi moins d’étendue et de magnificence ; les collines d’alentour ne se présentaient plus à une si grande distance, et elles ne réveillaient plus, hélas ! l’idée d’un monde enchanté, dans le lointain !

Au milieu de mes rêveries, comme j’errais au travers d’un pré où j’avais bien souvent cueilli des primevères, je rencontrai le pédant, jadis le fléau et la terreur de mon enfance. Plus d’une fois, gémissant sous sa férule, je m’étais promis que parvenu à l’âge d’homme j’aurais un jour ma revanche, si jamais il me tombait sous la main. Le temps de me venger était venu ; mais je ne m’y sentais plus aucune disposition. Le peu d’années qui avaient mûri ma vigueur avaient amené pour lui la décrépitude. Il paraissait avoir essuyé une attaque de paralysie. Je le regardai, et je m’étonnai que ce malheureux et faible vieillard eût été à mes yeux un objet d’effroi ; qu’un regard de ces yeux éteints m’eût jadis intimidé, que j’eusse redouté la puissance de cette main, aujourd’hui tremblante. Il se traînait avec peine le long du sentier, et il éprouvait quelque difficulté à franchir une barrière. J’accourus pour l’aider. Il me regarda, d’un air surpris, mais sans me reconnaître, et il me remercia par une humble salutation. Je ne désirai point qu’il me connût ; car je sentais que je n’avais point de quoi me vanter. La peine qu’il avait prise, et les peines qu’il m’avait fait souffrir, étaient également sans fruit ; ses prédictions, si souvent répétées, se trouvaient pleinement vérifiées. Je sentais que le petit Jack Buckthorne, l’écolier paresseux, devenu un homme fait, n’était réellement bon à rien.

Tout cela est d’un détail peu intéressant ; mais je vous ai raconté mes folies, et il est juste de vous faire voir comment j’en ai été puni : 1e plus insouciant des hommes aura toujours, tôt ou tard, son jour de tristesse, qui le forcera de réfléchir.

J’éprouvai, à cette occasion, une espèce de besoin d’expier mes fautes, et d’exprimer la douleur d’un fils repentant par un pieux pèlerinage au tombeau de ma mère. Ayant passé une nuit à Leamington, je continuai ma route par un sentier qui conduit à une colline, à travers des bois et des champs paisibles ; j’arrivai enfin au petit village ou plutôt au hameau de Lenington : je cherchai l’église ; c’est un vieil édifice en pierres grisâtres, sur une petite colline, d’où l’œil découvre de fertiles campagnes et les orgueilleuses tours du château de Warwick qui s’élèvent au loin à l’horizon.

Le cimetière est ombragé en partie par de grands arbres ; sous l’un d’eux ma mère était enterrée. Vous m’avez cru sans doute un être insensible, sans entrailles ; je m’étais jugé tel : mais l’adversité nous ramène à certains sentiments naturels qui, sans elle, nous seraient peut-être à jamais restés étrangers.

Je cherchai le tombeau de ma mère : l’herbe le couvrait déjà, et la pierre sépulcrale était à demi cachée par les orties. Je les arrachai ; elles me déchirèrent la main, mais je m’aperçus à peine de ce mal : mon cœur était trop souffrant. Je m’assis près de la tombe ; je lus et relus plusieurs fois l’épitaphe gravée sur la pierre. C’était un éloge simple et vrai. Je l’avais écrit moi-même : j’avais essayé de l’exprimer en vers, mais vainement ; mes regrets s’étaient refusés à la gêne du rythme.

Pendant mes courses solitaires, mon cœur s’était insensiblement gonflé ; la mesure était comblée : il fallait qu’elle débordât. Je me prosternai sur la tombe, et, cachant mon visage dans l’herbe épaisse, je pleurai comme un enfant. Oui, parvenu à l’âge viril je pleurai sur ce tombeau, comme dans mon enfance j’avais pleuré sur le sein de ma mère. Hélas combien peu nous apprécions l’amour d’une mère pendant qu’elle est en vie ! Combien peu, dans notre jeunesse, nous faisons attention à toutes ses inquiétudes, à son active tendresse ! Mais quand la mort nous l’a ravie, quand notre cœur est flétri par le chagrin et par la froide indifférence du monde ; quand nous éprouvons combien il est rare de trouver une sympathie réelle et combien peu nous sommes aimés pour nous-mêmes… combien peu d’amis nous restent attachés dans le malheur… c’est alors que nous pensons à la mère que nous avons perdue. Sans doute, j’avais toujours aimé ma mère, même au plus fort de mes étourderies ; mais je sentais à présent combien mon amour avait été irréfléchi et peu efficace ! Mon cœur se brisait au souvenir des jours de mon enfance, quand j’étais guidé par la main de ma mère, quand, bercé dans ses bras, je me livrais au sommeil, et que j’étais libre de soins et de soucis. « Ô ma mère, m’écriai-je, en cachant mon visage dans l’herbe qui recouvrait la tombe, ô que ne suis-je de nouveau à vos côtés, dormant pour ne plus jamais me réveiller aux chagrins et aux tourments de ce monde ! »

Je ne suis pas d’un tempérament faible ; et la violence de mon émotion se calma peu à peu. Je m’étais délivré d’une manière spontanée, franche et sincère, des chagrins que j’avais accumulés lentement, et je me trouvais, tout à fait soulagé. Je me relevai de dessus le tombeau, comme si j’avais offert un sacrifice et que j’eusse senti que ce sacrifice venait d’être agréé.

Je m’assis de nouveau sur le gazon, et j’arrachai une à une les herbes de la tombe ; les larmes coulaient plus lentement sur mes joues, et cessaient d’être amères. Ce m’était une consolation de songer que ma mère fût morte avant que le chagrin et la pauvreté eussent accablé son enfant, et avant que toutes mes grandes espérances fussent à jamais évanouies.

J’appuyai ma joue sur une de mes mains, et je jetai les yeux sur le paysage. Sa beauté si paisible me calma. Un villageois qui sifflait dans le champ voisin envoyait à mon oreille des sons pleins de douceur. Il me semblait que j’aspirais la consolation et l’espoir avec l’air pur qui agitait le feuillage, se jouait légèrement dans mes cheveux, et séchait les larmes de mes joues. Une alouette s’éleva d’une prairie en face, et laissa derrière elle, pour ainsi dire, une brillante traînée de mélodie, à mesure qu’elle montait : cet incident éleva mon imagination. L’oiseau planait dans les airs, au-dessus du point où les tours du château de Warwick bornaient l’horizon, et il semblait se balancer en jouissant lui-même de sa douce harmonie. Sans doute, pensais-je, s’il existait réellement une transmigration des âmes, on pourrait prendre cette alouette pour quelque poète dégagé des liens de la vie terrestre, mais qui se ranime encore en chantant, et qui fait retentir ses accents au milieu des champs délicieux et des tours orgueilleuses.

Tout à coup le sentiment de la poésie, si longtemps amorti, se réveilla dans mon âme. Une idée soudaine me vint à l’esprit : je veux devenir auteur, m’écriai-je : jusqu’à présent je ne me suis occupé de la poésie que pour m’amuser, et je n’en ai retiré que des peines ; essayons ce qu’elle me vaudra, quand je m’y adonnerai tout entier, avec persévérance.

Cette résolution, prise si promptement, soulagea mon cœur d’un grand poids. Je trouvai un nouveau motif de confiance dans la place même où ce projet s’était formé. Il me semblait que l’âme de ma mère me l’avait insinué du fond de sa tombe. Je veux désormais, disais-je, faire tous mes efforts pour devenir réellement ce que sa tendresse me faisait paraître à ses yeux. Je travaillerai, comme si j’eusse ma mère pour témoin de mes actions ; je travaillerai, afin d’expier tellement mes fautes que lorsque je reviendrai visiter son tombeau, mes larmes n’auront plus du moins l’amertume du repentir.

Je m’inclinai, et je baisai le sol, en témoignage de mon vœu. Je cueillis quelques primevères qui croissaient là, et je les plaçai sur mon cœur. Je sortis du cimetière, le courage et l’esprit encore une fois ranimés, et je pris la route de Londres, en qualité d’auteur.

Ici M. Buckthorne s’arrêta, et me laissa dans une pénible attente ; car j’avais espéré que toute la vie d’un homme de lettres allait se déployer à mes yeux. Il semblait cependant absorbé dans une foule de réflexions ; après quelque intervalle, je le réveillai doucement par deux ou trois questions sur sa carrière littéraire.

« Non, me dit-il, en souriant ; je laisserai un nuage sur cette partie de mon histoire. Que les mystères du métier soient respectés par moi ! Laissons ceux qui ne s’aventurent jamais dans la république des lettres continuer à regarder ce pays comme un pays enchanté. Laissons-leur croire que l’auteur est tel qu’ils se le sont figuré d’après ses ouvrages. Je ne suis pas homme à leur ravir ces illusions. Tandis que l’on admire les tissus de soie de la Perse, je ne suis pas homme à rappeler qu’ils sortent des entrailles d’un misérable ver. »

« Eh ! bien, lui répondis-je, si vous ne voulez rien me raconter de votre vie littéraire, dites-moi, du moins, si vous avez encore reçu quelques nouvelles du Château des Doutes. »

« Volontiers, répliqua-t-il, quoique j’aie peu de chose à vous apprendre. »

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