Chapitre 2 Le stupide campagnard
Il s’écoula bien du temps, dit Buckthorne, avant que je reçusse quelque nouvelle de mon cousin et de son héritage. À dire vrai, ce sujet me faisait tant de mal, que je désirais, autant que possible, l’écarter de mon esprit. Enfin le hasard me conduisit dans cette partie de la province, et je ne pus m’empêcher de prendre quelques informations.
J’appris que mon cousin, en se formant, était devenu plus que jamais un personnage ignorant, opiniâtre, et grossier. Son ignorance et sa grossièreté l’avaient empêché de se lier avec les familles honorables de son voisinage ; en dépit de son immense fortune, il n’avait pas même réussi à obtenir la main de la fille du pasteur, et il s’était enfin vu renfermé dans les limites d’une société telle que peut s’en former au village un homme qui n’est que riche.
Il avait un grand nombre de chevaux et de chiens, et il tenait une table ouverte où il réunissait les débauchés du voisinage, et quelques libertins d’un village peu éloigné. Quand il ne pouvait rassembler d’autre société, il se mettait à boire et à fumer avec ses domestiques, qui en retour, le pillaient et le méprisaient. Cependant, malgré toutes les apparences de la prodigalité, il y avait en lui du levain de vieil avare, et il prouvait de quel père il était son digne fils : il thésaurisait sur ses revenus ; il était mesquin dans ses dépenses et parcimonieux en plusieurs circonstances où un homme comme il faut doit être plus que libéral. Les domestiques étaient tenus de travailler par intervalles aux terres du château, et on avait labouré une portion de terrain jadis consacré à l’agrément, mais aujourd’hui cultivé avec économie.
Sa table, quoiqu’abondante, était mal servie ; ses liqueurs, étaient fortes et mauvaises, et l’on consommait chez lui de la bière et du whisky 1 bien plus que de vin généreux. À sa table, il était arrogant et grossier, et il exigeait de ses obscurs et obséquieux convives l’hommage qu’il croyait dû à tout homme opulent.
Quant au vieux John, son grand-père, il s’était bientôt impatienté du ton de hauteur que le petit-fils avait pris avec lui, et ils se brouillèrent, peu de temps après que l’héritage fut recueilli. Le vieillard s’était retiré au village voisin, où il vivait du legs de son ancien maître, dans une petite chaumière dont il sortait aussi peu qu’un vieux rat sort de son trou pendant le jour.
Ce jeune ours mal léché semblait, comme Caliban 2, avoir pour sa mère un attachement d’instinct. Elle demeurait avec lui ; mais, par suite d’une longue habitude, elle se conduisait plutôt en servante qu’en maîtresse de la maison ; car elle prenait part à toutes les occupations des domestiques, et se trouvait plus souvent à la cuisine qu’au salon. Voilà les renseignements que je recueillis sur mon cousin, sur ce rival qui m’avait ravi toutes mes espérances, d’une manière si inattendue.
Je sentais maintenant un désir irrésistible de revoir les lieux où j’avais passé une partie de mon enfance, et de jeter un coup d’œil sur le genre de vie si bizarre que l’on menait dans le château de mes ancêtres maternels. Je résolus de m’y rendre sous un déguisement. Mon imbécile de cousin ne m’avait pas vu assez longtemps, pour bien connaître mes traits ; et quelques années apportent toujours une grande différence entre l’adolescent et l’homme fait. J’appris que le nouveau propriétaire élevait des bestiaux, et qu’il était fier de ses connaissances et de ses succès. Je m’habillai donc en gros fermier, et, au moyen d’une légère balafre rouge sur le front, ma physionomie fut entièrement changée.
Trois heures venaient de sonner, quand j’arrivai à la grille du parc ; je fus reçu par une vieille femme qui savonnait du linge dans un petit bâtiment ruiné, autrefois le logement du portier. J’avançai à travers les restes d’une superbe avenue, dont beaucoup d’arbres avaient été coupés et vendus comme bois de charpente. Les terres ne me semblèrent pas beaucoup mieux cultivées que pendant la vie de mon oncle ; le gazon était étouffé sous les mauvaises herbes ; les arbres n’étaient ni élagués, ni dépouillés des branches mortes. Le bétail paissait sur les pelouses ; les canards et les oies nageaient dans le vivier ; le chemin, pour arriver à la maison, offrait peu de traces de roues de carrosse ; mon cousin ne recevait guère de visites que de gens à pied ou à cheval, et lui-même ne se servait jamais de voiture. Une fois, cependant, à ce que l’on me raconta, il avait fait retirer de la remise, pleine de poussière et de toiles d’araignées, le vieux carrosse ; il l’avait fait nettoyer et il s’en était servi pour aller, avec sa mère, à l’église du village, prendre solennellement possession du banc de famille : mais il fut accompagné de tant de huées et d’éclats de rire, en traversant le village, et il fut accueilli avec tant de moqueries et de ricanements à la porte de l’église, que le char de triomphe ne reparut plus.
Comme j’approchais de la maison, une légion de jeunes dogues fit une sortie en aboyant contre moi ; ils étaient accompagnés de deux vieux limiers décrépits, qui hurlaient plutôt que d’aboyer, et que je reconnus pour les anciens gardes-du-corps de mon oncle. L’édifice avait toujours un aspect négligé et délabré, quoiqu’il y eût eu du changement en mieux, depuis ma dernière visite. Plusieurs des croisées étaient brisées et bouchées avec des planches ; d’autres avaient été murées pour les exempter de la taxe. Je remarquai cependant de la fumée qui sortait des cheminées, phénomène très rare autrefois. En passant près de la partie du bâtiment où la salle à manger était située, j’entendis l’explosion d’une bruyante gaieté ; trois ou quatre voix s’élevaient en même temps, et les jurements et les éclats de rire s’entremêlaient d’une horrible manière.
Les aboiements des chiens avaient fait venir à la porte un domestique, grand vilain rustre, qui avait passé un habit de livrée par-dessus les vêtements d’un garçon de charrue. Je demandai à voir le maître du château, mais on me répondit qu’il était à dîner avec des messieurs du voisinage. Je déclinai mes qualités, et j’envoyai savoir si je pourrais lui parler relativement à son bétail, car j’avais un grand désir de le voir au milieu d’une de ses orgies.
On revint me dire qu’il était en compagnie et qu’il ne pouvait s’occuper d’affaires ; mais que si je voulais entrer et prendre quelque rafraîchissement, j’étais le bienvenu. Je passai donc dans le grand vestibule, où des fouets et des chapeaux de toute espèce et de toute forme étaient entassés sur une table de chêne ; deux ou trois butors de domestiques restaient là les bras croisés ; tout avait un air de négligence et de manque de soin.
Les appartements que je traversai avaient le même aspect de décadence et de malpropreté. Les rideaux, jadis riches, étaient fanés et couverts de poussière, les meubles ternis et tachés. En entrant dans la salle à manger, j’aperçus une réunion bizarre de campagnards à l’air commun et grossier, placés autour d’une table où l’on voyait des bouteilles, des pots, des cruches, des pipes et du tabac : plusieurs chiens étaient couchés à terre, ou assis près de leurs maîtres, comme pour les garder ; il y en avait un qui rongeait un os sous le buffet. Le maître du festin occupait le haut bout de la table. Je le trouvai beaucoup changé. Il avait pris de l’embonpoint ; sa peau était grasse et luisante ; sa chevelure épaisse et d’une couleur ardente. Son maintien était un singulier composé de sottise, d’orgueil et de suffisance. Il était habillé avec toute l’élégance des gens du commun ; des culottes de peau, un gilet rouge et un habit vert ; et, comme ses convives, il était évidemment un peu trop coloré par la boisson. Toute la compagnie fixa sur moi des regards stupides, comme on devait s’y attendre d’hommes qui ont les sens obscurcis par la bière plutôt que par le vin.
Mon cousin (Dieu me pardonne ! ce nom s’arrête dans mon gosier), mon cousin, avec une politesse gauche, ou comme il le pensait, lui, avec l’affabilité d’un supérieur, me pria de prendre place à la table et de boire. Nous traitâmes les sujets ordinaires de conversation : la pluie et le beau temps, la récolte, la politique et la dureté des temps. Mon cousin était un bruyant politique, et l’on voyait qu’il était habitué à ne point rencontrer de contradiction à sa table. Il était étonnamment royaliste, et parlait de donner pour le soutien du trône jusqu’à sa dernière guinée, comme c’était le devoir de tout homme riche et bien né. Le collecteur du village 3, qui était à moitié endormi, n’avait que la force de s’écrier, à chaque mot que disait mon cousin : « Bien, très bien. » La conversation tomba sur les bestiaux ; mon cousin vanta ses troupeaux, sa méthode de croiser les races, et en général sa manière d’administrer ses biens. Malheureusement, cela le conduisit à l’histoire du château et de celle de sa famille. Il parla de mon oncle défunt avec la plus grande irrévérence ; je la lui pardonnai facilement. Bientôt il prononça mon nom, et mon sang se mit à bouillonner. Il rapporta mes fréquentes visites à mon oncle quand j’étais enfant ; et j’appris qu’à cette époque, le drôle savait déjà qu’il hériterait de toutes ses possessions. Il décrivit la scène de la mort de mon oncle, et de l’ouverture du testament, avec une teinte de piquante causticité que je n’attendais pas de lui. Quelque vexé que j’en fusse, je ne pus m’empêcher de rire avec les autres ; car j’avais toujours aimé les plaisanteries, même lorsqu’elles se faisaient à mes dépens. Il en vint ensuite à mes divers projets, à mon expédition errante, et ceci commençait m’échauffer un peu ; enfin il parla de mes parents ; il se moqua de mon père ; je le supportai encore, quoique avec peine ; il parla de ma mère avec un air ricaneur ; à l’instant même je l’étendis à mes pieds.
Une scène de tumulte s’en suivit ; la table fut renversée ; verres, bouteilles, cruches, tout roulait en éclats sur le plancher. Les convives se saisirent de nous, afin de prévenir quelque malheur. Je fis des efforts pour me dégager ; car j’étais bouillant de rage. Mon cousin me criait de me déshabiller et de venir me battre avec lui sur la pelouse. J’acceptai ; je me sentais la force d’un géant, et je brûlais de lui donner une vigoureuse leçon.
Nous sortîmes ; un cercle fut formé ; on m’assigna un second, selon l’usage des boxeurs. Mon cousin, en s’avançant pour le combat, dit quelques mots sur la générosité qu’il y avait de sa part de me faire un si grand honneur, quand je l’avais attaqué ainsi à sa table sans aucune provocation. « Arrêtez criai-je en fureur, sans provocation ? Apprenez que je suis John Buckthorne, et que vous avez insulté la mémoire de ma mère ! »
À ces mots le butor parut frappé tout à coup : il recula et réfléchit un moment.
« Ah ! diable ! dit-il, c’était trop fort. C’est une tout autre affaire… J’ai aussi une mère… et personne n’en dirait du mal devant moi, quelque méchante quelle fût. »
Il s’arrêta de nouveau ; la nature semblait éprouver un rude combat dans son cœur endurci.
« Cousin, s’écria-t-il, que le diable m’emporte, je suis fâché de ce que j’ai dit : tu m’as traité comme je le méritais en m’étrillant, et je ne t’en aime que mieux. Voilà ma main ; viens vivre avec moi, et que le diable m’emporte si la meilleure chambre de la maison et le meilleur cheval de l’écurie ne sont pas à ton service. »
J’avoue que je fus fort ému par ce mouvement affectueux de la nature qui se faisait jour à travers une si épaisse enveloppe de chair. Je pardonnai au butor ses deux crimes à la fois : d’être né d’un mariage légitime, et de m’avoir enlevé mon héritage. Je serrai la main qu’il m’offrait, pour lui prouver que je ne lui gardais pas rancune ; et puis, me frayant un chemin à travers la foule de ses parasites ébahis, je dis un éternel adieu aux domaines de mon oncle. C’est la dernière fois que j’aie vu mon cousin ; je n’ai plus entendu parler de lui ni de rien de ce qui regarde le Château des Doutes.
q