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Chapitre 9 Aventure du pêcheur noir

Tout le monde connaît Sam le noir, (Black-Sam,) le vieux nègre pêcheur, ou comme on l’appelle ordinairement Sam le limoneux, qui a pêché dans le détroit pendant la dernière moitié du siècle passé. Il y a bien des années que Sam, qui était alors un des jeunes nègres les plus actifs du pays, et qui travaillait à la ferme de Killian Suydam, sur Long-Island, après avoir fini de bonne heure sa journée, était allé pêcher près de Hell-Gate, pendant une belle-soirée d’été.

Il montait un esquif léger ; et comme il était familiarisé avec les courants et les bancs de sable, il changeait de position d’après les variations de la marée, de la poule et les poussins jusqu’au dos du cochon, du dos du cochon à la marmite, et de la marmite à la poêle à frire 1 ; mais emporté par l’ardeur de la pêche, il ne s’aperçut pas que la marée descendait rapidement, jusqu’à ce que le bruit des tourbillons et des courants l’avertissent du danger ; il eut de la peine à retirer son esquif des rochers et des brisants, et d’arriver à Blackwell’s-Island. Là, il se mit à l’ancre, et il attendit que le flux lui permît de retourner à la maison. À mesure que la nuit s’approchait la mer devenait plus bruyante et plus houleuse. De noirs et épais nuages s’amoncelaient à l’occident, et par intervalles un roulement de tonnerre ou bien un long éclair donnaient tous les indices d’un orage d’été. Sam se dirigea vers l’île de Manhatta, et, longeant la côte, il parvint à un petit recoin sous une roche escarpée et saillante ; il attacha son esquif à un arbre qui sortait à travers une fente du rocher, et qui, de ses branches étendues au dessus de l’eau, formait une espèce de dais. L’orage continuait à mugir ; le vent couvrait le fleuve d’écume blanchissante ; la pluie frappait le feuillage, le tonnerre grondait encore, plus fort qu’il ne gronde à présent ; les éclairs semblaient vouloir dévorer les lames irritées ; mais Sam, abrité sous le rocher et sous l’arbre, tapi dans le fond de son esquif, fut doucement balancé par les vagues jusqu’à ce qu’il s’endormît.

Quand il se réveilla, le calme se trouvait rétabli. L’orage s’était dissipé ; seulement, par intervalle, la faible lueur d’un éclair à l’est montrait quelle route il avait prise. La nuit était sombre ; il n’y avait pas de lune ; à l’état de la marée, Sam jugea qu’il était minuit. Il allait détacher sa nacelle pour retourner chez lui quand il aperçut une lumière qui brillait sur l’eau à quelque distance, et qui semblait s’approcher, rapidement. Bientôt il vit qu’elle partait d’une lanterne posée au fond d’une chaloupe qui glissait le long de la côte, abritée par la terre. Elle s’arrêta dans une petite crique près de l’endroit où se trouvait Sam. Un homme s’élança sur le rivage, et cherchant autour de lui avec la lanterne, il s’écria : « Voici la place… voici l’anneau de fer. Aussitôt on amarra le petit bateau, et l’homme, de retour à la chaloupe, aida ses camarades à transporter sur le rivage quelque chose de pesant. Comme la lumière les éclairait, Sam vit qu’ils étaient cinq gaillards à mine rébarbative et déterminée, coiffés de bonnets de laine rouge ; leur chef portait un chapeau à trois cornes, et quelques-uns étaient armés de poignards ou de longs couteaux et de pistolets. Ils se parlaient à voix basse, et souvent dans une langue étrangère que Sam ne comprenait pas.

Après avoir, débarqué, ils prirent leur route à travers les buissons, en se relayant tour-à-tour pour porter leur fardeau sur le banc de rochers. La curiosité de Sam était vivement excitée ; aussi, laissant là son esquif, il grimpa doucement sur un récif qui dominait le sentier. Ils s’arrêtèrent un moment pour se reposer ; et le chef examina les buissons avec sa lanterne. « Avez-vous apporté les bêches ? » demanda l’un d’entre eux. « Les voilà », répondit un autre qui les portait sur l’épaule.

« Il nous faudra creuser profondément, afin de ne pas être découverts », dit un troisième.

Un froid mortel circula dans les veines de Sam : il s’imagina voir devant lui une troupe d’assassins occupés à enterrer leur victime. Ses genoux tremblaient. Dans son agitation, il remua la branche de l’arbre auquel il se tenait, en regardant par-dessus le bord du rocher.

« Qu’est-ce que cela ? s’écria un homme de la troupe : quelqu’un remue dans les buissons ! »

On éleva la lanterne et on la dirigea du côté d’où le bruit partait. Un des bonnets rouges arma son pistolet et le pointa sur l’endroit même où se tenait Sam : le nègre resta immobile, sans haleine, croyant toucher à son heure dernière : heureusement, son teint noir le favorisa, et on ne put le distinguer entre les feuilles.

« Il n’y a personne, dit l’homme à la lanterne, que diable ! Vous n’auriez pas pu tirer votre coup de pistolet sans donner l’alarme à tout le pays ! »

Le pistolet fut désarmé ; on reprit le fardeau, et la troupe continua lentement le sentier le long des rochers. Sam les suivit des yeux ; la lumière paraissait de temps en temps à travers les buissons dont l’eau tombait goutte à goutte ; et ce ne fut que lorsqu’ils se trouvèrent entièrement hors de vue, que Sam osa respirer librement. Il songea d’abord à regagner son bateau et à fuir un si dangereux voisinage ; mais la curiosité l’emporta sur la crainte. Il hésitait, il s’arrêtait, il écoutait : il entendit par intervalle les coups de bêche. « Ils creusent le tombeau ! » se disait-il, et une sueur froide coulait de son front. Chaque coup de pioche qui retentissait dans le bois silencieux, lui allait au cœur. Il était évident que ces hommes cherchaient à faire le moins de bruit possible ; tout avait un air effrayant de secret et de mystère. Sam était passionné pour tout ce qui portait un caractère horrible ; le récit d’un meurtre était un régal pour lui, et il ne manquait jamais une exécution. Malgré le danger, il ne put résister au désir d’approcher de la scène mystérieuse, et il alla regarder les bonnets rouges occupés de leurs travaux nocturnes. Il se glissa donc : avec précaution, pas à pas ; marchant avec le plus grand soin sur les feuilles sèches, dont le bruissement aurait pu le trahir. Il arriva bientôt à un endroit où une roche escarpée se trouvait entre la bande et lui ; car, il voyait la lumière de leur lanterne éclairer les arbres du côté opposé. Sam gravit le rocher doucement et en silence ; il passa la tête par-dessus la cime dépouillée ; il vit les coquins si directement au-dessous de lui, et à si peu de distance, que, quoiqu’il redoutât d’être découvert, il n’osa se retirer, de peur que le moindre mouvement ne fût entendu. Il resta dans cette position, sa face ronde et noire, passant au-dessus du bord de la roche comme le soleil, au moment de son lever, paraît à l’horizon, ou comme la pleine lune qui figure sur le cadran d’une horloge.

Les bonnets rouges terminèrent bientôt leur ouvrage ; l’ouverture fut remplie de terre et ils replacèrent soigneusement le gazon. Quand cela fut fini, ils couvrirent l’endroit de feuilles sèches : « Et maintenant, dit le chef, je défierais le diable lui-même de le trouver. »

« Les assassins ! s’écrie Sam involontairement. La troupe entière tressaillit, et regardant en l’air, ils aperçurent la tête noire et ronde de Sam précisément au-dessus d’eux ; ses yeux blancs sortaient de leur orbite ; ses dents blanches claquaient et tout son visage reluisait d’une sueur froide.

— « Nous sommes découverts ! s’écria l’un. »

— « Jette-le à bas ! s’écria un second. »

Le nègre entendit armer un pistolet, mais il ne s’arrêta point pour savoir le résultat. Il franchit roches et pierres, ronces et buissons ; roulant d’un rocher comme le hérisson, grimpant sur d’autres comme un chat-pard. Dans toutes les directions, il entendait quelqu’un de la troupe qui le poursuivait. Enfin, il atteignit le bord escarpé de la rivière : un des bonnets rouges était tout près de lui. Un rocher à pic lui barrait le chemin comme un mur, et semblait lui couper toute retraite, quand heureusement le nègre aperçut une forte branche de vigne semblable à une corde qui retombait jusqu’au milieu du roc. Il s’élança vers cette branche avec la vigueur d’un homme au désespoir : il la saisit des deux mains, et, jeune et agile comme il l’était, il réussit à se hisser sur la sommité du rocher. Là il s’arrêta, se croyant en pleine sûreté, quand le bonnet rouge arma son pistolet et fit feu. La balle rasa l’oreille de Sam. Par une heureuse inspiration du moment, il poussa un cri, se jeta par terre, et au même instant détacha un fragment de rocher qui tomba dans l’eau avec un grand fracas.

« Je lui ai donné son compte », dit le bonnet rouge à un ou deux de ses camarades qui arrivaient tout haletants. « Il ne racontera rien si ce n’est aux poissons. »

Ceux qui l’avaient poursuivi retournèrent ensuite auprès de leurs compagnons. Sam glissa légèrement sur la surface du rocher et se rendit près de son esquif : il le détacha, et s’abandonna au rapide courant qui, dans cet endroit, a toute la force d’une chute d’eau des moulins, et qui l’éloigna bientôt de ces dangereux parages. Ce ne fut cependant que lorsqu’il fut déjà loin qu’il osa faire usage de ses rames : il mena son esquif avec la rapidité de la flèche au travers de l’étroit passage de Hell-Gate, sans faire la moindre attention au danger de la marmite, de la poêle à frire, ni même du dos de cochon ; et il ne se sentit parfaitement tranquille que lorsqu’il se fut mis au lit sain et sauf, dans le grenier de la vieille ferme des Suydams.

Ici le brave Pietje Prauw s’arrêta pour reprendre haleine et pour boire une gorgée de la cruche, placée près de lui : les auditeurs restèrent la bouche béante et, le col tendu, comme autant de jeunes hirondelles qui demandent un supplément de becquée.

— « Est-ce là tout ? » s’écria l’officier à la demi-solde.

— « C’est tout ce qui a rapport à ce fait », dit Pietje Prauw.

— « Et Sam ne découvrit-il jamais ce qui avait été enfoui par les bonnets rouges ? » dit vivement Wolfert, dont l’esprit ne rêvait que lingots et doublons.

— « Pas que je sache, reprit Pietje ; il n’avait pas le temps de quitter son ouvrage, et à dire vrai, il ne se souciait pas de risquer encore une course dans les rochers. D’ailleurs, comment reconnaître l’endroit où la fosse avait été creusée, l’aspect des choses étant tout autre le jour que la nuit ? Et puis, à quoi bon aller à la découverte d’un corps mort, quand il n’y avait aucune apparence de faire pendre les meurtriers ? »

— « Mais êtes-vous bien sûr que ce soit un corps mort qu’ils enterraient ? » dit Wolfert.

— « Sans aucun doute ! » s’écria Pietje Prauw, d’un air triomphant. « L’esprit ne revient-il pas dans les environs, même de nos jours ? »

— « Son esprit revient ? » s’écrièrent plusieurs personnes de la compagnie, ouvrant les yeux encore davantage, et rapprochant leurs chaises avec vivacité.

— « Oui, son esprit revient ! » répéta Pietje : « Personne de vous n’a-t-il entendu parler du père au bonnet rouge qui revient à l’endroit où se trouvait la vieille ferme brûlée, dans les bois, sur le rivage du détroit, près de Hell-Gate ? »

— « Oh ! oui ! j’ai bien entendu raconter quelque chose de semblable ; mais j’ai pris cela pour des contes de vieilles femmes. »

— « Contes de vieilles femmes ou non, reprit Pietje Prauw, cette ferme était bien près de l’endroit. Elle a été inhabitée de temps immémorial, et elle est située sur un point isolé de la côte : mais ceux qui vont pêcher dans les environs y ont entendu d’étranges bruits ; ils ont aperçu des lumières la nuit, au milieu du bois ; et plus d’une fois ils ont vu un vieillard à bonnet rouge à une fenêtre, d’où l’on a conclu que c’était l’esprit du mort, enterré à cette place. Une fois trois soldats cherchèrent dans ce bâtiment un asile pour la nuit ; ils furetèrent du haut en bas et trouvèrent le vieux papa Bonnet-Rouge à califourchon sur un baril de cidre dans la cave, tenant d’une main une cruche, et de l’autre un verre. Il leur offrit à boire de son gobelet ; mais précisément à l’instant où l’un des soldats allait le porter à sa bouche… prrr… une bouffée de feu souffla par toute la cave ; elle rendit ces braves gens aveugles pendant quelques minutes, et quand ils recouvrèrent la vue, cruche, gobelet, bonnet rouge, tout s’était évanoui, il ne restait plus que le baril de cidre, vide ! »

Ici l’officier à demi-solde, qui était de mauvaise humeur, et qui, à moitié endormi, se penchait sur son verre de liqueur, l’œil presque fermé, se réveilla subitement, comme la dernière lueur, que jette la chandelle qui s’éteint. « Contes que tout cela », dit-il, quand Pietje Prauw eut fini sa dernière histoire.

— « Parbleu ! je ne réponds pas de la vérité de l’affaire, sur ma tête, répondit Pietje Prauw, quoique tout le monde sache qu’il y a quelque chose d’étrange sur ce terrain et près de cette maison ; mais quant à l’aventure de Sam, je la crois tout aussi bien que si elle m’était arrivée à moi-même. »

Le vif intérêt que la compagnie prenait à la conversation l’avait empêchée de s’apercevoir du combat que se livraient les éléments, lorsque tout à coup l’auditoire fut comme électrisé par un violent coup de tonnerre ; un épouvantable craquement suivit aussitôt, qui ébranla l’auberge jusque dans ses fondements… Tous frémirent sur leur chaise, croyant que c’était une secousse de tremblement de terre, ou bien que papa Bonnet-Rouge apparaissait au milieu d’eux, environné de toutes ses horreurs. Ils écoutèrent pendant quelque temps, mais ils n’entendirent que la pluie qui battait les vitres et le vent qui mugissait dans les arbres. L’explosion fut bientôt expliquée par l’apparition d’un vieux nègre qui présenta sa tête chauve à la porte, et dont les yeux louches et blancs contrastaient avec son visage noir comme le jais, trempé de pluie, et luisant comme une bouteille. Dans un jargon à peine intelligible, il annonça que la cheminée de la cuisine venait d’être abattue par la foudre.

Un sombre intervalle de l’ouragan qui s’élevait et s’abaissait par bouffées, produisit un calme momentané. On entendit bientôt un coup de mousquet ; et un cri prolongé, ou plutôt une sorte de hurlement, retentit sur le rivage. Tout le monde courut à la fenêtre. On entendit un second coup, et un nouveau cri, qui se mêlait d’une manière lugubre avec le sifflement du vent, devenu plus fort. Il semblait que le cri venait du fond de la mer ; car, quoique des éclairs répétés jetassent de la lumière sur le rivage, on n’y voyait personne.

Tout à coup la croisée au-dessus de la chambre du club s’ouvrit, et l’étranger mystérieux poussa un grand cri en réponse aux cris venus de la mer ; on se héla ainsi plusieurs fois de part et d’autres ; mais dans une langue que personne de la société ne comprenait ; aussitôt ils s’entendirent fermer la fenêtre ; ce qui fut suivi d’un grand bruit au-dessus de leurs têtes, comme si l’on remuait et si l’on jetait tous les meubles dans la chambre. Le domestique nègre fut appelé, et immédiatement après, on le vit aider le vétéran à descendre de l’escalier la lourde caisse de mer.

L’aubergiste était stupéfait. « Quoi ! Vous allez vous embarquer par un tel ouragan ?

— « Ouragan ! dit l’autre, d’un air de mépris : appelez-vous ouragan une si légère altération du temps ? »

— « Vous serez submergé… vous trouverez la mort ! » dit affectueusement Pietje Prauw.

— « Tonnerre et éclairs ! s’écria l’homme-poisson, ne venez pas faire un sermon sur le temps à un homme qui a croisé au milieu des tournants et des gouffres ! »

L’officieux Pietje redevint encore une fois muet. La voix qui venait du côté de l’eau se fit entendre de nouveau, sur un ton d’impatience. Les spectateurs fixaient les regards avec un redoublement de crainte sur cet homme des tempêtes, qui semblait être sorti du fond de la mer et qu’on appelait pour y rentrer. Comme, par le secours du nègre, il transportait lentement sa lourde caisse vers le rivage ; ils le suivaient des yeux avec des sensations superstitieuses, doutant à demi s’il n’allait pas réellement s’embarquer sur ce coffre, et se lancer ainsi sur les vagues agitées. Ils l’accompagnèrent à quelque distance avec une lanterne.

— « Éteignez la lumière, hurla cette voix rauque sortie de la mer : personne ici n’a besoin de lumière ! »

Tonnerre et éclairs ! s’écria le vieux marin, se tournant brusquement de leur côté : qu’on retourne à l’auberge ! »

Wolfert et ses compagnons reculèrent épouvantés. Cependant leur curiosité ne leur permit pas de se retirer entièrement : à la lueur d’un long éclair qui vint sillonner les flots, ils découvrirent une chaloupe, remplie de marins, près de la pointe du rocher ; elle se soulevait et s’abaissait au gré des vagues et faisait jaillir l’eau à chaque secousse. On avait de la peine à la tenir le long des rochers au moyen de la gaffe, car le courant battait avec fureur la pointe du roc. Le vieux marin hissa une des extrémités du coffre pesant sur le plat-bord de la chaloupe ; il saisit la poignée de l’autre extrémité pour achever de l’enlever, quand le mouvement qu’il fit éloigna le bateau du rivage ; le coffre glissa du plat-bord et tomba dans les flots, entraînant le vieux marin dans sa chute. Tous ceux qui étaient sur le rivage jetèrent un grand cri ; on entendit partir de la chaloupe une bordée d’imprécations…. Mais l’homme et la chaloupe furent entraînés par la rapidité toujours croissante du flux. D’épaisses ténèbres succédèrent à cette catastrophe. Wolfert Webber se figura cependant qu’il avait distingué un cri de détresse, et qu’il avait vu le noyé demander par signes qu’on le secourût : mais quand un nouvel éclair découvrit la surface de l’eau, tout avait disparu ; on ne voyait ni homme ni bateau ; on ne voyait que les vagues qui écumaient et qui se brisaient en se heurtant.

La compagnie rentra dans l’auberge, pour attendre la fin de l’orage ; ils reprirent leurs places et se regardèrent les uns et les autres d’un air d’effroi. Toute cette affaire n’avait pas duré cinq minutes, et il ne s’était pas dit douze paroles. Quand ils jetèrent les yeux sur le fauteuil de chêne, ils avaient peine à se persuader que cet être si étrange, qui l’occupait il y a un moment, plein de vie et d’une force athlétique, n’était plus qu’un cadavre. Le verre où il venait de boire était encore là ; on voyait encore les cendres de la pipe dont la fumée s’était exhalée, pour ainsi dire, avec son dernier souffle. En pesant bien tout cela, nos bons bourgeois sentirent vivement la terrible conviction de l’incertitude de l’existence ; et chacun, d’après cet épouvantable exemple, semblait croire que le plancher sur lequel il marchait était devenu moins solide.

Comme, cependant, la plupart des membres de la société possédaient cette précieuse philosophie qui apprend à l’homme à supporter avec courage les malheurs de son voisin, ils furent bientôt consolés de la fin tragique du vieux marin. L’aubergiste était surtout bien aise que le pauvre cher homme eût payé sa dépense avant de partir, et il lui fit à cette occasion une espèce d’oraison funèbre. « Il vint, dit-il, par une tempête et il s’en est allé par une tempête. – Il vint pendant la nuit, et il est reparti pendant la nuit. – Il vint, personne ne sait d’où, il s’en va, personne ne sait où. Et puis, qui sait s’il n’a pas plus d’une fois navigué sur son coffre, et s’il n’abordera point chez quelque peuple de l’autre côté du monde. Mais c’est bien dommage, ajouta-t-il, s’il est allé au fond du coffre de Davy Jones, qu’il n’ait pas laissé son propre coffre ici. »

— « Son coffre ! Saint-Nicolas nous en préserve ! s’écria Pietje Prauw. Je ne voudrais pas pour beaucoup que cette caisse fût dans la maison : je parie que l’esprit du marin viendrait faire du tapage toutes les nuits, et qu’il ferait de l’auberge une maison de revenants. Quant à ce qui est de voyager sur mer avec le coffre, je me rappelle ce qui arriva au vaisseau du patron Onderdonk, lors de sa traversée d’Amsterdam. Le maître d’équipage mourut pendant une tempête ; ils l’enveloppèrent d’un linceul, ils le mirent dans son coffre de voyage et le jetèrent par dessus bord : mais, dans leur trouble et leur précipitation, ils oublièrent de dire des prières pour lui ; la tempête mugit bientôt, plus furieuse que jamais : ils virent le défunt, assis dans son coffre, se servant de son linceul en guise de voile ; il suivait de près le vaisseau, précédé de grosses vagues qui écumaient en torrents de feu. Ils furent ainsi poursuivis deux jours et deux nuits, s’attendant à toute minute, à faire naufrage. Chaque nuit, ils voyaient le défunt maître d’équipage, dans son coffre, qui tâchait de les rejoindre ; ils entendaient son souffle plus fort que les vents ; le mort semblait envoyer à leur poursuite d’énormes lames d’eau, aussi hautes que des montagnes, qui n’auraient pas manqué d’engloutir le vaisseau, si l’équipage n’eût allumé les cierges de mort : ils restèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils le perdissent de vue au milieu des brumes près de Terre-Neuve ; ils supposèrent qu’il avait abandonné le vaisseau, et qu’il s’était arrêté à l’île de l’Homme-Mort. Voilà ce que c’est de jeter un homme à la mer sans dire les prières.

Les bouffées d’orage qui, jusqu’alors, avaient retenu la société à l’auberge, venaient de cesser. L’horloge à coucou dans le vestibule marquait minuit : chacun se hâta de partir ; car il était rare que ces paisibles bourgeois restassent à une heure si avancée. Comme ils sortaient, ils trouvèrent le ciel tout à fait serein. L’orage qui l’avait obscurci s’était dissipé, et s’était amoncelé à l’horizon en masses flottantes, éclairées par le brillant croissant de la lune, qui semblait une petite lampe d’argent suspendue dans un palais de nuages.

La lugubre catastrophe de la nuit, et les narrations lugubres que l’on avait entendues, avaient laissé dans tous les esprits une impression superstitieuse. Ils jetèrent un regard d’effroi vers le point où le flibustier avait disparu, et ils s’attendaient presque à le voir flotter sur son coffre, à la pâle clarté de la lune, dont les rayons tremblants se reflétaient sur les eaux ; tout était calme, et le courant continuait à tournoyer sur l’endroit qui avait vu le vieillard s’enfoncer. Les habitués de l’auberge se resserrèrent en un petit peloton, en retournant chez eux, surtout lorsqu’ils passèrent près d’un champ solitaire, où il s’était jadis commis un meurtre. Le sacristain lui-même, qui avait à terminer seul sa route, et qui, à ce que l’on croirait, aurait dû être accoutumé aux esprits et aux fantômes, aima mieux faire un grand détour que de passer par le cimetière de son église.

Wolfert emportait chez lui une nouvelle provision d’histoires et de renseignements à ruminer. Ces récits de caisses d’argent et de trésors espagnols, enterrés çà et là, et qui se trouvaient, tout près des rochers et des anses de ces rivages déserts, le faisaient presque devenir fou. « Bienheureux Saint-Nicolas ! s’écria-t-il à demi-voix, ne me sera-t-il pas possible de tomber sur un de ces amas d’or et de m’enrichir en un clin d’œil ? Quel travail pénible remplit mes journées ! Creuser, piocher, un jour après l’autre, pour gagner un pauvre morceau de pain, tandis qu’un heureux coup de bêche pourrait me mettre en état de rouler carrosse le reste de ma vie ! »

Comme il repassait dans son esprit tout ce que l’on avait dit de la singulière aventure du pêcheur nègre, son imagination lui présenta ce récit sous un aspect tout différent. Il vit dans la troupe de bonnets rouges une bande de pirates qui cachaient leur butin, et sa cupidité fut encore une fois réveillée par la possibilité de venir enfin sur les traces de quelques richesses enfouies. En effet, son esprit malade changeait tout en or. Webber était comme cet avide habitant de Bagdad, dont les yeux, dès qu’ils avaient été frottés de l’onguent magique du Derviche, lui montraient toutes les richesses de la terre. De même des cassettes de bijoux enfouis, des coffres remplis des lingots, et de barils de monnaies étrangères semblaient sourire à Wolfert du fond de leurs cachettes, et le supplier de les retirer des tombeaux où ils étaient descendus.

Il prit des informations particulières sur les lieux où l’on disait que l’esprit du père au bonnet rouge revenait, et il fut de plus en plus confirmé dans ses soupçons. Il apprit que cet endroit avait été souvent visité par des détenteurs d’argent expérimentés, qui avaient entendu l’histoire de Black-Sam ; mais aucun d’eux n’avait réussi. Au contraire, ils avaient toujours éprouvé quelque contretemps d’une espèce ou d’une autre, parce que, d’après l’opinion de Wolfert, ils ne s’y étaient pas pris au moment convenable, ou qu’ils avaient négligé les cérémonies nécessaires. La dernière tentative était celle de Cobus Quackenbos, qui creusa pendant une nuit entière et qui rencontra un incroyable obstacle ; car, à mesure qu’il tirait une pelletée de la fosse, une main invisible en remettait deux. Il était parvenu cependant, enfin, à découvrir une caisse de fer, lorsque tout à coup d’étranges figures se montrèrent en faisant d’horribles contorsions autour de la fosse, et bientôt une grêle de coups, distribuée par des bâtons invisibles, l’étrilla de manière à le chasser du terrain défendu. Cobus Quackenbos l’avait déclaré ainsi, à son lit de mort ; on ne pouvait donc pas en douter. C’était un homme qui avait consacré maintes années de sa vie à chercher l’argent caché, et qui aurait fini par réussir, à ce que l’on croyait, s’il n’était pas mort d’une fièvre cérébrale à l’hôpital.

Wolfert était maintenant dévoré d’inquiétude et d’impatience ; car il craignait que quelque rival n’eût déjà trouvé l’or enterré.

Il résolut de se rendre secrètement près du pêcheur noir, et de le prendre pour guide vers l’endroit où s’était passée la scène du mystérieux enterrement. Sam était facile à trouver ; c’était un de ces vieillards qui tiennent à leurs habitudes et qui restent dans le même lieu jusqu’à ce qu’ils obtiennent une place dans l’esprit du peuple, et qu’ils soient devenus, en quelque sorte, des personnages publics. Il n’y avait point de petit garnement dans la ville qui ne connût Sam le pêcheur, et qui ne crût avoir le droit de jouer des tours au vieux nègre. Sam avait mené une vie amphibie pendant plus d’un demi-siècle, tantôt sur les rivages du bras de mer, tantôt sur les eaux poissonneuses du détroit, il passait la plus grande partie de ses journées sur l’eau, spécialement près de Hell-Gate ; et, quand la mer était mauvaise, on aurait pu le prendre pour un des fantômes qui fréquentaient les lieux. On le voyait là quelque temps qu’il fit, et à toute heure ; souvent dans son esquif mis à l’ancre au milieu des tourments, où bien rôdant comme un requin autour de quelques débris de vaisseau, où il supposait que le poisson serait en plus grande abondance. Souvent il était assis sur un rocher, des heures entières, et il regardait au travers des brouillards et de la brume, comme le héron solitaire qui guette sa proie. Il connaissait chaque trou, chaque recoin du détroit de Wall-About à Hell-Gate, et de Hell-Gate aux Pierres du Diable, et l’on assurait même qu’il connaissait chaque poisson par son nom de baptême.

Wolfert le trouva près de sa cabane, qui n’était pas beaucoup plus grande que la loge d’un chien de belle taille. Elle était grossièrement construite de débris de vaisseaux et de bois jeté sur le gravier du rivage, au pied du vieux fort, bien près de l’endroit qui forme à présent la pointe de la batterie. « Une ancienne odeur poissonneuse » régnait dans ce lieu 2. » Des rames, des pagaies, et des lignes pour la pêche étaient rangées contre le mur du fort ; un filet étendu séchait sur le sable. Une chaloupe était tirée sur le rivage, et à la porte de la cabane on voyait Sam le limoneux, lui-même, se délectant de la plus grande volupté des nègres, le plaisir de dormir au soleil.

Bien des années s’étaient écoulées depuis l’aventure de la jeunesse de Sam, et la neige de plus d’un hiver avait fait grisonner la laine noueuse qui couvrait sa tête. Il se rappelait cependant très bien les circonstances, car on l’avait prié souvent de raconter cette histoire ; mais il s’écartait, en quelques points, de la relation de Pietje Prauw, chose assez ordinaire chez les historiens authentiques. Quant aux recherches subséquentes des déterreurs d’argent, Sam n’en savait absolument rien ; c’étaient des matières tout à fait hors de sa portée ; le prudent Wolfert eut soin de ne pas lui troubler l’esprit, en lui parlant sur ce point. Son seul désir était de s’assurer du vieux pêcheur comme d’un pilote qui pût le conduire au lieu de la scène ; et cela réussit. Le long espace de temps qui s’était passé depuis cette aventure nocturne avait fait perdre à Sam la crainte que l’endroit lui inspirait jadis, et la promesse d’une modique récompense l’arracha sur-le-champ à son doux repos sous les rayons du soleil.

La marée s’opposait à ce qu’on fît le voyage par mer, et Wolfert était trop impatient d’arriver à la terre promise, pour attendre le reflux : ils s’y rendirent donc à pied. Une marche de quatre ou cinq milles les conduisit à l’entrée d’un bois qui, à cette époque, couvrait la majeure partie de la côte orientale de l’île. C’était précisément derrière la charmante contrée de Bloemen-Daal. 3 Là, ils s’enfoncèrent dans un long défilé qui serpentait entre les arbres et les buissons, tout couvert de broussailles et de mauvaises herbes, comme si c’eût été un chemin peu fréquenté ; il était tellement ombragé, qu’on y jouissait à peine d’une clarté de crépuscule. Des vignes sauvages entouraient les arbres, et les branches détachées se jetaient dans le visage de nos deux voyageurs ; les ronces et les églantiers accrochaient leurs habits ; de petits serpents glissaient à travers le chemin ; le crapaud tacheté sautillait et se roulait devant eux, et la chouette, qui ne dormait pas, miaulait à chaque buisson. Si Wolfert Webber eût été profondément versé dans la lecture des légendes romantiques, il aurait pu s’imaginer qu’il entrait sur une terre défendue et enchantée, ou bien que ces animaux étaient les gardiens préposés à la surveillance du trésor enfoui. Quoi qu’il en soit, la solitude du lieu et les lugubres histoires qu’on en racontait produisirent une forte impression sur son esprit.

Lorsqu’ils atteignirent l’extrémité du chemin, ils se trouvèrent près du rivage du Sound, sur une espèce d’amphithéâtre entouré d’arbres forestiers. La surface avait été jadis une belle pelouse, mais alors elle était hérissée d’épines et de mauvaises herbes touffues. À l’une des extrémités, et justement sur le bord de l’eau, il y avait un bâtiment en ruines, et qui ne valait guère mieux qu’un tas de décombres, avec une cheminée qui s’élevait au milieu comme une tour isolée. Le courant du détroit se précipitait au bas, tandis que les branches des arbres sans culture se baignaient dans les flots.

Wolfert ne douta point que ce ne fût la maison où revenait le père Bonnet-Rouge, et il se rappela l’histoire de Pietje Prauw. La soirée s’approchait, et la lumière incertaine qui éclairait ces lieux boisés répandait sur la scène une teinte mélancolique, bien propre à faire naître un sentiment secret de frayeur ou de superstition. Le hibou, voltigeant au plus haut des airs, poussait son cri lugubre et de mauvais augure. Le pivert donnait de temps en temps un coup isolé sur quelqu’arbre creux, et l’oiseau de feu 4 déployait son plumage d’un rouge foncé. Wolfert et son guide vinrent à un enclos qui avait été autrefois un jardin. Il s’étendait au pied d’une chaîne de rochers ; mais il n’était maintenant qu’un champ inculte abandonné aux ronces, où l’on voyait çà et là un rosier noueux, un pêcher ou un prunier sans culture, dont les branches sauvages et le tronc étaient couverts de mousse. À l’extrémité du jardin, ils passèrent une espèce de cave, construite dans la partie du rivage qui faisait face à la mer. Elle ressemblait à une serre. La porte, quoique en ruines, était encore forte ; elle paraissait avoir été raccommodée depuis peu. Wolfert la poussa pour l’ouvrir : elle tourna sur ses gonds qui crièrent aigrement, et elle toucha quelque chose de semblable à une boîte : un bruit vif se fit entendre et un crâne roula par terre. Wolfert épouvanté recula, mais il fut rassuré quand le nègre lui eut appris que c’était un caveau de famille appartenant à une maison hollandaise qui avait possédé ces terres ; cette assertion fut corroborée par l’aspect de plusieurs cercueils de différentes dimensions entassés dans ce lieu. Sam avait fréquenté tous ces endroits lorsqu’il était jeune, et il reconnut qu’ils ne pouvaient plus être loin de la place qu’ils cherchaient.

Ils continuèrent à s’avancer sur le bord de l’eau ; ils grimpaient le long des rochers suspendus au-dessus des flots, et ils étaient souvent obligés de s’accrocher à des arbustes ou à des ceps de vigne, pour éviter de tomber dans l’eau rapide et profonde. Enfin ils arrivèrent à une petite crique, ou plutôt à une dentelure du rivage. Elle était protégée par des roches escarpées, et par l’ombrage d’un épais bouquet de chênes et de châtaigniers, qui semblaient l’abriter et pour ainsi dire la cacher. Le rivage descendait par degrés jusqu’à la crique ; mais le courant noir et rapide enlevait les extrémités saillantes.

Le nègre s’arrêta ; il souleva ce qui lui restait d’un chapeau, se gratta pendant un moment sa tête grise, et se mit à examiner l’enfoncement ; tout à coup il frappa des mains, il s’avança d’un air joyeux et montra un gros anneau de fer fixé solidement dans le roc, précisément au point où un large amas de pierres offrait un endroit commode pour débarquer. C’était là même que les bonnets rouges avaient mis pied à terre. Le temps avait altéré quelques traits de la physionomie de la scène ; mais le roc et le fer avaient résisté à son influence. En regardant de plus près, Wolfert remarqua trois croix taillées dans le roc au-dessus de l’anneau ; ce qui, sans doute, avait une signification mystérieuse.

Le vieux Sam reconnut bientôt le rocher suspendu en saillie, sous lequel il avait caché son esquif pendant l’orage. Suivre de là le chemin qu’avait pris la troupe nocturne, était une tâche plus difficile. Son esprit avait été trop occupé des personnages de l’action, pendant cet événement extraordinaire, pour qu’il eût fait beaucoup d’attention au lieu de la scène : d’ailleurs cet endroit avait un tout autre aspect la nuit que le jour. Après avoir rôdé quelque temps, ils vinrent cependant à une éclaircie entre les arbres, et Sam trouva qu’elle ressemblait à la place dont ils étaient en quête. Il y avait un rocher peu élevé, offrant d’un côté une surface plane comme celle d’un mur, et qui lui parut être le même du haut duquel il avait observé les bonnets rouges, au moment où ils creusaient la fosse. Wolfert se mit à l’examiner avec beaucoup d’attention, et il découvrit enfin trois croix taillées dans le roc et presqu’entièrement recouvertes par la mousse, mais pareilles à celles qui étaient au dessus de l’anneau de fer : son cœur tressaillit de joie, car il ne doutait pas que ce ne fussent des marques particulières aux flibustiers. Tout ce qui restait à trouver c’était l’endroit précis où le trésor était enfoui, car autrement il aurait pu creuser tout autour des croix sans rencontrer le riche butin, et il n’avait déjà que trop souvent travaillé ainsi sans utilité. Mais ici le vieux nègre fut entièrement en défaut et le mit au supplice par la multitude et la variété de ses opinions ; car tous ses souvenirs étaient confus. Tantôt il disait que ce devait être au pied d’un mûrier voisin, tantôt tout à côté d’une grande pierre blanche, puis sous un petit tertre de verdure, bien près du rocher ; si bien qu’à la fin Wolfert fut tout aussi embarrassé que Sam lui-même.

Les ombres de la nuit s’étendaient sur la forêt et les rochers, et les arbres commençaient à se confondre. Il était évidemment trop tard pour continuer les fouilles, et d’ailleurs Wolfert n’était pas muni des instruments nécessaires pour achever ses recherches. Satisfait donc de s’être assuré de l’endroit, il prit note de tous les signes qui le lui feraient reconnaître, et se mit en route pour retourner chez lui, résolu de poursuivre sans délai son entreprise brillante…

Comme la forte anxiété, qui, jusqu’alors, avait absorbé ses sensations, se trouvait maintenant en quelque sorte dissipée, son imagination s’égara de nouveau ; elle évoqua des chimères de tout genre, sous mille formes différentes, tandis qu’il parcourait cette contrée de revenants. Il lui semblait que des cadavres de pirates enchaînés se balançaient dans les airs à chaque arbre, et il s’attendait presque à voir l’ombre de quelque Don espagnol, la gorge coupée d’une oreille à l’autre, se lever lentement de dessous terre et secouer l’ombre d’un sac d’argent.

Le nègre et Wolfert avaient à traverser encore une fois le jardin ruiné ; les nerfs de Wolfert étaient devenus si irritables que le vol d’un oiseau, le bruissement d’une feuille, la chute d’une noix, suffisaient pour le faire tressaillir. Comme il entrait dans le jardin, il lui sembla voir de loin une personne qui s’avançait lentement dans une allée, courbée sous le poids d’un fardeau. Webber et son guide s’arrêtèrent et la regardèrent avec attention. Elle portait ce qui leur parut être un bonnet de laine, et, ce qui devenait plus alarmant, ce bonnet était d’un rouge foncé couleur de sang. La figure s’approcha doucement, monta sur la digue, et s’arrêta contre la porte du caveau sépulcral. Avant d’y entrer elle regarda autour d’elle. Quelle fut la frayeur de Wolfert quand il reconnut l’horrible visage du flibustier noyé ! Il jeta un cri d’effroi ; le fantôme leva pesamment son poing de fer et l’agita d’un air de menace.

Wolfert ne chercha point à en voir davantage, mais il s’enfuit aussi vite que ses jambes purent le porter. Sam n’hésita pas à le suivre, tout aussi vite, car ses anciennes terreurs étaient revenues dans toute leur force. Ils coururent ainsi à travers bois et buissons, très effrayés chaque fois qu’une ronce accrochait leurs vêtements ; ils ne s’arrêtèrent même pas pour reprendre haleine, jusqu’à ce qu’ils eussent traversé cette dangereuse forêt et qu’ils se vissent sains et saufs sur la grande route de la ville.

Plusieurs jours se passèrent avant que Wolfert eût retrouvé assez de courage pour achever son entreprise, tant il avait été effrayé par l’apparition du terrible flibustier, qu’il fût mort ou vivant. Pendant ces longues journées, combien son esprit fut agité ! Il négligeait toutes ses occupations ; il était inquiet et sombre, du matin au soir : il n’avait point d’appétit ; ses pensées et ses discours n’avaient point de suite, et il commettait bévues sur bévues. Son repos était perdu : s’il s’endormait, le cauchemar, sous la forme d’un gros sac d’argent, écrasait sa poitrine : il marmottait entre ses dents et parlait de sommes incalculables ; il se croyait occupé à déterrer de l’argent ; il tirait sa couverture et ses draps de droite et de gauche, se figurant qu’il jetait des pelletées de terre ; il empoignait quelque chose sous son lit en cherchant des trésors, et il s’imaginait en retirer un pot rempli d’or.

Dame Webber et sa fille se désespéraient de ce qu’elles regardaient comme un nouvel accès de folie. Il y a deux oracles de famille, que les ménagères hollandaises consultent dans les cas de doute et d’inquiétude… le domine 5 et le médecin. En cette circonstance, elles s’adressèrent au médecin. Il y avait à cette époque un petit docteur, bonhomme noir et vieux, très fameux parmi les vieilles femmes de Manhatta 6 pour ses connaissances, non seulement dans l’art de guérir, mais aussi dans toutes les matières d’une nature difficile ou mystérieuse. Il se nommait le docteur Knipperhausen, mais il était plus connu sous le titre du grand docteur allemand 7. Ce fut à lui que les pauvres femmes allèrent demander conseil et secours relativement à l’affection mentale de Wolfert Webber.

Elles trouvèrent le docteur assis dans son petit cabinet d’étude et doctement revêtu de sa robe de camelot noir ; il avait un bonnet de velours noir, comme celui de Boerhaave, de Van Helmont et d’autres médecins érudits ; une paire de lunettes vertes, montées en corne noire, était placée sur son nez épaté, et il était penché sur un in-folio allemand, qui semblait aussi sombre que la physionomie du grave médecin.

Le docteur écouta les détails de la maladie de Wolfert, avec une profonde attention : mais lorsqu’elles en vinrent à parler de sa manie de chercher l’argent enfoui, le petit homme dressa les oreilles. Hélas ! les pauvres femmes, elles ne connaissaient pas celui dont elles venaient demander le secours !

Le docteur Knipperhausen avait employé la moitié de sa vie à chercher les plus courts moyens de faire fortune ; désir auquel tant de gens ont sacrifié inutilement leur longue existence. Il avait passé quelques années de sa jeunesse au milieu des montagnes du Harz, en Allemagne ; et il avait recueilli, chez les ouvriers des mines, de précieuses instructions sur la manière de trouver les trésors enfouis dans la terre. Il avait continué ses études sous un sage ambulant, qui réunissait les connaissances médicales aux mystères de l’escamotage et de la magie. Son esprit fut donc initié à toutes les sciences occultes : il s’était occupé d’astrologie, d’alchimie, de divination : il savait découvrir l’argent volé ; il savait indiquer les sources cachées : en un mot, par la sombre nature de ses connaissances, il s’était acquis le nom de grand docteur allemand, qui équivaut presqu’à celui de magicien.

Le docteur avait entendu parler souvent de trésors enfouis dans plusieurs endroits de l’île, et il avait été longtemps curieux d’en découvrir quelque trace. Dès qu’on lui eût confié les rêveries de jour et de nuit de Wolfert Webber, il y vit des symptômes d’un cas très grave, d’argent à déterrer, et il ne perdit pas une minute pour l’approfondir. Wolfert avait eu longtemps le cœur oppressé par son riche secret, et comme un médecin est en quelque sorte un confesseur, le malade saisit aussitôt l’occasion de se délivrer de ce poids. Ainsi, loin de guérir son client, le docteur prit la même maladie. Les circonstances qu’on lui révéla éveillèrent toute sa cupidité : il ne douta point qu’il n’y eût de l’argent caché dans le voisinage des croix mystérieuses, et il offrit à Wolfert de l’aider dans ses recherches. Il lui apprit qu’il fallait beaucoup de prudence et de discrétion pour des entreprise de ce genre ; qu’il faut déterrer l’argent seulement la nuit, et avec certaines formalités et cérémonies, telles que de brûler des drogues, de répéter des paroles mystiques ; qu’enfin, et par dessus tout, les déterreurs devaient être munis d’une baguette divinatoire qui a la merveilleuse propriété de désigner à la surface de la terre l’endroit précis où les trésors sont cachés. Comme le docteur s’était beaucoup adonné à ces matières, il se chargea des préparatifs nécessaires ; et comme le quartier de la lune était propice, il se chargea de tenir prête la baguette divinatoire, pour une nuit qu’il désigna 8.

Le cœur de Wolfert tressaillit de joie d’avoir rencontré un aide si savant et si distingué. Tout se prépara dans le plus grand secret, mais sans aucune difficulté. Le docteur eut plus d’une consultation avec son malade, et la bonne ménagère s’applaudissait de l’effet salutaire de ses visites. Cependant la merveilleuse baguette divinatoire, cette grande clef des secrets de la nature, était convenablement préparée ; le docteur avait feuilleté à cette occasion tous ses livres de science ; on engagea le pêcheur noir à le mener avec Wolfert dans son esquif au lieu de l’entreprise ; à déterrer le trésor au moyen de la bêche et de la pioche, et à charger ensuite son bateau du précieux butin qu’ils étaient sûrs de trouver.

Enfin arriva la nuit désignée pour l’entreprise périlleuse. Avant de sortir, Wolfert engagea sa femme et sa fille à s’aller coucher, et à ne point s’alarmer s’il ne rentrait pas de la nuit. En femmes raisonnables, du moment qu’on leur eut dit de ne pas s’inquiéter, elles furent saisies d’une terreur panique. Elles virent aussitôt, à son air qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire ; toutes leurs craintes sur le dérangement de son esprit se renouvelèrent avec dix fois plus de force que jamais : elles s’attachèrent à lui, en le suppliant de ne pas s’exposer à l’air de la nuit ; mais ce fut en vain. Quand une fois Wolfert était monté sur son dada, il n’était pas facile de lui faire quitter la selle. La nuit était brillante d’étoiles, lorsqu’il passa sous le portail du palais des Webber. Il portait un clape-oreille, attaché sous le menton avec un mouchoir de sa fille, pour se préserver de l’humidité ; dame Webber lui jeta son propre manteau rouge sur les épaules en l’assujettissant autour du cou.

Le docteur n’avait pas été armé et équipé avec moins de soins par sa femme de charge, la vigilante dame Ilsy ; il avait sa robe de camelot en guise de surtout, son bonnet de velours noir sous son chapeau retroussé ; il tenait sous son bras un énorme in-folio, d’une main une corbeille de drogues et d’herbes sèches, et de l’autre la merveilleuse baguette de divination.

L’horloge de la grande église sonnait dix heures, comme Wolfert et le Docteur passaient près du cimetière, et le veilleur de nuit faisait entendre d’une voix rauque, son cri lugubre, tout est bien ! Un profond sommeil enveloppait déjà la petite ville ; rien ne troublait cet imposant silence, si ce n’est l’aboiement de quelque mauvais sujet de chien qui se promenait pendant la nuit, ou la sérénade de quelque chat romantique.

À la vérité, Wolfert s’imagina plus d’une fois qu’il entendait le bruit de pas furtifs à peu de distance derrière eux ; mais ce pouvait être le bruit de leurs propres pas répété par l’écho de ces rues tranquilles. C’est ainsi qu’il crut voir une fois une grande figure qui les suivait de près, qui s’arrêtait lorsqu’ils cessaient de marcher, et qui se remettait en mouvement dès qu’ils avançaient ; mais la lumière pâle et incertaine de la lune produit des rayons et des ombres si vagues, que tout cela n’était peut-être que de pures visions.

Ils trouvèrent le vieux pêcheur qui les attendait ; il fumait sa pipe sur le derrière de son bateau, amarré en face de sa cabane. Dans le fond de l’esquif il y avait une bêche, une pioche, une lanterne sourde et une cruche de véritable courage, dans laquelle sans doute l’honnête Sam mettait autant de confiance que le docteur Knipperhausen en avait en ses drogues 9.

Ainsi nos trois preux s’embarquèrent sur leur nacelle en coquille de noix, pour se rendre à leur expédition nocturne, avec une sagesse et une vaillance égalée seulement par celle des trois sages, de Gotham, qui s’aventurèrent sur mer dans une grande jatte 10. La marée montait et se précipitait rapidement dans le détroit. Le courant les entraîna presque sans le secours d’une rame. Déjà la ville. se perdait dans les ombres. De loin à loin une faible lueur brillait à une chambre de malade, ou à la fenêtre de la cabine de quelque vaisseau à l’ancre dans le fleuve. Pas un nuage n’obscurcissait le firmament parsemé d’étoiles dont l’éclat se réfléchissait sur la surface unie de l’eau ; tandis qu’un léger météore qui se montrait dans la même direction que prenaient nos héros, fut regardé par le docteur comme un signe d’heureux augure.

En peu de temps, ils doublèrent la pointe de Corleer’s Hoek, et l’auberge qui avait été le théâtre de si épouvantables aventures nocturnes. Tout le monde était déjà retiré, et la maison était sombre et silencieuse. Wolfert sentit un frisson dans les veines quand il passa le point où le flibustier avait disparu ; il le montra au docteur Knipperhausen. Tandis qu’ils regardaient ils crurent apercevoir une barque au même endroit ; mais le rivage répandait une ombre si forte sur le bord de l’eau, qu’ils ne purent rien distinguer. Ils n’avaient parcouru qu’une très petite distance, lorsqu’ils entendirent le bruit sourd, de rames éloignées qui semblaient agitées avec précaution : Sam fit mouvoir les siennes en redoublant de vigueur ; et comme il connaissait tous les courants et les tournants du bras de mer, il devança de beaucoup ceux qui le poursuivaient, si réellement il y avait quelqu’un. Ils eurent bientôt traversé Turtle-bay et Kip’s Bay : puis ils se mirent à l’abri des ombres épaisses de la côte de Manhatta, et glissèrent rapidement le long du rivage sans pouvoir être observés. Enfin le nègre poussa l’esquif dans une petite crique, et l’attacha tout de suite à l’anneau de fer qu’il connaissait si bien.

Ils débarquèrent ensuite, et après avoir allumé leur lanterne, ils se munirent de leur attirail et s’avancèrent lentement à travers les buissons. Le moindre bruit les effrayait, même celui de leur marche sur les feuilles sèches ; le cri d’un chat-huant perché sur les débris de la cheminée en ruine qui n’était pas loin de là, glaça le sang dans leurs veines.

Malgré tout le soin que Wolfert avait mis à bien remarquer le site, ils furent quelque temps avant de trouver l’éclaircie entre les arbres, où ils supposaient que les richesses étaient enfouies. Enfin ils arrivèrent à la chaîne de rochers, et en examinant leur surface au moyen de la lanterne, Wolfert reconnut les trois croix mystérieuses. Le cœur leur battait vivement, car ils allaient tenter l’épreuve qui devait réaliser toutes leurs espérances.

Wolfert Webber s’empara de la lanterne, et le docteur prit la baguette divinatoire : c’était une branche fourchue ; on tenait fortement une extrémité à chaque main, tandis que le centre, formant la tige, s’élevait en ligne perpendiculaire. Le docteur promena sa baguette partout, à une certaine distance du sol, et en tous sens, mais d’abord sans produire aucun effet ; Wolfert dirigeait constamment sur elle la lumière de sa lanterne, et l’observait avec tant d’intérêt qu’il n’osait respirer. Enfin la baguette se mit à tourner un peu. Le docteur la serra plus vivement de ses mains tremblantes qui se ressentaient de l’agitation de son esprit : la baguette continua par degrés à tourner jusqu’à ce que la tige eût tout à fait changé de position ; elle s’abaissa perpendiculairement, et elle resta fixée vers un point, d’une manière aussi constante que l’aiguille de la boussole vers le pôle du nord.

« Voilà l’endroit ! » dit le docteur d’une voix presqu’inintelligible.

Le cœur de Wolfert était gonflé et remonté jusque dans le gosier.

« Faut-il creuser ? demanda le nègre en prenant la bêche.

« Mille diables ! non ! » s’écria le petit docteur. Il dit à ses deux compagnons de se resserrer près de lui et de garder le plus profond silence, qu’il y avait certaines précautions à prendre, et des cérémonies à remplir pour empêcher les malins esprits qui gardent les trésors enfouis de porter quelque trouble dans leur opération.

Il décrivit alors sur l’endroit un cercle assez grand pour qu’il pût y entrer avec Sam et Wolfert ; ensuite il rassembla des branches mortes et des feuilles sèches, et alluma un feu sur lequel il jeta des drogues et des herbes, apportées dans sa corbeille. Il s’éleva bientôt une épaisse fumée, qui répandit une forte odeur saturée de souffre et d’assa-foetida ; quelqu’agréable qu’elle pût être aux nerfs olfactoires des esprits, elle étouffa presque le pauvre Wolfert et produisit une longue suite de toux et d’éternuements qui retentirent par toute la forêt ; alors le docteur Knipperhausen détacha les agrafes du volume qu’il avait apporté sous le bras, et qui était imprimé en caractères allemands avec des lettres longues et noires ; tandis que Wolfert tenait la lanterne, le docteur, les lunettes sur le nez, lut plusieurs formules de conjuration en latin et en allemand. Ensuite il donna l’ordre à Sam de prendre la pioche et de commencer à creuser. Le sol resserré donna des signes peu équivoques du repos non interrompu dont il avait joui depuis plusieurs années. Après s’être frayé un chemin à la surface, Sam parvint à une couche de sable et de gravier, qu’il jeta à droite et à gauche avec sa bêche.

« Écoutez ! dit Wolfert, qui s’imaginait entendre marcher sur les feuilles sèches et remuer les buissons. Sam s’arrêta. – Ils écoutèrent. –Aucun bruit de pas n’approchait. La chauve-souris volait autour d’eux en silence ; un oiseau éveillé par la lumière qui éclairait les arbres, quitta son juchoir et vint voltiger en cercle autour de la flamme. An milieu du calme profond de la forêt, ils distinguaient le bruit du courant qui se brisait sur les rochers de la côte, et dans le lointain le murmure et le mugissement de Hell-Gate.

Le nègre continuait son travail ; il avait déjà creusé une fosse profonde. Le docteur se tenait sur le bord de l’ouverture, lisant par intervalles des formules de son volume à lettres gothiques, ou jetant de nouveau des herbes et des drogues sur le feu, tandis que Wolfert avait les yeux fixés sur la fosse, et suivait avec anxiété chaque coup de bêche. Quelqu’un qui aurait assisté à cette scène éclairée par le feu, par la lanterne, et colorée par le reflet du manteau rouge de Wolfert, aurait pu prendre le petit docteur pour un magicien, occupé de ses enchantements, et le nègre à cheveux gris pour quelque démon obéissant à la voix du sorcier.

Enfin la bêche du vieux pêcheur heurta quelque chose qui rendit un son : le son vibra jusqu’au cœur de Wolfert. Sam frappa de nouveau avec la bêche.

« C’est une caisse », dit-il.

« Pleine d’or, je le parie ! » s’écria Wolfert, joignant les mains avec enthousiasme.

À peine eût il proféré ces paroles, qu’il entendit du bruit au-dessus de sa tête. Il leve les yeux, et voyez ! À la lueur expirante du brasier, il aperçoit, juste au-dessus du rocher, ce qui lui paraît être l’affreux visage du flibustier noyé, fixant sur lui un regard hideux.

Wolfert pousse un cri perçant et laisse tomber la lanterne. Sa terreur panique se communique à ses compagnons. Le nègre s’élance hors du trou ; le docteur lâche le livre et la corbeille, et il se met à prier en allemand. Tout devenait horreur et confusion. La lanterne était éteinte, le brasier dispersé. Dans leur effroi, ils courent l’un contre l’autre. Ils croyaient voir une légion de diables à leur poursuite, et aux faibles étincelles qui s’élevaient des cendres, des figures étranges coiffées de bonnets rouges qui baragouinaient et couraient autour d’eux. Le docteur prit une route, le nègre en prit une autre, et Wolfert se dirigea du côté de l’eau. Comme il s’enfonçait dans le bois, en se débattant au milieu des ronces et des broussailles, il entendit les pas de quelqu’un qui le poursuivait. Il redoubla de vitesse et courut comme un désespéré. Les pas gagnèrent de l’avance sur lui. Il se sentit arrêté par son manteau, quand tout à coup celui qui le poursuivait fut attaqué à son tour. Un combat terrible et acharné s’ensuivit. Un coup de pistolet partit ; il éclaira pendant une seconde le bois et le rocher, et fit voir deux figures aux prises ensemble… Tout devint plus sombre que jamais. La lutte continua ; les deux combattants se serraient de près ; ils haletaient, ils gémissaient, ils se roulaient sur les rochers ; on entendait des grognements et des hurlements semblables à ceux d’un chien, entremêlés d’imprécations, au milieu desquelles Wolfert cru reconnaître la voix du flibustier. Il aurait bien voulu fuir, mais il était sur le bord d’un précipice, et il ne pouvait aller plus loin. Les deux ennemis se relevèrent ; ils recommencèrent à lutter, comme si la force seule pouvait décider le combat, jusqu’à ce qu’enfin l’un des deux fut précipité du haut du rocher, et tomba la tête la première dans le torrent profond qui mugissait au bas. Wolfert l’entendit plonger ; il entendit encore un murmure sourd et étouffé ; mais l’obscurité de la nuit lui cachait tous les objets, et la rapidité du courant éloigna le bruit à l’instant même.

L’un des combattants était vainqueur, mais Wolfert ignorait si c’était un ami ou un ennemi, ou si peut-être tous deux n’étaient pas dangereux pour lui. Il entendit le survivant s’approcher, et sa terreur redoubla. Il vit, à l’endroit où le roc s’élevait à l’horizon, une figure humaine qui s’avançait. Il ne pouvait se tromper… ce devait être le flibustier… où fuir ? un précipice d’un côté, de l’autre un assassin !… L’ennemi approchait… il était près de lui. Wolfert tâcha de se laisser couler du rocher. Son manteau s’accrocha aux épines qui croissaient sur le bord : il avait perdu terre et il se trouvait suspendu en l’air, presqu’étranglé par le cordon au moyen duquel sa prévoyante épouse lui avait attaché l’habillement au cou. Wolfert crut toucher à sa dernière heure ; il avait déjà recommandé son âme à Saint-Nicolas, quand le cordon se rompit ; alors il tomba de rocher en rocher, de buisson en buisson, laissant flotter dans les airs son manteau rouge, comme une bannière sanglante.

Wolfert fut longtemps avant de revenir à lui. Quand il ouvrit les yeux, les premiers rayons rougeâtres du matin éclairaient le ciel. Il se trouva couché au fond d’un bateau, dans un triste état d’abattement. Il essaya de se soulever ; mais il était trop malade et trop éreinté pour faire un mouvement. Une voix le pria, d’un ton amical, de se tenir tranquille. Il se retourna vers celui qui parlait… c’était Dirk Waldron. Il avait escorté les héros à la pressante sollicitation de dame Webber et de sa fille, qui, avec la louable curiosité de leur sexe, avaient épié les secrètes consultations de Wolfert et du docteur. Dirk s’était trouvé hors d’état de suivre de près la barque légère du pêcheur, et il était arrivé tout au plus à temps pour délivrer le pauvre déterreur de trésors des mains de celui qui voulait l’assassiner.

Ainsi se termina cette entreprise périlleuse. Le docteur et Black Sam retournèrent séparément à Manhatta, chacun ayant à raconter une épouvantable histoire des dangers qu’ils avaient courus. Quant au pauvre Wolfert, au lieu de rentrer chez lui en triomphe, chargé de sacs d’or, il fut porté à la maison sur une civière, suivi d’une troupe d’indiscrets polissons.

Sa femme et sa fille virent arriver de loin le triste cortège ; elles mirent tout le voisinage en alarme par leurs cris ; elles croyaient que le pauvre homme, dans un de ses accès fantasques, avait subitement acquitté la grande dette à la nature. Le trouvant cependant encore en vie, elles le transportèrent aussitôt dans son lit, et l’on assembla un jury des vieilles matrones du quartier pour décider quel traitement il subirait. Toute la ville était en émoi par l’aventure des déterreurs d’argent : plusieurs personnes se rendirent au lieu de la scène qui s’était passée la nuit précédente ; mais quoiqu’ils eussent trouvé l’endroit précis, ils ne découvrirent rien qui pût les dédommager de leurs peines. Quelques-uns disent qu’ils virent les fragments d’une caisse en chêne, et un couvercle en fer qui sentait fortement l’argent caché, et que dans l’ancien caveau de sépulture, il y avait des traces de ballots et de coffres ; mais tout cela est très vague.

Au fait, le mystère de toute cette histoire n’a jamais été éclairci jusqu’à ce jour ; soit que réellement un trésor ait été enfoui à cette place ; soit, s’il en était ainsi, qu’il ait été enlevé la nuit par ceux qui l’avaient enterré là ; soit enfin qu’il y reste encore sous la garde des gnomes et des démons, jusqu’à ce qu’on s’y prenne comme il faut pour le trouver : voilà bien des matières à conjectures. Quant à moi, j’incline pour la dernière opinion ; je ne doute pas que d’immenses trésors ne soient enfouis, tant là qu’en d’autres parties de l’île et de ses environs, depuis le temps des flibustiers et des colons hollandais, et j’en recommande sérieusement la recherche à tels de mes concitoyens qui ne sont pas encore engagés dans quelqu’autre spéculation. On a formé aussi bien des conjectures sur ce que pouvait être cet homme étrange des mers, qui avait régné pendant quelque temps sur la petite réunion de Corleer’s Hoek ; qui avait disparu d’une manière si bizarre, et dont la réapparition avait été si effrayante.

Quelques-uns supposèrent que c’était un contrebandier, stationné à cet endroit pour aider ses camarades à débarquer leurs marchandises, à la faveur des criques et des rochers de l’île ; d’autres, que c’était un de ces anciens compagnons de Kidd ou de Bradish, revenu pour emporter les trésors cachés autrefois dans les environs. La seule circonstance qui jette comme une espèce de lueur vague sur ce mystérieux sujet, c’est le bruit qui courut que l’on avait vu un bâtiment de forme étrangère et bizarre, assez semblable à un vaisseau de pirate, qui avait paru dans le détroit pendant quelques jours, sans aborder, ni jamais avancer, tandis que des chaloupes allaient et venaient la nuit, de ce bâtiment au rivage, et qu’on l’avait aperçu à l’entrée du port, au point du jour, après la catastrophe des déterreurs d’argent.

Je ne dois pas omettre un autre récit qui, je l’avoue, me semble apocryphe : on disait que ce même flibustier, que l’on avait cru noyé, avait été vu, avant l’aurore, assis sur son grand coffre, une lanterne à la main, et qu’il se dirigeait vers Hell-Gate, dont les eaux recommencèrent aussitôt à gronder et à mugir avec un redoublement de fureur.

Tandis que les bavards et les commères remplissaient la ville de conjectures et de rumeurs, le pauvre Wolfert était malade et tristement couché dans son lit, le corps meurtri, l’esprit chagrin et abattu. Sa femme et sa fille faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour guérir à la fois ses blessures corporelles et morales. La bonne vieille dame ne quittait pas son chevet ; elle y restait à tricoter du matin au soir ; et la jeune Amy s’occupait autour de lui avec les plus tendres soins. Ils ne manquèrent pas non plus de consolations du dehors. Quoi qu’on puisse dire de la désertion des amis dans la détresse, on n’eut point à se plaindre d’un pareil abandon : pas de vieille femme dans le quartier qui ne laissât son ouvrage pour courir chez Wolfert Webber s’informer de sa santé et surtout des détails de son histoire ; toutes venaient, d’ailleurs, avec de petits pots de pouliot, de sauge, de baume ou d’autres herbes à infuser, charmées de trouver une occasion de montrer leur amitié et leurs connaissances en médecine.

Que de breuvages on fit avaler à ce pauvre Wolfert ! Mais tout fut en vain. C’était une chose affligeante de le voir dépérir de jour en jour. Toujours de plus en plus maigre et pâle, il sortait son visage abattu de dessous sa belle courtepointe de pièces rapportées, et regardait tristement à la ronde le jury de matrones affectueuses réunies pour soupirer et gémir.

Dirk Waldron était le seul qui semblât faire pénétrer un rayon de soleil dans cette maison de deuil. Il apportait un visage enjoué et un courage mâle, et il tâchait de ranimer le cœur flétri du pauvre déterreur de trésors ; mais c’était vainement. Tout était fini pour Wolfert. Si quelque chose pouvait encore augmenter son désespoir, ce fut la nouvelle qu’on vint lui apprendre, au milieu de son chagrin, que la commune allait faire percer une rue à travers son champ de choux. Il ne vit plus devant lui que misère et ruine… Sa dernière espérance, le jardin de ses ancêtres allait être dévasté… et que deviendraient alors sa pauvre femme et son enfant ? Ses yeux se remplirent de larmes en suivant un jour l’obéissante et douce Amy qui sortait de la chambre. Dirk Waldron était assis à côté de son lit ; Wolfert lui saisit la main et lui montra sa fille ; pour la première fois depuis sa maladie il rompit le silence.

« Je m’en vais, dit-il en secouant faiblement la tête, et quand je n’y serai plus… ma pauvre fille !… »

« Confiez-la moi, mon père ! s’écria Dirk avec force ; j’aurai soin d’elle ! »

Wolfert leva les yeux sur la figure ouverte du vigoureux jeune homme, et il reconnut qu’il n’y avait personne de plus propre à prendre soin d’une femme.

« Soit, dit-il, elle est à vous… – Appelez, un homme de loi… que je puisse faire mon testament et mourir ! »

L’homme de loi fut amené ; c’était un petit homme vif, égrillard, à tête ronde… Il s’appelait Roorback (ou Rolleback, comme on le prononçait). À son aspect, les femmes éclatèrent en sanglots, car elles regardaient un testament comme un arrêt de mort. Wolfert leur fit faiblement signe de garder le silence ; la pauvre Amy cacha son visage et son chagrin dans les rideaux du lit ; dame Webber reprit son tricot, pour dissimuler sa tristesse : mais elle se trahissait par une larme transparente qui roulait en silence et restait enfin suspendue à l’extrémité de son nez pointu ; tandis que le chat, le seul membre de la famille qui ne fût pas affligé, jouait avec la pelote de laine de la bonne dame, et la faisait rouler sur le parquet.

Wolfert, couché sur le dos, avait son bonnet de nuit tiré sur son front, les yeux fermés ; son visage représentait une image fidèle de la mort. Il pria l’homme de loi d’être bref, car il sentait que sa fin s’approchait et qu’il n’y avait pas de temps à perdre : le notaire tailla sa plume, étendit son papier et fut prêt à écrire.

« Je donne et lègue, dit Wolfert d’une voix affaiblie, ma petite ferme…

« Quoi ! toute entière, s’écria le notaire ».

Wolfert entrouvrit les yeux et regarda l’homme de loi.

— « Oui… toute entière, reprit-il. »

— « Quoi ! Cette grande pièce de terre couverte de choux et de tournesols, au travers de laquelle la commune va faire passer une des plus belles rues ? »

— « La même », dit Wolfert avec un profond soupir, et il s’enfonça dans son oreiller.

— « Je félicite l’homme qui hérite de cette propriété, reprit le petit notaire, en riant aux éclats et en se frottant les mains involontairement. »

— « Que voulez-vous dire ? demanda Wolfert, ouvrant encore une fois les yeux. »

— « Qu’il sera un des hommes les plus riches du pays ! s’écria le petit Rolleback. »

Le mourant Wolfert sembla revenir des portes de la mort ; ses yeux reprirent de l’éclat ; il se mit sur son séant, recula son bonnet de laine rouge et fixa d’avides regards sur le notaire.

« Vous ne dites pas cela sérieusement ? s’écria-t-il. »

« Si fait, vraiment, répartit l’autre. Ce vaste champ et cette immense prairie vont être changés en rues, où l’on construira de nombreux et beaux bâtiments, et chacun s’empressera d’ôter son chapeau au propriétaire de tout cela.

« Cela est-il vrai ? s’écria Wolfert en sortant à demi-nu une jambe de son lit, eh ! bien, alors, je pense que je ne ferai pas encore mon testament ».

À la surprise générale, le moribond était guéri. L’étincelle vitale qui ne brillait plus que faiblement dans la bobèche, avait reçu des forces nouvelles par l’huile que le notaire venait de verser dans l’âme de Wolfert. L’étincelle se changea bientôt en une vive flamme. Donnez des secours au cœur, vous qui voulez ranimer le corps d’un homme dont l’esprit est affecté ! En peu de jours Wolfert quitta la chambre ; en peu de jours sa table fut couverte d’actes, de plans de rues, et de lots à bâtir. Le petit Rolleback ne le quittait pas ; c’était sa main droite et son conseil ; et, au lieu de lui faire son testament, il l’aida dans la tâche plus agréable de faire sa fortune.

En effet, Wolfert Webber fut un de ces bons bourgeois hollandais de Manhatta dont la fortune fut faite pour ainsi dire en dépit d’eux-mêmes : qui avaient tenu opiniâtrement à leur terrain héréditaire et qui cultivèrent des navets et des choux dans les faubourgs, ayant beaucoup de peine à nouer ensemble les deux bouts de l’année, jusqu’à ce que la commune donnât l’ordre cruel de percer des rues dans leurs propriétés, et que subitement réveillés de leur léthargie, à leur grand étonnement ils se trouvèrent riches !

Peu de mois après, une grande rue très animée passait au milieu du jardin de Webber, à l’endroit même où Wolfert avait rêvé qu’il trouvait un trésor. Son rêve d’or fut accompli. Il avait en effet découvert une source de richesses à laquelle il n’avait jamais songé : car, dès que son champ fut divisé en maisons habitées par de bons locataires, au lieu de produire une misérable récolte de choux, il produisit une abondante moisson de rentes ; de sorte qu’à l’échéance des loyers c’était un plaisir de voir ses locataires frapper à la porte depuis le matin jusqu’au soir, chacun avec un joli petit sac bien rond en espèces, produit doré du sol.

L’antique demeure de ses ancêtres fut conservée ; mais au lieu de la petite maison hollandaise en briques jaunes dans un jardin, elle s’élevait fièrement au milieu de la rue ; c’était le plus bel édifice du voisinage, car Wolfert avait ajouté une aile de chaque côté et de plus il l’avait surmontée d’une coupole ou chambre à thé, où il grimpait pour fumer sa pipe pendant les chaleurs de l’été et plus tard on vit courir dans toute la maison la famille à face joufflue d’Amy Webber et de Dirk Waldron.

Comme Wolfert devenait vieux, riche et replet, il prit un grand carrosse couleur de pain d’épice, traîné par un couple de juments de Flandre, dont la queue traînait à terre ; et pour rappeler l’origine de son opulence, il prit pour cimier un chou bien épanoui, peint sur les deux panneaux, avec l’énergique devise alles kop ; ce qui veut dire tout tête, indiquant par là qu’il s’était élevé par le seul moyen d’un travail de tête.

Pour mettre le comble à sa grandeur, le fameux Ramm Rapelié, ayant rempli sa carrière, alla dormir dans le sein de ses ancêtres, et Wolfert Webber hérita du fauteuil de cuir, dans la chambre de l’auberge de Corleer’s Hoek : il y régna longtemps, honoré et respecté, au point de ne jamais conter une histoire que chacun ne la crût véritable, et de ne jamais lâcher un bon mot sans que tout le monde ne rît aux éclats.

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1.Les espérances du jeune artiste se réalisèrent. Le brigand fut arrêté à une des portes de Rome. Quelque chose de suspect dans ses regards et dans sa tournure avait excité l’attention ; il fut fouillé, et les bijoux précieux trouvés sur lui suffirent pour le faire reconnaître. En la réclamant près de la police, l’artiste recouvra sa montre. (Note de l’auteur.)

1.C’est juste ; le voilà. – Adieu.

1.Pour avoir le récit intéressant et authentique des pierres du diable, voyez le précieux mémoire lu à la société historique de New-York, depuis la mort de Knickerbocker, par son ami, un des premiers jurisconsultes de la ville.

1.Nieuw-Nederland territoire qui appartenait jadis aux Hollandais dans l’Amérique septentrionale. (Note du Traducteur.)

2.Les Hollandais.

3.L’oiseau que l’auteur nomme ici n’est pas précisément la mouette, mais il a beaucoup de ressemblance avec elle : on le voit souvent à 4 ou 500 lieues des côtes : les marins lui donnent le nom bizarre de mother Cary’s chicken (le poulet de la mère Cary). (Note du traducteur.)

4.Échevin, en quelque sorte adjoint du maire. (Note du traducteur).

5.Aux Espagnols.

1.Pérusse est le nom que donnent les habitants français du Canada au grand arbre que les botanistes appellent abies canadensis. (Voyez le bel ouvrage de M. Michaux, sur les forêts de l’Amérique ; Paris, chez d’Hautel, 3 vol. in 8∘.)

2.Massue, ou casse-tête des Indiens. (Note du traducteur. )

3.Voyez le Château de Brace-Bridge, ouvrage de M. Washington Irving, que nous publierons bientôt. (Note du traducteur.)

1.Le sycomore, nommé vulgairement, aux États-Unis,button-wood, est le platanus occidentalis. Voyez le magnifique ouvrage de M. Michaux, cité ci-dessus. (Note du traducteur.)

2.Pietje est un nom hollandais, le diminutif de Pierre. L’auteur écrit, Peechy, d’après la prononciation anglaise. (Note du traducteur.)

3.Le toddy est une liqueur tirée du palmier à vin. (Note du traducteur.)

4.Ce nom hollandais s’est conservé dans le pays, de duivel’s dans Kamer. (Note du traducteur.)

1.Tous ces noms baroques sont ceux de diverses stations. (Note du traducteur.)

2.Citation de Shakespeare, dans la Tempête.

3.Bloemen-Daal, mot hollandais qui signifie Val fleuri. (Note du traducteur.)

4.Orchard Oreole.

5.Le domine est le pasteur protestant. Quand les Hollandais adressent la parole aux ministres du culte réformé, ils mêlent ce vocatif latin, ce mot domine (Seigneur) à la langue vulgaire. C’est le seul titre que l’on donne à ces guides spirituels, pour qui le titre de mynheer (Monsieur) aurait quelque chose de trop peu solennel. (Note du traducteur.)

6.Le traducteur à oublié de dire, au commencement de ces histoires de trésors cachés, que Manhatta ou l’île des Manhatthoes est le nom indien de New-York. (Note du traducteur.)

7.C’est sans doute le même docteur dont il est fait mention dans l’histoire de Dolph Heyliger. (Voyez le Château de Brace-Bridge.)

8.La note suivante, de la propre main de M. Knickerbocker, est ajoutée à ce passage : « On a beaucoup écrit contre la baguette divinatoire ; ceux qui contestaient ses vertus étaient de ces esprits légers, toujours prêts à se moquer des mystères de la nature. Quant à moi, j’unis complètement ma croyance à celle du docteur Knipperhausen. Je n’insisterai pas sur son efficacité pour retrouver les objets volés, les limites des champs, les traces des voleurs et des assassins, ou même l’existence de sources souterraines et de ruisseaux cachés ; je crois cependant que l’on ne peut pas nier ces propriétés : mais je parlerai seulement de son pouvoir pour découvrir les veines de métaux précieux et des sommes d’argent cachées, ou des bijoux enfouis, pouvoir, sur lequel je n’ai aucun doute. Les uns prétendent que la baguette ne tourne qu’entre les mains de personnes nées dans de certains mois de l’année ; voilà pourquoi les astrologues ont recours à l’influence planétaire, quand ils veulent se procurer ce talisman. D’autres disent que les vertus de la baguette sont ou l’effet du hasard ou une supercherie de celui qui la tient, on enfin l’œuvre du démon : c’est ainsi que ledit le révérend père Gaspard Sebett, dans son traité sur la magie : Propter hoec et similia argumenta, audacter ego promisero vim convertivam virguloe bifurcatoe nequaquam naturalem esse, sed vel casa, vel fraude virgulam tractantis, val ope diaboli, etc. George Agricola croyait aussi que c’était un simple prestige du diable, pour attirer dans ses griffes les imprudents et les avares et dans son traité : De re metallica, il s’appuie sur les paroles mystérieuses prononcées par les personnes qui employaient la baguette divinatoire, de son temps. Mais je ne doute pas que la vertu de cette baguette ne soit un de ces secrets de magie naturelle, un mystère qu’il faut expliquer par la sympathie entre les choses physiques, développée par l’intervention des planètes et rendue efficace par la ferme confiance des individus. Que la baguette divinatoire soit préparée au temps propice de la lune ; qu’elle soit taillée dans la forme convenable, que l’on s’en serve avec les cérémonies nécessaires, et avec la foi qui la rend efficace, et je puis la recommander, en toute confiance, à mes compatriotes, comme un infaillible moyen de découvrir les diverses parties de l’île de Manhatta où l’on enfouit des trésors aux temps passés.

(D. Knicherbocker.)

9.Cette cruche, pleine de courage, n’est autre chose, comme on s’en doute bien, que du genièvre ou eau-de-vie : les ouvriers de Paris désignent cette liqueur sous le nom de consolation. (Note du traducteur.)

10.C’est le sujet d’une chanson populaire. (Note du traducteur.)

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.