Chapitre 8 Wolfert Webber
Ou
Les songes dorés
En l’an de grâce mille sept cent et… je laisserai la date en blanc, je ne m’en souviens pas au juste ; c’était toujours au commencement du siècle passé, il y avait, dans l’ancienne ville des Manhattoes, un digne citoyen appelé Wolfert Webber. Il descendait du vieux Cobus Webber originaire de la Brielle, en Hollande, un des premiers colons, célèbre pour avoir introduit dans la province la culture des choux, et qui s’établit dans le pays sous le protectorat d’Oluffe van Kortlandt, surnommé le Rêveur.
Le champ dans lequel Cobus Webber s’était transplanté, lui et ses choux, avait toujours appartenu depuis à ses descendants, qui continuaient le même genre de culture avec la plus louable persévérance, caractère distinctif de nos bourgeois hollandais. Tout le génie de la famille, pendant plusieurs générations, s’était appliqué à l’étude et au développement de ce noble végétal ; c’est sans doute à cette concentration des facultés de l’esprit qu’il faut attribuer l’extrême volume et la grande réputation des choux de Webber.
Cette dynastie se prolongea dans une succession non interrompue ; et jamais race ne porta des marques plus incontestables de légitimité. Le fils aîné héritait de la physionomie, aussi bien que du champ de son père ; et si l’on avait conservé les portraits de cette lignée de paisibles potentats, ils auraient offert une suite de têtes qui, par la forme et la dimension, aurait ressemblé merveilleusement aux végétaux sur lesquels ils avaient régné.
Le siège du gouvernement avait été fixé et continuait à rester établi dans la maison du fondateur, bâtie à la hollandaise, avec une façade ou plutôt un pignon en briques jaunes, qui se terminait en une pointe, surmontée, selon l’usage, d’une girouette en fer. Tout ce qui appartenait à cette maison portait le caractère d’un long repos et d’une constante sécurité. Des volées de martinets occupaient de petites cages clouées au mur ; les hirondelles construisaient leurs nids sous les bords du toit, et chacun sait que ces oiseaux, amis de nos demeures, portent bonheur à l’habitation qu’ils choisissent pour séjour. Dans une des premières matinées d’été, éclairée par un beau soleil, c’était un plaisir délicieux d’entendre leurs cris de joie, tandis qu’ils se jouaient dans l’air pur et doux, proclamant, pour ainsi dire, la grandeur et la prospérité des Webber.
Ainsi végétait, heureuse et tranquille, cette respectable famille, à l’ombre d’un sycomore épais, qui, peu à peu, avait pris tant d’accroissement, qu’il recouvrait de ses branches l’antique demeure 1. Cependant la ville étendait successivement ses faubourgs autour du domaine des Webber. Des maison s’élevaient, qui lui masquaient la vue, les chemins rustiques des environs devinrent bientôt aussi bruyants et aussi tumultueux que les rues de la ville, en un mot, avec toutes les habitudes des champs, les Webber commencèrent à se trouver citadins. Ils n’en conservèrent pas moins leur caractère primitif et leurs possessions héréditaires, avec toute la ténacité des petits princes allemands au milieu de l’empire germanique. Wolfert était le dernier de sa race ; il avait hérité du banc patriarcal placé à la porte de la maison sous le sycomore de la famille et il portait le sceptre de ses pères bon potentat champêtre au centre d’une capitale.
Pour partager les soucis et les plaisirs de la souveraineté, il s’était adjoint une compagne, une de ces excellentes femmes que l’on nomme femmes actives, c’est-à-dire que c’était une de ces bonnes petites ménagères qui sont toujours occupées, quand il n’y a rien à faire. Son activité, cependant, avait pris une direction particulière ; toute sa vie semblait consacrée au tricot. Chez elle ou hors de la maison, debout, assise, ses aiguilles allaient toujours, et on assurait que, grâce à son infatigable travail, elle fournissait de bas tout le ménage, d’un bout à l’autre de l’année. Ce digne couple eut le bonheur d’avoir une fille, qui fut élevée avec beaucoup de soin et de tendresse. On prit des peines extraordinaires pour son éducation ; aussi savait-elle coudre de toutes les manières possibles ; elle préparait toute sorte de salaisons et de confitures, et savait marquer son nom sur un canevas. Son goût exerçait de l’influence même dans le jardin de sa famille, où l’on commençait à voir l’agréable se mêler à l’utile. Des rangées de soucis couleur de feu et de charmantes roses trémières bordaient les planches de choux, et de superbes tournesols, penchant par-dessus les haies leurs faces riantes et épanouies, semblaient jeter un regard d’affection sur les passants.
Wolfert Webber végétait donc en paix et régnait tranquillement sur les champs paternels. Ce n’est pas cependant que, comme tout autre souverain, il n’eût quelquefois des peines et des inquiétudes. L’accroissement de la ville le chagrinait souvent. Son petit domaine finissait par se trouver enfermé dans des rues dont les maisons interceptaient l’air et les rayons du soleil. Il était souvent tourmenté par des irruptions de la populace qui infeste les faubourgs d’une capitale ; elle venait fourrager, la nuit, dans ses états et emmenait en captivité des bataillons entiers de ses plus beaux sujets. Des cochons vagabonds faisaient aussi quelquefois une descente, lorsque la porte était restée ouverte, et dévastaient tout son champ ; enfin, de méchants petits drôles s’amusaient à décapiter ses magnifiques tournesols, l’honneur de son jardin, ses fleurs qui passaient leurs larges têtes avec tant de grâce au-dessus de la clôture. Mais c’étaient là de légers chagrins qui troublaient seulement la surface de l’esprit de Webber, sans altérer la sérénité de son être, comme une brise d’été ride la surface d’un étang. Il se contentait de prendre quelquefois un vigoureux gourdin, qui était placé derrière la porte, de sortir précipitamment, de frotter le dos des agresseurs, cochons ou mauvais petits garçons, après quoi il rentrait chez lui, apaisé et satisfait.
La cause principale des inquiétudes de l’honnête Webber, c’était la prospérité toujours croissante de la ville ; les dépenses de la vie doublaient et triplaient ; mais il ne pouvait ni doubler ni tripler le volume de ses choux ; et la concurrence l’empêchait d’en augmenter le prix. Ainsi, tandis que tout le monde s’enrichissait, Wolfert devenait chaque jour plus pauvre ; et il ne voyait aucun remède à ce mal.
Cette inquiétude, qui devenait toujours de plus en plus forte, produisit de l’effet sur le bon Wolfert ; si bien qu’à la fin elle plaça deux ou trois rides sur son front, chose inconnue jusqu’alors dans la famille des Webber ; elle sembla même pincer les coins de son chapeau retroussé et lui donner une expression de chagrin entièrement opposé à l’air tranquille des couvre- chefs à larges bords et à forme basse de ses illustres ancêtres.
Peut-être ces tribulations n’auraient-elles pas détruit la sérénité de son âme, s’il n’avait eu à s’occuper que de lui et de sa femme. Mais sa fille croissait en âge et en beauté ; et chacun sait que lorsqu’une fille est sortie de l’enfance, il n’y a ni fruit ni fleur qui demande autant de soin. Je n’ai pas le talent de décrire les charmes des femmes ; si je l’avais ! avec quel plaisir je peindrais l’heureux développement de cette jeune beauté hollandaise ! Je peindrais ses yeux bleus, chaque jour plus brillants ; ses lèvres, semblables à la cerise, chaque jour plus vermeilles ; ses formes, toujours plus gracieuses et plus arrondies, s’épanouissant au souffle de son seizième été, jusqu’à ce qu’ayant atteint son dix-septième printemps, cette tendre fleur, comme le bouton de rose à demi-éclos, semblait prête à s’élancer de son calice.
Ah ! si du moins je pouvais la montrer telle qu’elle était, le dimanche matin, parée de toutes les belles choses héréditaires que renfermait la grande armoire dont sa mère lui confiait la clef vêtue de l’habit de noces de sa grand-mère, arrangé d’une façon nouvelle et à la mode ; couverte de beaux ornements transmis de génération en génération, comme inhérents à l’héritage ; si je pouvais montrer ses cheveux châtain-clairs lissés par le lait de beurre, et partagés des deux côtés de son joli front ; la chaîne d’or vierge à l’entour de son cou ; la petite croix qui s’arrêtait à l’entrée d’une vallée charmante, comme pour la sanctifier !… le… mais silence ! Il n’appartient pas à un vieillard de détailler les charmes d’une femme : il suffit de dire qu’Amy avait dix-sept ans. Depuis longtemps son canevas à marquer offrait des cœurs unis, cruellement percés de flèches, et des lacs d’amour sincère, en soie bleu-barbeau ; il était facile de voir qu’elle commençait à désirer une occupation plus intéressante que celle d’élever des tournesols, ou de confire des cornichons.
À cette époque critique de l’existence des femmes, quand le cœur d’une jeune personne, semblable au médaillon qui est suspendu à son cou est prêt à recevoir une image chérie, un nouveau personnage parut sous le toit de Wolfert Webber. C’était Dirk Waldron, fils unique d’une pauvre veuve, mais qui pouvait se vanter d’avoir eu plus de pères qu’aucun garçon du pays ; car sa mère, qui n’avait eu que ce seul enfant, avait eu quatre maris ; ainsi, quoique né du dernier mariage, on pouvait le considérer comme le fruit tardif d’une longue culture. Ce fils de quatre pères réunissait les qualités et la vigueur de tous les maris de sa mère. S’il ne comptait pas sur une grosse famille avant lui, il semblait fait pour en laisser une nombreuse après lui ; on n’avait qu’à jeter un coup d’œil sur ce gaillard si dispos et si frais, pour voir qu’il était propre à devenir le chef d’une race puissante.
Le jeune homme devint insensiblement l’ami de la maison. Il parlait peu, mais il restait longtemps ; il garnissait la pipe du papa quand elle était épuisée ; il ramassait l’aiguille à tricoter ou le peloton de laine de la maman, lorsqu’ils tombaient à terre ; il caressait la fourrure lustrée du chat au dos voûté, et il remplissait la théière de la jeune fille avec l’eau de la brillante bouilloire en cuivre qui bruissait devant le feu. Ces petits services paraîtront de peu d’importance ; mais quand le véritable amour se traduit en bon hollandais, c’est de cette manière qu’il s’exprime le plus éloquemment. Aussi ces attentions ne furent-elles point perdues chez la famille Webber. L’aimable jeune homme était en grande faveur près de la mère ; le chat au gros dos, quoique le plus grave et le plus réservé de son espèce, donnait des signes indubitables d’approbation à ses visites ; la bouilloire à thé semblait chanter sa bienvenue sur un ton joyeux ; et si l’on avait examiné les regards furtifs de la jeune personne, quand elle était assise et occupée de quelque ouvrage de main, à côté de sa mère, on aurait pu dire qu’elle ne le cédait pas en bienveillance à dame Webber, au rominagrobis, ou bien à la bouilloire.
Wolfert seul ne voyait rien de ce qui se passait ; profondément occupé de réflexions sur l’augmentation de la ville et de ses choux, il restait assis, les yeux fixés sur le feu, et fumait sa pipe en silence. Un soir cependant que, selon sa coutume, la charmante Amy éclairait son amant jusqu’à la porte de la maison, et que, selon leur coutume aussi, il prenait le baiser d’adieu, il le fit résonner si fort, dans le long et silencieux corridor, que le bruit frappa même l’oreille endurcie de Wolfert. Ce fut une source nouvelle d’inquiétudes. Il ne lui était jamais venu à l’esprit que cette petite fille qui, à ce qu’il lui semblait, grimpait encore la veille sur ses genoux, et s’amusait de quelques joujoux et d’une poupée, pût, tout d’un coup, songer aux amants et au mariage. Il se frotta les yeux, il approfondit la chose, et il trouva qu’en effet, tout en ayant l’air de rêver à autre chose, elle était devenue femme, et, qui pis était, amoureuse. Dès lors, de nouvelles peines assaillirent le pauvre Wolfert. Il était bon père, mais il était prévoyant et sage. Le jeune homme avait de la vigueur et de l’activité ; mais il ne possédait pas un denier. Les idées de Wolfert tournaient toutes sur le même pivot ; et il ne vit pas d’autre ressource, en cas de mariage, que de donner au jeune couple une portion de son potager, dont la totalité suffisait à peine en ce moment pour soutenir sa famille.
En père prudent, il résolut donc de couper court à cette passion, et il défendit la maison au jeune homme. Ce fut un triste effort pour son cœur paternel, et on vit rouler plus d’une larme silencieuse dans les jolis yeux d’Amy. Elle donna cependant un bel exemple d’obéissance et de piété filiale. Elle ne bouda, ni ne murmura ; elle ne brava point l’autorité paternelle ; elle ne se livra point à des accès d’emportements, comme l’auraient fait bien des demoiselles qui lisent les romans nouveaux. Non, en vérité ; je puis vous jurer qu’elle était incapable de ces actes de rébellion et de faux héroïsme. Au contraire, elle obéit en fille soumise ; elle ferma la porte au nez de son amant, et si elle lui accorda une entrevue, ce fut toujours à la fenêtre de la maison, ou par dessus la haie du jardin.
Wolfert réfléchissait profondément à tout cela, et il fronçait le sourcil plus qu’à l’ordinaire, en prenant un samedi après-midi la route d’une auberge de campagne, située à peu près à deux milles de Manhatta. Cette auberge était le rendez-vous favori des habitants hollandais, parce qu’elle avait toujours été tenue par une famille d’aubergistes hollandais, et qu’elle conservait encore l’air et le goût du bon vieux temps. C’était une maison bâtie à la hollandaise, qui avait probablement servi de campagne à quelque riche bourgeois, dans les premiers temps de la colonie. Elle était située près d’une langue, de terre, appelée Corleer’s Hoek, (le coin de Corleer), qui s’étend jusque dans le Sund et contre laquelle la marée a ses flux et reflux, se brise avec une force extraordinaire. La demeure vénérable et tant soit peu délabrée se distinguait de loin par un bois d’ormes et de sycomores, qui semblait offrir une douce hospitalité ; tandis que des saules pleureurs, avec leur feuillage humide, dont les gouttes retombent semblables à la rosée, donnaient une idée de fraîcheur qui rendait cet endroit fort attrayant pendant les ardeurs de l’été. C’était donc aussi, comme je l’ai déjà dit, un lieu de réunion pour un grand nombre de vieux habitants de Manhatta. Les uns venaient y jouer au palet ou bien aux quilles ; tandis que d’autres fumaient gravement leurs pipes et parlaient des affaires publiques.
C’était pendant une après-dînée d’automne, assez orageuse, que Wolfert se rendit à cette auberge. Le bois d’ormes et de saules avait déjà perdu ses feuilles qui tournoyaient dans les champs. Le jeu de quilles était désert, car le froid avait fait rentrer la société. Comme c’était un samedi, le club habituel était rassemblé ; il se composait principalement de Hollandais bien méthodiques, quoiqu’on y rencontrât quelquefois des personnes de diverses professions et de divers pays, comme cela est naturel dans un endroit dont la population est si mélangée.
À côté de la cheminée, dans un énorme fauteuil de cuir, était assis le dictateur de cette petite république, le vénérable Remm, ou, comme on le prononçait, Ramm Rapelié. C’était un descendant de Wallons, recommandable par l’ancienneté de sa famille ; car sa bisaïeule avait été le premier enfant blanc né dans le pays : mais il était plus recommandable encore par ses richesses et ses dignités : il avait rempli longtemps les nobles fonctions d’alderman, et c’était un homme que le gouverneur lui-même saluait d’un coup de chapeau, il était en possession du fauteuil depuis un temps immémorial ; et il avait pris continuellement de l’embonpoint depuis qu’il occupait ce siège du gouvernement, jusque ce qu’enfin, après tant d’années, sa rotondité eût fini par remplir le fauteuil tout entier. Chacune de ses paroles était infaillible pour ses sujets ; car il était si riche, qu’il n’avait jamais besoin de soutenir son opinion par un argument. L’aubergiste le soignait d’une manière particulière, non qu’il payât mieux que ses voisins, mais parce que l’argent du riche semble toujours de meilleur aloi. L’hôte avait sans cesse une plaisanterie ou un bon mot à insinuer dans l’oreille de l’auguste Ramm. À la vérité, Ramm ne riait jamais ; il conservait une imperturbable gravité et un maintien plein de morgue ; mais il récompensait de temps en temps l’aubergiste par un signe d’approbation qui, quoique ce ne fût qu’une sorte de grognement, réjouissait plus l’hôte que les francs éclats de rire d’un homme pauvre.
— « Ce sera une nuit bien rude pour les déterreurs de trésors », dit l’hôte, comme une bouffée de vent se faisait entendre autour de la maison, en secouant les vitres.
— « Quoi ! ont-ils repris leurs travaux ? » dit un capitaine anglais à demi-solde, borgne, qui était un habitué de l’auberge.
« Ah ! s’ils les ont repris ! répondit l’hôte : ils ont très bien fait ; ils ont eu dernièrement du bonheur. On dit qu’ils ont trouvé un grand pot rempli d’argent, dans le champ derrière le verger de Stuyvesant. On pense qu’il y avait été enfoui par Pierre Stuyvesant, gouverneur hollandais. »
— « Sottises ! dit le guerrier borgne, en ajoutant un peu d’eau à son eau-de-vie.
— « Eh bien, vous le croirez ou non, comme il vous plaira, reprit l’hôte un peu piqué ; mais chacun sait que le vieux gouverneur enterra une grande partie de son argent lors des troubles des Hollandais, quand les habits rouges d’Angleterre s’emparèrent du pays. On dit aussi que le vieux Stuyvesant y revient ; oui ! et avec le même costume qu’il porte dans le portrait suspendu au mur de la maison de sa famille. »
— « Sottises ! » répéta l’officier à demi-solde.
— « Sottises, si vous voulez ! mais Corneille, Van Zandt ne l’a-t-il pas vu à minuit, marchant d’un air majestueux dans la prairie, avec sa jambe de bois, et tenant à la main une épée nue, qui flamboyait comme le feu ? Et pourquoi s’y promènerait-il, si ce n’est parce que l’on a touché à l’endroit où il cacha autrefois ses trésors ? »
Ici l’aubergiste fut interrompu par quelques sons gutturaux, venant de Ramm Rapelié, qui indiquaient qu’il travaillait à l’enfantement extraordinaire d’une idée. Comme c’était un trop grand homme pour être négligé par un prudent aubergiste, l’hôte s’arrêta respectueusement jusqu’à ce que Ramm eût fini son opération. La masse énorme de ce gros bourgeois montra bientôt les symptômes d’un volcan au moment d’une éruption. On entendit d’abord une certaine palpitation de l’abdomen, assez semblable à un tremblement de terre ; un nuage de fumée de tabac s’échappa du cratère, la bouche de Rapelié ; puis il y eut une espèce de râle dans le gosier, comme si l’idée cherchait à se frayer par là un passage à travers une région de flegme ; puis il sortit quelques membres de phrase détachés, terminés par une petite toux : enfin sa voix s’ouvrit une issue, du ton lent mais positif d’un homme qui sent le poids de sa bourse, si non le poids de ses idées. Chaque phrase de son discours était marquée par une forte bouffée de fumée de tabac.
« Qui parle des promenades du vieux Pierre Stuyvesant ?… Pouf… Ces gens ne respectent plus personne !… Pouf… Pouf… Pierre Stuyvesant savait tirer un meilleur parti de l’argent que de l’enterrer… Pouf… Je connais la famille des Stuyvesant… Pouf… Chaque membre en particulier… Pouf… Il n’y a pas de famille plus respectable dans le pays… Pouf… Ce sont des gens de la vieille roche… Pouf… D’excellents chefs de famille… Pouf… Ce n’est pas de votre race de parvenus… Pouf… pouf… pouf… Qu’on ne me parle plus des promenades nocturnes de Pierre Stuyvesant… Pouf… pouf… pouf… pouf… »
Ici le redoutable Ramm fronça les sourcils ; sa bouche se contracta de manière à se replacer à chaque coin, et il multiplia ses bouffées avec tant de véhémence, que bientôt d’épais nuages tourbillonnèrent au dessus de sa tête, comme la fumée enveloppe la cime effrayante de l’Etna.
Un silence général suivit la subite mercuriale du riche Rapelié. Le sujet était cependant d’un trop grand intérêt pour être tout à fait abandonné. La conversation recommença sur nouveaux frais, grâces à Pietje Prauw van Hoek, le narrateur du club 2. C’était un de ces vieillards verbeux et conteurs, qui semblent de plus en plus tourmentés par une incontinence de paroles, à mesure qu’ils avancent en âge.
En tout temps Pietje avait à raconter autant d’histoires, en une seule soirée, que ses auditeurs en pouvaient digérer, pendant un mois entier. Il reprit donc l’entretien en assurant qu’à sa connaissance, on avait déterré de l’argent, à plusieurs époques et dans diverses parties de l’île. Ceux qui eurent le bonheur de le trouver, en avaient toujours rêvé auparavant, trois fois de suite : et ce qui était digne de remarque, ces trésors n’avaient jamais été découverts que par quelque descendant de bonnes et anciennes familles hollandaises ; ce qui prouvait évidemment qu’ils avaient été autrefois enterrés par des Hollandais.
— « Eh ! laissez donc là vos Hollandais ! s’écria l’officier à demi-solde. Les Hollandais n’ont rien à démêler avec ces richesses ; elles furent toutes enterrées par Kidd le pirate et son équipage. »
Il avait touché là une corde qui vibra dans toute la société. À cette époque, le nom de Kidd était comme un talisman, et il s’associait à mille histoires merveilleuses. L’officier à demi-solde prit le dé, et, dans ses récits, il attribua au capitaine Kidd tous les pillages et toutes les pirateries de Morgan, de Barbe-Noire et de la liste entière des sanguinaires flibustiers.
L’officier jouissait d’un grand crédit parmi les paisibles membres du club, à cause de son humeur belliqueuse et de ses histoires qui sentaient la poudre à canon. Cependant tous les récits dorés sur Kidd et sur le butin qu’il avait enfoui, furent opiniâtrement réfutés par Pietje Prauw, qui, plutôt que d’endurer que ses aïeux hollandais fussent éclipsés par un pirate étranger, enrichit chaque pré, chaque coin du voisinage, des trésors cachés par Pierre Stuyvesant et par ses contemporains.
Pas un mot de cette conversation ne fut perdu pour Wolfert Webber : il retourna chez lui, pensif, et livré à mille idées brillantes. Le sol de sa patrie semblait s’être changé en mine d’or, et chaque prairie devait renfermer des trésors. La tête lui tournait presque lorsqu’il pensait combien de fois il avait parcouru, sans y faire aucune attention, des endroits où se trouvaient d’innombrables richesses, à peine recouvertes par le gazon qu’il foulait aux pieds. Son esprit se troublait à ce tourbillon d’idées nouvelles. Quand il fut en vue du vénérable séjour de ses ancêtres, et du petit royaume où les Webber avaient régné si longtemps et si paisiblement, sa poitrine se gonfla au souvenir de sa triste destinée.
« Malheureux Webber ! s’écria-t-il ; d’autres se couchent et rêvent de mines d’or tout entières ; ils n’ont qu’à prendre une bêche le matin, et ils déterrent des doublons, comme si c’étaient des pommes de terre ; toi, tu ne rêves que travail, et tu te réveilles pour être misérable ; tu pioches, tu remues ton champ, d’un bout à l’autre de l’année, et tout cela pour n’avoir que des choux ! »
Wolfert se coucha le cœur gros, et bien du temps vint à s’écouler avant que les visions dorées qui lui troublaient la cervelle lui permissent de goûter quelque repos. Les mêmes visions le suivirent dans son sommeil, et prirent même une forme plus déterminée. Il rêva qu’il avait trouvé un immense trésor au milieu de son jardin. À chaque coup de bêche, il découvrait un lingot d’or : des croix de diamants étincelaient dans la poussière ; des sacs d’argent lui présentaient leurs gros ventres pleins de piastres, ou de respectables doublons ; enfin des cassettes remplis, jusqu’au bord de moidores, de ducats et de guinées, s’entrouvraient à ses yeux enchantés, et versaient à ses pieds leur brillant contenu.
Wolfert s’éveilla plus pauvre que jamais. Il n’avait plus le courage de s’occuper de son travail ordinaire, qui lui semblait si peu lucratif et si inutile : il restait, toute la journée, au coin de la cheminée, retrouvant dans le feu l’image de ses lingots et de ses amas d’or.
La nuit suivante, il eut le même rêve. Il était encore une fois à creuser son jardin, et il trouvait d’incalculables richesses. Il y avait quelque chose de singulier dans la répétition de ce songe. Il passa la journée suivante absorbé dans ses rêveries ; et quoique ce fût un jour de nettoiement, et que la maison, selon l’usage des ménages hollandais, fût sens dessus dessous, Webber resta immobile au milieu du bouleversement général.
La troisième nuit, il se rendit au lit avec des battements de cœur. Il mit son bonnet de nuit rouge à l’envers, comme présage de succès. Minuit était sonné avant que son esprit agité se calmât par le sommeil. Le même rêve vint encore se présenter ; et Wolfert vit encore une fois son jardin fécond en lingots et en sacs d’argent.
Webber se leva la matinée suivante dans un complet égarement. Un songe trois fois répété ne pouvait le tromper, et, par conséquent, sa fortune était faite. Dans son agitation, il mit sa veste sens devant derrière, et ce fut une confirmation de succès. Il ne douta plus qu’une somme immense ne fût enfouie dans son champ de choux, attendant en paix qu’on vînt la chercher. Il se repentit bien d’avoir si longtemps remué la surface de la terre, au lieu de creuser jusqu’au centre. Plein de ces grandes spéculations, il prit place au déjeuner ; il pria sa fille de mettre un morceau d’or dans sa tasse de thé ; et passant à sa femme une assiettée de petits gâteaux, il l’engagea de prendre un doublon.
Son grand embarras était à présent de s’emparer de ces trésors sans qu’on le sût. Au lieu de travailler régulièrement le jour, il sortait de son lit la nuit, et, armé de la bêche et de la pioche, il se mettait à retourner et à creuser le champ de ses ancêtres, d’une extrémité à l’autre. En peu de temps, tout le jardin qui, naguère, avait un aspect si propre et si soigné, avec ses phalanges de choux, semblables à une armée végétale rangée en bataille, fut une vaste scène de désolation ; tandis que l’impitoyable Wolfert, coiffé de son bonnet de nuit, la bêche et la lanterne à la main, marchait fièrement dans ces rangs détruits, comme l’ange exterminateur de ce monde de végétaux.
Chaque matinée découvrait les ravages de la nuit précédente ; des choux de tous les âges et de toutes les conditions, depuis le plus tendre rejeton jusqu’à la tête la plus pommée, arrachés sans pitié de leurs lits paisibles, séchaient à l’ardeur du soleil comme de mauvaises herbes. En vain la femme de Wolfert faisait des remontrances, et en vain sa fille chérie pleurait la destruction de quelques jolis soucis dorés. « Tu auras de l’or d’un tout autre genre, s’écriait-il, en lui passant la main sous le menton ; tu auras pour collier de noces des ducats enfilés, ma chère enfant ! »
Sa famille commença sérieusement à craindre que le pauvre homme n’eût perdu la tête. La nuit, en dormant, il parlait à voix basse de sacs d’argent, de lingots d’or, de perles et de diamants. Pendant le jour, il était rêveur, distrait, et paraissait toujours en extase. Dame Webber tenait souvent conseil avec toutes les vieilles femmes du voisinage. Il se passait à peine une heure dans le jour qu’on n’en vît une troupe rassemblant leurs bonnets blancs autour de la porte, tandis que la pauvre femme racontait quelque lamentable histoire. Sa fille aussi cherchait plus souvent des consolations dans ses entrevues secrètes avec son berger chéri, le jeune Dirk Waldron. Les jolies petites chansons hollandaises, dont elle égayait ordinairement la maison, devenaient chaque jour plus rares ; elle oubliait souvent de coudre, et regardait avec attention le visage de son père, tandis qu’il restait près de la cheminée, plongé dans ses réflexions. Wolfert surprit un jour les yeux de sa fille fixés sur lui avec inquiétude, et pour un moment, il fut tiré de ses songes dorés. « Réjouis-toi, mon enfant, dit-il d’un air de triomphe ; pourquoi t’affliges-tu ? bientôt tu lèveras la tête à côté des Brinckerhof, des Schermerhorn, des Van Horn et des Van Damme… Par Saint-Nicolas, le gouverneur lui-même sera charmé de te donner son fils ! »
Amy secoua la tête, à cette sortie orgueilleuse, et douta plus que jamais de la raison du pauvre homme.
Cependant Wolfert continuait à bêcher et à piocher ; mais le champ était vaste : et comme le rêve ne lui avait pas indiqué de place précise il était obligé de bêcher au hasard. L’hiver commença, et la dixième partie du terrain aux espérances n’était pas retournée. Le sol se durcit par la gelée, et les nuits devinrent trop froides pour travailler à la bêche. Mais dès que le retour de la chaleur du printemps eut ramolli le sol, et que la grenouille se fit entendre dans les prés, Wolfert reprit la bêche avec un zèle nouveau. Seulement les heures de travail étaient renversées. Au lieu de s’occuper gaiement le jour, à planter et à déplanter ses choux, il restait pensif et dans l’inaction, jusqu’à ce que les ombres de la nuit rappelassent à ses occupations secrètes. Il continua ainsi à fouiller, de nuit en nuit, de semaine en semaine, de mois en mois, sans qu’il trouvât un sou : au contraire, plus il bêchait, et plus il s’appauvrissait. Le sol fertile du jardin de ses pères était retourné, et le sable et le gravier du fond étaient ramenés à la surface, de sorte que bientôt le champ tout entier eut un aspect stérile et pierreux.
Les saisons s’écoulèrent, les grenouilles qui ne jetaient que de faibles cris dans les prés au printemps, et qui avaient coassé plus fort pendant les chaleurs de l’été, gardaient maintenant le silence. Le pêcher avait porté ses bourgeons, puis ses fleurs, puis ses fruits : les hirondelles et les martinets étaient venus, ils avaient voltigé autour du toit ; ils avaient construit leurs nids, élevé leurs petits, et, après s’être rassemblés sous la maison, ils avaient pris leur vol pour chercher un nouveau printemps. La chenille avait filé son linceul ; elle s’y était renfermée, et s’était suspendue au grand sycomore planté devant la porte ; bientôt métamorphosée en papillon, elle avait étalé ses ailes aux derniers rayons du soleil, et elle avait disparu.
Enfin les feuilles devinrent jaunes, puis noires, puis elles tombèrent une à une à terre ; et en tournoyant dans la poussière elles semblaient dire tout bas que l’hiver approchait. Wolfert se réveilla par degrés de ses rêves de richesses, au déclin de l’année. Il n’avait rien recueilli pour soutenir son ménage pendant la saison stérile. L’hiver fut long et rigoureux, et, pour la première fois, sa famille se trouva gênée. Par degrés il se fit aussi dans l’esprit de Wolfert un changement, ordinaire chez ceux qui sont tirés de leurs songes de bonheur par une triste réalité. L’idée qu’il pourrait tomber dans le besoin s’empara de lui : déjà, il s’était regardé comme un des hommes les plus malheureux du pays, pour avoir perdu des richesses incalculables qu’il n’avait pu découvrir ; et maintenant il trouvait cruel à l’excès d’être tourmenté, pour quelques misérables shillings, quand des milliers de livres sterling avaient échappé à ses recherches.
Des soucis cuisants obscurcirent son front ; il errait partout avec l’air d’un homme qui cherche de l’argent, les yeux fixés en terre, et les mains dans les poches, comme font les gens qui n’ont pas autre chose à y mettre. Il ne passait plus devant l’hôpital de la ville sans y jeter tristement les yeux, comme sur un lieu destiné à devenir son séjour. La singularité de sa conduite et de ses regards causèrent beaucoup d’observations et de propos. Pendant quelque temps on le soupçonna d’avoir perdu l’esprit, et chacun le plaignit ; on commença bientôt à soupçonner qu’il était pauvre, et chacun l’évita.
Les vieux et riches bourgeois de ses connaissances venaient au devant de lui, hors de leur maison, quand il allait les voir ; ils causaient avec lui charitablement sur le seuil de la porte ; ils lui pressaient vivement la main lorsqu’il partait ; ils secouaient la tête quand il s’éloignait, en disant avec une expression de tendresse : « Ce pauvre Wolfert ! » et ils tournaient lestement un coin de rue si par hasard ils le voyaient de loin s’approcher d’eux. Le barbier et le savetier du voisinage, et un tailleur tout déguenillé qui demeurait dans une allée, près de là, trois vagabonds des plus pauvres et des plus goguenards du monde, le regardaient eux-mêmes avec cette compassion qu’inspire, ordinairement, la misère : et sans aucun doute leurs bourses eussent été à sa disposition, si elles n’avaient pas été vides.
Ainsi, tous abandonnèrent la maison de Webber, comme si la pauvreté eût été un mal aussi contagieux que la peste : tous, excepté l’honnête Dirk Waldron, qui continuait ses visites secrètes à la jeune Amy, et qui semblait même s’attacher plus fort à sa maîtresse à mesure qu’elle voyait diminuer sa fortune.
Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis que Wolfert ne s’était rendu à l’auberge, son ancien but de promenade. Il faisait, un samedi, après dîner, une course longue et solitaire, songeant à ses besoins et à son désappointement ; ses pieds prirent, comme par instinct, la direction à laquelle ils étaient habitués, et en sortant de sa rêverie, il se trouva devant la porte de l’auberge. Pendant quelques instants il hésita et ne sut s’il entrerait ; mais son cœur sentait le besoin de société : et dans quel lieu un homme ruiné trouvera-t-il une société plus agréable, qu’au milieu d’un cabaret, où personne n’essaie de le déconcerter par de sages avis ou par l’exemple de la sagesse ?
Wolfert trouva la plupart des anciens habitués de l’auberge à leur poste, et assis à leurs places ordinaires ; mais il en manquait un, Ramm Rapelié, qui depuis si longues années avait occupé le majestueux fauteuil de cuir. Sa place était prise par un étranger, qui semblait être tout à fait comme chez lui dans la taverne et au fauteuil. D’une taille plutôt petite que grande, il était bien bâti, fortement constitué et très musclé. Ses larges épaules, ses membres nerveux, ses genoux courbés en dedans lui donnaient l’air prodigieusement vigoureux ; son visage était sombre et fatigué par l’âge ; une cicatrice profonde, qui paraissait provenir d’une blessure de coutelas, partageait presque son nez par le milieu, et lui faisait sur la lèvre supérieure une balafre qui montrait à découvert des dents brillantes, semblables à celles d’un dogue. Une touffe de cheveux gris de fer achevait l’horrible ensemble de ce disgracieux visage. Son vêtement était d’un genre amphibie. Il portait un vieux chapeau bordé de galon, terni, et retroussé de l’un des deux côtés, d’un air martial ; un habit bleu militaire, râpé, avec des boutons de cuivre, et de larges pantalons bouffants, ou plutôt des culottes, car il les attachait au dessous des genoux. Il commandait avec un air d’autorité à tous ceux qui l’entouraient ; il parlait d’une voix éclatante qui ressemblait au craquement d’un fagot d’épines sous la marmite : il donnait au diable l’aubergiste et ses garçons, et il était servi avec plus de respect que ne l’avait jamais été le puissant Rapelié lui-même.
La curiosité de Wolfert fut excitée : il voulut savoir le nom et le rang de cet étranger qui avait usurpé ainsi le pouvoir absolu dans cet ancien domaine. Pietje Prauw, après l’avoir tiré dans un coin écarté de la salle, lui fit part, à voix basse, et avec beaucoup de précaution, de tout ce qu’il savait sur ce sujet. Quelques mois auparavant, pendant une nuit sombre et orageuse, l’auberge avait été troublée par des cris fréquents et prolongés qui ressemblaient aux hurlements des loups. Ils venaient du côté de l’eau ; on reconnut enfin qu’ils hélaient la maison à la manière des marins. L’aubergiste sortit avec son garçon tonnelier, son valet d’écurie, son commissionnaire, c’est-à-dire avec son vieux nègre Cuff. En approchant de l’endroit d’où partaient les cris, ils trouvèrent sur le rivage ce personnage à mine amphibie, assis sur un grand coffre en chêne. Comment il était venu là, s’il avait été amené au rivage par quelque chaloupe ; ou s’il avait flotté jusqu’à terre sur ce coffre ? C’est ce que personne ne saurait dire, car il ne paraissait pas disposé à répondre aux questions ; et il y avait même dans ses regards et dans ses manières quelque chose qui arrêtait tous les questionneurs. Il suffit de dire qu’il prit possession d’une chambre faisant le coin de l’auberge, et qu’on y monta sa caisse avec beaucoup de peine. Il y est toujours demeuré depuis, ne quittant pas l’auberge et ses environs. Cependant quelquefois il disparaît pour un, deux ou trois jours ; il part et il revient, sans rendre jamais compte de ses mouvements. Il semble avoir toujours de l’argent en grande abondance, souvent en monnaie étrangère et bizarre : il paie régulièrement sa dépense de la journée avant que de se retirer. Il a disposé sa chambre à sa fantaisie ; il a suspendu au plafond un hamac qui lui sert de lit, et il a orné les murs de pistolets rouillés et de coutelas de fabrique étrangère. Il passe une grande partie de son temps dans sa chambre, assis près de la fenêtre dont la vue s’étend au loin sur le détroit ; une petite pipe de forme ancienne à la bouche, un verre de rhum ou de toddy 3 près de lui, et dans la main un télescope de poche avec lequel il peut reconnaître chaque petit bâtiment qui vogue sur l’eau. Les vaisseaux de haut bord semblent peu exciter son attention ; mais du moment qu’il aperçoit une voile en épaule de mouton, une allège, un esquif ou un petit canot, il n’en détourne plus le télescope, et reste à l’examiner avec la plus scrupuleuse attention.
Tout cela n’aurait pas été remarqué ; car à cette époque le pays était si connu pour être le rendez-vous d’aventuriers, de toute espèce et de toute nation, que la bizarrerie des vêtements ou de la conduite faisait peu de sensation : mais, en peu de temps, cet étrange monstre marin, jeté d’une façon si bizarre sur la terre ferme, se mit à braver les anciens usages et les anciens habitués de l’auberge ; il s’ingéra, d’un air dictatorial, dans les affaires du jeu de quilles et de la chambre du comptoir ; enfin il usurpa le commandement absolu de toute l’auberge. C’était en vain qu’on essayait de résister à son autorité ; il n’était pas précisément querelleur, mais il était emporté et tranchant comme un homme habitué à faire le tyran sur un gaillard d’arrière : et toutes ses actions et toutes ses paroles avaient un certain air provocateur et diabolique, bien propre à inspirer la prudence à tous les spectateurs. L’officier à demi-solde, lui-même, qui avait été si longtemps le héros du club, fut bientôt réduit au silence ; et les paisibles bourgeois étaient frappés de terreur en voyant ce caractère inflammable si subitement apaisé et même éteint. Jusqu’aux histoires qu’il racontait, tout était de nature à faire dresser les cheveux sur la tête d’un homme pacifique. Il n’y avait point de combat naval, point d’exploits, de corsaires ou de pirates, depuis les vingt dernières années, dont il ne connût parfaitement les détails. Il se plaisait à raconter les brillantes expéditions des flibustiers dans les Indes Occidentales et sur le continent espagnol. Comme ses yeux étincelaient quand il décrivait les embûches qu’on dressait aux vaisseaux chargés de trésors ; les combats désespérés, vergue contre vergue, flanc contre flanc ; l’abordage et la perte des précieux galions d’Espagne ! Avec quel délire de plaisir il décrivait encore les descentes opérées sur quelque riche colonie espagnole, le pillage d’une église, le sac d’un couvent ! On aurait cru entendre un gastronome se délectant au souvenir d’une oie succulente, rôtie à la Saint-Michel, chaque fois que l’inconnu donnait les détails de la manière dont on avait rôti quelque don espagnol, pour qu’il déclarât où ses trésors étaient cachés… détails expliqués avec une scrupuleuse minutie, et qui faisaient frissonner sur leur chaise tous les riches bourgeois présents. Il racontait toutes ces horreurs avec une singulière gaieté, comme si elles lui eussent paru d’excellentes plaisanteries : et il jetait alors un coup d’œil si tyrannique sur son plus proche voisin, que le pauvre homme était forcé de rire, par pure frayeur. Si quelqu’un, cependant, voulait le contredire dans une de ces histoires, à l’instant il s’emportait ; même son chapeau retroussé prenait un air subit de férocité, et paraissait s’irriter de la contradiction. « Comment diable le sauriez-vous mieux que moi ?… je vous dis que c’était comme je l’ai conté » ; et il lâchait, en même temps, une bordée de jurements terribles et d’épouvantables termes de marine, tels qu’on n’en avait jamais entendu dans ces murs paisibles.
Au fait, les bonnes gens commencèrent à soupçonner qu’il connaissait ces affaires mieux que par ouï-dire. De jour en jour leurs conjectures sur ce personnage devinrent plus bizarres et plus effrayantes. Son arrivée si étrange, ses manières plus étranges encore, le mystère qui l’enveloppait ; tout faisait de lui, à leurs yeux, un être incompréhensible. C’était pour eux une espèce de monstre de l’Océan… c’était un homme-poisson… c’était Béhémot… c’était Léviathan… en un mot, ils ne savaient pas ce que c’était.
L’esprit de domination de cet ours marin si turbulent devint bientôt insupportable. Il ne respectait personne ; il contredisait, sans hésiter, les citoyens les plus opulents ; il prit possession de ce fauteuil sacré, qui, de mémoire d’homme, était le siège de la souveraineté de l’illustre Ramm Rapelié… Oui ! Il poussa un jour si loin ses rudes accès de gaieté, qu’il frappa ce puissant bourgeois sur le dos, but son toddy et lui rit au nez… chose à peine croyable ! Depuis cette époque, Ramm Rapelié ne reparut jamais à l’auberge ; son exemple fut suivi par plusieurs habitués de distinction qui étaient trop riches pour souffrir la contradiction, ou pour se voir forcés à rire des plaisanteries d’un autre. L’aubergiste se livrait au désespoir ; mais il ne savait comment se débarrasser de ce monstre marin et de ce coffre marin, qui tous deux semblaient s’être attachés à sa maison.
Tel fut le récit que souffla mystérieusement Pietje Prauw dans l’oreille de Wolfert ; tandis qu’il le tenait par un de ses boutons dans un coin de la salle ; jetant de temps à autre un regard circonspect vers la porte de la chambre du comptoir, de peur d’être entendu par le terrible héros de cette histoire.
Wolfert alla s’asseoir en silence dans une partie écartée de la chambre, pénétré d’une crainte respectueuse pour cet inconnu si versé dans l’histoire des flibustiers. C’était pour lui un merveilleux exemple des révolutions des empires puissants, que de trouver le vénérable Ramm Rapelié ainsi repoussé de son trône, tandis qu’un matelot bourru dictait des lois du haut de son fauteuil, bravait les patriarches et remplissait de jurements et de récits épouvantables ce petit royaume jadis si paisible.
L’étranger était, ce soir-là, d’une humeur plus communicative encore que de coutume, et il s’occupait à raconter un grand nombre d’effrayantes histoires de pillages et d’incendies en pleine mer. Il s’y arrêtait avec une satisfaction particulière, et il renchérissait sur l’atrocité des circonstances en proportion de l’effet qu’elles produisaient sur ses débonnaires auditeurs. Il leur détailla entre autres la prise d’un vaisseau marchand espagnol, qui s’était trouvé en panne pendant le calme d’une longue journée d’été, près d’une île qui servait de retraite aux pirates. Ceux-ci l’avaient reconnu de loin, au moyen de leurs lunettes d’approche, et s’étaient assurés de sa forme et de sa force. La nuit, une troupe choisie des plus hardis flibustiers se dirigea vers le vaisseau, dans un bateau construit pour la pêche de la baleine. Ils s’approchèrent avec des rames enveloppées de toile, tandis que le bâtiment en repos était mollement balancé par les ondulations de la mer, et que les voiles étaient baissées le long des mâts. Ils arrivèrent sous la poupe avant que la sentinelle placée sur le tillac se fût aperçue de leur approche. L’alarme fut donnée : les pirates jettent des grenades sur le pont, et s’élancent, le sabre à la main, sur les chaînes de haubans du grand mât : l’équipage court aux armes, mais dans le plus grand désordre ; quelques hommes furent tués, d’autres cherchèrent à se réfugier dans les hunes, d’autres furent poussés hors le bord et se noyèrent, tandis que d’autres enfin se battirent corps à corps depuis le premier pont jusqu’au gaillard d’arrière, et disputèrent vaillamment chaque pouce de terrain. Il y avait à bord trois Espagnols avec leurs épouses ; ils firent une résistance désespérée : ils défendirent le chemin du capot d’échelle, tuèrent plusieurs des assaillants, et se battirent comme de vrais diables, car ils étaient exaspérés par les cris de leurs femmes renfermées dans la chambre du capitaine. Un des Dons était vieux, il fut bientôt expédié ; les deux autres continuèrent à défendre le vaisseau avec vigueur, quoique le capitaine des pirates lui-même fût au nombre des assaillants. Tout à coup on entendit un cri de victoire sur le premier pont. – « Le vaisseau est à nous ! » s’écrièrent les pirates. Un des Dons déposa aussitôt son épée et se rendit ; l’autre, qui était un jeune homme à tête chaude et nouvellement marié détacha dans la figure du capitaine un coup de sabre qui la fendit par le milieu.
Le capitaine prononça sur-le-champ les mots, point de quartier !
— « Et que fit-on des prisonniers ? » demanda vivement Pietje Prauw.
— « On les jeta tous à la mer ! » fut la réponse.
Un mortel silence de consternation suivit cette réplique.
Pietje Prauw fit un mouvement en arrière, comme un homme qui, sans y songer, se serait trouvé près de la couche d’un lion endormi. Les bons bourgeois jetèrent un coup d’œil d’effroi sur la balafre profonde qui partageait le visage de l’étranger, et reculèrent leurs chaises un peu plus loin. Le marin, cependant, continuait à fumer, sans qu’un seul de ses traits fût altéré, comme s’il n’eût pas aperçu l’impression défavorable qu’il venait de produire sur ses auditeurs, ou bien comme si cela lui eut été fort indifférent.
L’officier à demi-solde fut le premier qui rompit le silence, car il cherchait toujours, quoiqu’inutilement, à s’élever contre ce tyran des mers, et à regagner l’importance qu’il avait perdue aux yeux de ses anciens amis. Il tâcha de répondre aux épouvantables récits de l’étranger par d’autres récits également épouvantables. Comme de coutume, Kidd fut le héros auquel il rapporta toutes les traditions dont le pays était inondé. L’homme de mer avait toujours montré de l’humeur au guerrier borgne ; il l’écouta en cette occasion avec une extrême impatience. Il était assis, l’un de ses bras au côté, l’autre accoudé sur la table ; une de ses mains à sa petite pipe qu’il fumait avec dépit ; il avait les jambes croisées, et battait la mesure d’un de ses pieds, en jetant par intervalle un regard de basilic sur le capitaine orateur. Enfin, ce dernier raconta que Kidd avait monté le Hudson pour débarquer en secret son butin. « Kidd sur le Hudson ! s’écria le marin avec un jurement effroyable… Kidd ne vint jamais sur le Hudson ! »
— « Je vous assure qu’il s’y rendit, reprit l’autre », oui ; et l’on dit qu’il cacha une grande quantité de richesses dans une petite portion de terre qui avance dans la rivière et que l’on appelle la Chambre à danser du diable. » 4 – « Que le diable et sa chambre vous étranglent ! s’écria le marin ; je vous dis que jamais Kidd ne fut sur le Hudson. Comment, morbleu, connaissez-vous Kidd et les endroits où il allait ? »
— Comment je le connais ? répéta l’officier à demi-solde : parbleu ! j’étais à Londres lorsqu’il fut jugé, et j’ai eu le plaisir de le voir pendre. »
— « Eh bien alors, monsieur, je vous dirai que vous avez vu pendre un des plus gentils sujets qui aient jamais porté une semelle de cuir. Oui, ajouta-t-il en approchant son visage de celui de l’officier : et il y avait là plus d’un sot animal de terre qui regardait cette exécution et qui méritait mieux que lui de flotter dans l’air. »
L’officier à demi-solde se tut, mais l’indignation qu’il ressentait au fond de l’âme brilla de toute sa véhémence dans le seul œil qui lui restât, et qui étincelait comme un charbon ardent.
Pietje Prauw, à qui il était impossible de se taire, observa que le Monsieur avait sûrement raison. À son avis, Kidd n’avait jamais enfoui d’argent sur le Hudson, ni même dans aucun de ces endroits, quoique bien des gens l’eussent affirmé. C’était Bradish et d’autres flibustiers qui avaient enfoui des trésors ; selon les uns, dans Turtle-Bay, selon d’autres, dans Long-Island, ou bien dans les environs de Hell-Gate. En effet, ajouta-t-il, je me rappelle une aventure de Sam, le pêcheur nègre, qui s’est passée il y a bien des années, et qui a quelque rapport avec les flibustiers. Comme nous sommes ici entre amis, et que l’histoire n’ira pas plus loin, je vous la conterai. – « Dans une nuit obscure, il y a bien longtemps de cela, comme Sam le nègre (Black-Sam) revenait de pêcher de Hell-Gate. »
Ici l’histoire fut interrompue par un mouvement subit de l’inconnu, qui frappa son poing de fer sur la table, avec une telle violence qu’il enfonça les planches ; et, après avoir jeté un regard courroucé par-dessus son épaule, en grimaçant des dents comme un ours irrité… – « Écoutez, voisin ! dit-il avec un signe de tête significatif ; vous feriez mieux de laisser en repos, les flibustiers et leurs trésors ; cela ne regarde pas les vieilles femmes et les vieux radoteurs. Ils ont combattu vaillamment pour leurs richesses ; ils leur ont fait le sacrifice du corps et de l’âme, et, en quelque lieu qu’elles soient enfouies, celui qui s’avisera d’y toucher peut compter qu’il aura affaire au diable !
Cette brusque sortie fut suivie d’un silence de confusion par toute la chambre. Pietje Prauw frémit intérieurement, et l’officier borgne lui-même pâlit. Wolfert qui, d’un coin obscur, écoutait avec une grande avidité toutes ces discussions sur les trésors enfouis, fixa des regards de crainte et de respect sur l’hardi flibustier ; car il soupçonnait que c’en était un. Il y avait toujours dans l’histoire du continent espagnol un tintement d’espèces et un éclat de bijoux qui donnaient du prix à chacune de ses phrases, et Wolfert aurait sacrifié beaucoup pour avoir la faculté de fouiller dans le coffre si pesant, que son imagination remplissait de calices d’or, de crucifix et de bons sacs de doublons.
Le silence morne qui régnait dans rassemblée fut enfin interrompu par l’étranger qui tira une énorme montre d’un travail antique et curieux ; cette montre, aux yeux de Wolfert, avait l’air tout à fait espagnol. En touchant un ressort, le marin fit sonner dix heures ; aussitôt il demanda son compte de la journée ; après ravoir payé en une poignée de monnaie étrangère, il but ce qui restait dans son verre, sortit sans prendre congé de personne, et il murmurait entre ses dents en montant l’escalier qui conduisait à sa chambre. Il s’écoula quelques instants avant que la société revînt du silence où elle avait été plongée. Les pas même de l’étranger, que l’on entendait par intervalles, comme il marchait dans sa chambre, inspiraient l’épouvante. Cependant la conversation entamée était trop intéressante pour qu’on l’abandonnât. Un violent orage s’était déclaré, sans qu’ils s’en aperçussent, pendant qu’ils se perdaient en discours ; et la pluie, qui tombait par torrent, les empêchait de songer à s’en retourner chez eux avant que la tempête ne s’apaisât. Ils se rapprochèrent donc les uns des autres, et prièrent Pietje Prauw de continuer l’histoire, interrompue d’une façon si peu civile. Il se rendit aussitôt à l’invitation ; il parlait cependant si bas que sa voix sortait à peine de sa poitrine ; encore était-elle étouffée à chaque coup de tonnerre ; il s’arrêtait de temps en temps pour écouter, avec une frayeur évidente, les pas lourds et marqués de l’étranger qu’il entendait au-dessus de sa tête. Ce qui suit est le résumé de son histoire.
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