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Chapitre 11 La corneille à bec rouge

Une année, mes parents avaient loué une maison au bord de la mer, beaucoup plus tôt que de coutume, vers la fin du printemps. Je commençais à grandir, et, rendu plus hardi par l’âge, laissé plus libre par tolérance, je courais les grèves, à de longues distances, pour enrichir ma collection d’œufs d’oiseaux.

Quand je songe à la barbarie que j’ai eue d’arrêter ainsi la vie en germe, et de prendre, tout chauds encore de l’aile de la mère, les œufs d’où devaient sortir des bêtes jolies et fines, des chanteurs, des courriers de toutes les saisons nouvelles, des êtres dont la joie, en somme, est faite pour le monde où ils s’échappent, je me rappelle invinciblement cette date où je cessai d’être dénicheur de nids, tout à coup, pour jamais. L’événement fut étrange, et j’en demeurai longtemps frappé.

Nous étions à la Trinité-sur-Mer, près des alignements de Carnac, sur la baie de Quiberon. Il n’y avait, à cette époque, aucun baigneur, et je vivais un peu avec les pêcheurs, gens de misère, hâlés, bronzés, disputeurs et hardis.

Rude existence que la leur ! Dès que le soleil baisse, ils partent sur leurs chaloupes. Ils suivent d’abord la rivière où est leur port d’attache, où la marée court éternellement dans un sens ou dans l’autre. À trois kilomètres plus bas la mer commence, et les bateaux s’éparpillent sur l’immensité bleue. Où vont-ils ? Cela dépend des jours, du temps qu’il fait, du vent qui souffle, du poisson qu’ils cherchent ; les sardiniers traversent la baie de Quiberon et vont dans le courant de Belle-Isle ; les forbans, bateaux pêcheurs de homards, pointent sur les îles ; les synagos qui traînent le chalut laissent à gauche Port-Navalo et le cap de Saint-Gildas-de-Ruys, s’orientent sur la chapelle de Saint-Michel-en-Carnac et gagnent les basses de Plouharnel, où l’eau est peu profonde, le fond de sable, le poisson abondant. Quand ils arrivent, il est six ou sept heures du soir. Et en pêche ! On jette le chalut, grande poche de filet qui traîne au fond de l’eau, gueule ouverte où tout s’engouffre, des soles, des raies, des plies, des crabes, des araignées de mer gigantesques, au milieu d’une forêt d’algues resplendissantes ; parfois même, quand le chalut va vite, entraîné par les deux voiles carrées que gonfle la brise du large, des bandes entières de mulets, de grondins ou de rougets, happées au passage, demeurent prisonnières dans les flancs de la machine. Toute la nuit se passe ainsi, à la mer, à la fatigue, dans le vent et la pluie, et, après douze heures de pêche, au petit jour, les pêcheurs regagnent le port pour y vendre le poisson, qu’on expédie à Paris par le premier train.

Ces marins connaissent bien la baie dangereuse où ils vivent. De nuit comme de jour ils voient l’écueil : c’est un art difficile, car les roches sous-marines ne manquent pas, surtout aux abords des îles de Houat et de Hœdic.

Or c’est là, là seulement, à Houat, à Hœdic et à Belle-Isle-en-Mer, que niche la corneille à pieds rouges et à bec rouge, l’oiseau rare dont les œufs manquaient à ma collection.

Houat surtout m’attirait. J’avais considéré souvent, dans une rêverie de désirs et de regret, la mince ligne brumeuse, que je savais être une muraille de falaises sauvages, et qui rompait, comme un peu de fumée immobile, la courbe de la ligne d’horizon. Comment m’y rendre ? Si les synagos avaient voulu ? Mais les synagos ne voulaient pas : on ne se dérange pas pour si peu ; il y a des habitudes, des projets, des rendez-vous pris avec le poisson, et puis, que voulez-vous ! On est fier ; les bateaux sont faits pour pêcher, et non pour promener les désœuvrés.

Repoussé de ce côté, j’accostai un matin le père Grundo. Le père Grundo était un ancien douanier, qui avait habité plusieurs années à Port-Navalo et, depuis sa mise à la retraite, employait ses loisirs à pêcher à la ligne, à l’embouchure du Krac’h. De cette circonstance, j’avais conclu qu’il connaissait la baie. La conclusion était erronée, comme on le verra.

« Père Grundo, je voudrais aller à l’île de Houat.

— On vous y portera, et aisément, si le vent est bon. Mais, que diable allez-vous faire dans l’île ? On n’y voit que de la roche, et vous en avez ici tant que vous en désirerez, de la jaune, de la noire, de la grise.

— Je vais chercher un nid de corneille à bec rouge. »

Il balança la tête un moment, et dit :

« Ça n’est pas chanceux de dénicher cet oiseau-là. On ira tout de même, puisque vous le voulez. Quand faut-il être prêt ?

— Demain matin. »

Avant le jour, le père Grundo m’éveilla, en jetant dans les volets de ma fenêtre une petite pierre, signal convenu. Quelques minutes après, j’étais sur la jetée. Mes deux marins m’attendaient. Le premier était le père Grundo, et le second un cabaretier de la Trinité, propriétaire d’un canot de dix-huit pieds de long, qui devait nous porter à Houat.

L’unique voile, très large et très haute, fut hissée. L’eau frétilla contre la proue. Nous étions partis. Le soleil n’était pas encore levé. L’ombre des hautes rives se projetait sur la rivière où nous avancions doucement, balancés par les dernières ondulations de la mer, qui venait jusqu’à nous. On n’entendait que le glissement de la chaloupe sur les moires grises du Krac’h et, à travers la brume qui voilait les côtes, le rire frais des petites vagues sur la plage.

« Que c’est joli, père Grundo !

— Faut pas dire ça au départ, répondit le bonhomme, assis à la barre ; on ne sait jamais s’il a fait beau que quand on revient. »

Je le trouvai poncif. Bientôt le cap fut doublé. La baie s’ouvrit, immense et lumineuse. D’un seul regard, nous pouvions l’embrasser tout entière, depuis la pointe de Quiberon jusqu’à celle de Rhuys. Le jour blanchit ; les étoiles et les phares pâlirent ensemble. Et, en trois heures, gaiement, avec du vent et du soleil plein la voile, nous atteignîmes les falaises de l’île.

Après avoir donné rendez-vous aux deux hommes, qui devaient me rejoindre à la pointe, là-bas, je sautai sur un rocher, puis sur un autre, et, par un sentier en lacet, je montai jusqu’au tertre de gazon ras qui domine de très haut l’île de Houat. J’aurais pu me croire au sommet d’un mât de navire. La terre, autour de moi, avait l’air toute petite comme une hune. Elle était étroite, allongée, cultivée dans la partie la plus proche, sauvage et couverte de landes au-delà, et partout enveloppée de rochers noirs, tombant à pic dans la mer bleue. Le spectacle eût retenu longtemps tout autre qu’un dénicheur de nids. Mais, presque tout de suite, je cherchai des yeux la corneille à bec rouge. Les alouettes seules planaient au-dessus des sillons. Je descendis du tertre, et je commençai à faire le tour des criques, par les venelles où les racines de bruyères se tordaient comme des serpents, en paquets nus, pour se redresser plus loin en touffes roses.

Il était plus de midi, et j’arrivais à la pointe la plus farouche de l’île, lorsque je vis s’élever au-dessus de l’abîme et tournoyer une corneille, petite, élégante, dont le bec par moments semblait comme une cerise.

« La voilà ! criai-je à mes compagnons qui m’avaient rejoint. La voilà ! Le nid n’est pas loin ! »

Le douanier et le cabaretier se couchèrent près de moi dans la lande, et, rampant, s’approchèrent du bord qui était en pente. Nous passâmes la tête au-dessus des herbes qui tremblaient de la perpétuelle marée d’air froid et d’embruns montant de la falaise. J’eus un frémissement de peur. À soixante pieds plus bas, dans une anse presque fermée par les écueils, presque ronde, la mer s’engouffrait, tournait, se heurtait contre toutes les parois à la fois, avec une telle violence que nous sentions la terre s’agiter sous nos ventres, et tout à coup s’affaissait sur elle-même, comme bue en-dessous par une bouche monstrueuse qui allait la revomir contre nous ; et alors, pendant une seconde, nous pouvions voir la profondeur du puits doublée, et parmi les cascades ruisselantes, dans le demi-jour des reflets verts, les assises de roches où jamais un homme vivant n’avait abordé. C’était le centre de la bataille éternelle, le point où les courants de la haute mer se confondaient et roulaient ensemble à l’assaut de la terre, et l’on voyait parfois jaillir, du milieu du gouffre, une colonne d’eau comme un bras qui battait l’air, et retombait brisé.

Or, à la moitié de la muraille que formait la falaise en éperon, sur la gauche, dans le mugissement des lames, dans la tempête de bruit et d’écume, sur le plat d’une pierre qui surplombait, un oiseau noir, immobile, était couché. Nous pouvions voir sa fête, son bec éclatant posé sur le bord du rocher, l’éclat variable de son œil, qui tantôt nous surveillait, et tantôt se remettait, à errer sur la mer furieuse. Il ne se levait pas, bien qu’il eût peur. Il élargissait ses ailes pour mieux attiédir le nid, et parfois les secouait, lorsque la poussière d’eau tombait en gouttes sur ses plumes. En l’air, très haut, un oiseau tout pareil planait, et il n’était plus qu’un petit point dans le bleu.

« C’en est une, dis-je tout bas, une corneille. Elle couve. Qui veut descendre avec moi ?

— Pas moi, dit le père Grundo. C’est un métier à se tuer. »

Le cabaretier se souleva sur ses coudes, inspecta la partie avançante de la falaise, et dit :

« Faut que ça vous tente bien, tout de même ! Tâchons de trouver l’escalier. »

Je me rappelle que nous nous tînmes par la main, lui et moi, pendant plusieurs minutes, sur l’étroite bande d’herbe rase, bordée de deux précipices, qui montait vers le large, et que le vent nous poussait, par petits coups sournois, vers la droite ; puis que je me baissai, que j’avançai le pied au-dessus du vide, que je trouvai en tâtant un rebord de pierre, et un autre encore, et un troisième, et qu’étourdi par la fumée et par le mugissement de l’abîme, je serrais de toutes mes forces les doigts de l’homme, qui me suivait en s’accrochant aux pierres avec son bras libre. Je me rappelle aussi qu’arrivé à un mètre à peu près au-dessus du nid, je dis à mon compagnon : « Tenez bien, je vais le prendre », et qu’à ce moment l’oiseau ouvrit son bec, et que j’aperçus son gosier rose tout béant, d’où devait sortir un cri que je n’entendis pas, et que j’entendis seulement l’exclamation de terreur du père Grundo, debout sur la falaise, au tournant de la crique :

« N’y touchez pas ! n’y touchez pas ! »

Je m’arrêtai, je regardai le gouffre qui me séparait de Grundo, et je sentis le vertige me saisir.

Le cabaretier remarqua que je pâlissais.

« Remontons vite ! dit-il. Laissez la corneille ! »

Je ne sais pas comment j’ai pu remonter le long de l’effrayante muraille que j’avais descendue. Je n’avais plus aucune force, et, malgré moi, mes yeux suivaient le tournoiement de ce bleu et de ce vert des lames qui m’attiraient en bas. L’hallucination mortelle m’envahissait.

Lorsque j’eus repris mes sens, je dis au vieux douanier :

« Qu’aviez-vous à crier ? Vous m’avez fait peur. Ne savez-vous pas que vous pouviez nous jeter à l’eau, avec vos cris ? »

J’étais furieux contre lui, un peu honteux d’avoir cédé à une impression nerveuse, et vexé de ne pas rapporter le nid de corneille. Le bonhomme écouta mes reproches pendant cinq minutes, en bourrant sa pipe, sans répondre ; puis il se rapprocha du bord, dont nous nous étions écartés.

« Elle n’a pas quitté ses œufs, fit-il, c’est bon signe.

— Signe de quoi ? dis-je en me penchant à mon tour.

— Qu’elle ne nous en veut pas, monsieur. Ces oiseaux-là, suffit de voir la couleur de leurs œufs pour qu’ils soient vos ennemis. Mais quand on ne dérange rien dans leur maison, c’est des amis qu’on se fait. »

Je levai les épaules, et je regardai une dernière fois en bas. Au-dessus des tourbillons, enveloppé d’un arc-en-ciel que le soleil venait de jeter comme un pont sur les vapeurs du gouffre, je vis l’oiseau noir, le bec fendu vers le large, les yeux fermés, qui sommeillait sur ses œufs.

De toute l’après-midi, je n’adressai pas la parole au père Grundo, qui ne parut aucunement s’affecter de mon silence, le visitai toutes les bruyères de l’île, et toutes les plages, et les deux sureaux et le figuier qui représentent à Houal la végétation arborescente, et les maisons qui coupent le vent de mer avec leurs toits de chaume.

Il était tard déjà, et le soleil se couchait, lorsque nous mîmes à la voile pour le retour. Tant qu’il fit jour, la brise souffla. Mais elle tomba dès que le soleil fut couché, la mer demeurant houleuse. Puis de gros nuages montèrent de plusieurs points de l’horizon.

« Ça va mal ! dit le père Grundo en allumant une lanterne qu’il pendit au beaupré. Voilà le calme, et nous sommes loin de la Trinité, pour sûr !

— Qu’importe ? demandai-je. Vous savez tous deux diriger un bateau la nuit, je suppose ? La route vous est connue ? »

Ils ne répondirent, ni l’un ni l’autre.

Bientôt la nuit devint noire. Les hommes prirent les avirons, et je dus prendre le gouvernail. La voile resta haute, parfois poussée par un petit souffle errant, dernier passage de brise, parfois molle et fouettant la mâture. Je ne m’inquiétais pas, je jouissais plutôt de cette traversée lente, dans le silence prodigieux, et de la magnificence de la mer, qui sous le ciel obscur, tendu de nuages dont une mince bande rougeâtre luisait seule au couchant, s’illuminait jusqu’en ses profondeurs, et devenait de plus en plus phosphorescente. Le ciel était mort ; on eût dit qu’il avait versé toute sa lumière dans l’abîme. Le gouvernail que je tenais, frémissant entre mes mains, laissait derrière lui un sillage comme une fumée d’argent, traversée d’éclairs vifs et dorés : poissons, algues, bulles d’air, je ne savais. Les rames en se levant faisaient pleuvoir, sur les grandes houles rondes, des milliers de gouttes brillantes, qui roulaient un instant à la surface, et fondaient leur rayon dans la clarté des lames fuyantes.

Mon plaisir fut de courte durée. Le père Grundo m’avait recommandé de guetter un écueil que nous devions avoir à un demi-kilomètre en avant, d’en approcher jusqu’à raser une certaine tour de refuge et de tourner à angle droit. Je fatiguais mes yeux à deviner la nuit. Tout à coup le cri d’un corbeau courut sur la mer.

« La corneille rouge ! dit Grundo. Attention ! »

J’écartai la voile pour mieux voir. À trente mètres à peine, juste en face, la tour pointait dans l’ombre.

Au sommet, perchés en rond sur la rampe de fer, une douzaine de cormorans, le bec tendu en avant, dessinaient leur silhouette sur le ciel. Plusieurs avaient une aile ouverte au vent, comme un bras levé. La brume les faisait paraître immenses. Deux hérons, posés sur la maçonnerie de la balise, présidaient ce chœur fantastique, tandis que les vagues phosphorescentes battaient le pied de la tour comme des flammes d’incendie.

Nous tournâmes à angle droit, et la chaloupe fut immédiatement enveloppée d’une obscurité si épaisse, que je ne voyais plus rien au-delà de la lanterne. Nous étions sous la falaise d’un grand écueil. La marée grondait sur les roches et secouait plus fortement le bateau, et nous sentions l’odeur des goémons froissés et brisés par elle. Qu’y avait-il devant nous ? La mer libre heureusement, mais aucun de nous ne le savait au juste ; car, lorsque nous fûmes sortis de ce chemin d’ombre et de vacarme, les deux marins se mirent à se disputer.

« C’est les Méabans que nous venons de dépasser, me dit le père Grundo pour me rassurer.

— Allons donc ! interrompit le cabaretier. Les Méabans ! T’as donc pas vu que nous avons dérivé ? Nous sommes sous les Buissons !

— Pas du tout ! À preuve que voilà le phare de la Teignouse…

— Tu t’y connais ! C’est celui de Port-Navalo ! »

Le père Grundo, qui commandait la manœuvre, voulut faire taire l’opposant, et dit d’une voix forte :

« Barrez droit devant, monsieur ; n’y a plus de cailloux : nous allons bien. »

Et ils se reprirent à ramer. Mais j’avais perdu toute confiance. Je crois qu’eux-mêmes n’en avaient aucune. Le peu qui restait de vent sauta au nord ; la voile ne servit plus à rien ; les deux hommes, las de manœuvrer les avirons, se penchaient de temps en temps, l’un ou l’autre, pour observer la couleur de la mer, et je les voyais, chacun de son côté, secouer la tête en signe de mauvaise humeur. Avancions-nous ? N’étions-nous pas, au contraire, emportés en arrière par des courants comme il y en a tant et de si forts dans le Morbihan ? La phosphorescence diminuait autour de nous ; la nuit occupait, en plus du ciel tout entier, les eaux, qui ne luisaient plus qu’à la pointe des lames. Au bout de trois quarts d’heure, je crus entendre le cabaretier qui disait tout bas :

« T’as pas voulu me croire ; j’allons à notre perte ! »

Je demandai :

« Sommes-nous en bon chemin, Grundo ? »

— Bien sûr ! puisque je vous… »

Au même moment, pour la seconde fois, un cri de corneille, non pas d’une seule, mais de toute une bande qui s’envolait et nous frôlait dans l’obscurité, nous fit nous dresser debout, tous trois ensemble.

« Écueil ! cria Grundo. Barrez à gauche ! »

J’obéis ; la chaloupe entra dans l’ombre d’une énorme roche, dont la silhouette apparut vaguement et disparut, et contre laquelle nous allions nous briser. Les hommes ne ramaient plus. Ils avaient peur. Ils entendaient le roulement continu de l’océan sur le récif invisible.

« Monsieur… »

Un choc assez doux, traînant et glissant, interrompit Grundo. La chaloupe s’arrêta. Elle avait touché. Je poussai un cri, et me penchai par-dessus le bordage.

À la lueur des étincelles qui s’échappaient du gouvernail, j’aperçus, à une petite profondeur, un semis de cailloux ronds, une base de galets gigantesques, parmi lesquels nous étions engagés.

« Ce n’est rien, monsieur ! La coque est solide : laissez-nous faire ! »

Sa voix tremblait. Pendant dix mortelles minutes, je sentis et j’entendis la morsure des roches contre la quille. Enfin, les deux avirons servant de gaffes, et soulevés par la mer qui montait, nous sortîmes de l’écueil. Grundo voulut parler.

« Assez ! lui dis-je. Voilà deux fois que nous manquons de nous perdre sur les brisants. À cent mètres au large, et mouillons l’ancre ! »

Il se tut. Nous avançâmes un peu. Mais à peine avions-nous fait la moitié du chemin, que nos yeux, rendus plus aigus par la peur, distinguèrent une pyramide noire, plus noire que la nuit, où un peu de lumière flotte toujours.

« Qu’est-ce que c’est encore ? Une roche ?

— Non, monsieur, ça vient ! Gare dessous ! Ohé ! Qui vive ? »

Une gerbe de feu traversa l’espace, de la forme d’ombre jusqu’à nous, et illumina notre avant. En même temps une voix cria :

« Ronde de douane !

— Gare à tribord ! » répétait Grundo.

Un instant après, grâce au calme de la mer, nous étions accostés par la patache des douanes de la Trinité, qui naviguait ses deux voiles en croix, pour mieux prendre le vent. Le brigadier, un fanal à la main, nous considéra un instant, et remarquant la mine dépitée du père Grundo, qui cherchait à se cacher en rabattant sur ses yeux le bord de son chapeau :

« Qu’est-ce que tu pêches donc là, Grundo ? dit-il.

— Je ne pêche pas », répondit le vieux douanier d’un ton de mauvaise humeur.

J’expliquai au brigadier que nous étions perdus. Les quatre hommes qui montaient la patache partirent d’un rire sonore.

« Perdus dans la baie ! Ah çà, Grundo, mon bonhomme, tu ne serais pas bon pilote ! L’endroit n’est pas joli pour naviguer de nuit ! »

Grundo ne répondit pas.

« Où sommes-nous donc ? dis-je au brigadier.

— Entre Locmariaker et les falaises de Saint-Philibert, à un mille au plus de la côte, avec des cailloux à gauche, à droite et en arrière. Si vous voulez, monsieur, partons ensemble, je vous montrerai la route, et, avant deux heures, nous serons à la Trinité. Ça va-t-il, Grundo ? »

Le bonhomme fit semblant de ne pas entendre. Seulement, une heure plus tard, quand il se sentit en bon chemin, remorqué par la patache, dont les voiles avaient retrouvé un peu de vent, il vint près de moi, qui m’étais couché sur un banc.

« Eh bien ! monsieur, me dit-il en croisant les bras, c’est-il des oiseaux à dénicher, les corneilles à bec rouge ? Si nous ne les avions pas eues, deux fois, pour nous sauver ! J’ai idée que c’est la petite mère qui couvait là-bas, qui nous a suivis toute la nuit… Voyez-vous, il y a cinquante ans que je les connais : ça se venge du mal, et ça se venge du bien qu’on leur fait…

— Vous connaissez peut-être les corneilles, Grundo, mais pas la baie. »

Nous nous quittâmes là-dessus. Mais, revenu à terre, je songeai à ce double avertissement, si étrange, donné assurément par des oiseaux de même espèce, au moment même où nous étions en danger.

Et ni l’œuf de la corneille à bec rouge, ni celui d’aucun autre oiseau ne vint plus enrichir ma collection. J’ai fermé la vitrine, et ne l’ai jamais rouverte.

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