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Chapitre 10 Le rat

« Comme ça, monsieur, vous ne voulez pas de not’ champ ?

— Mais si, j’en veux bien. Seulement vous le faites trop cher.

— Un champ qui est à vot’ convenance comme pas un, et censément dans vot’ maison ; non, je ne le fais pas trop cher.

— Mille francs de trop, père Busson.

— C’est vot’ dernier mot ?

— Oui.

— Alors, bonsoir, monsieur, vous ne l’aurez pas ! »

Mon père fit un geste d’impatience, et regarda se lever, puis disparaître par la porte de la salle à manger où il l’avait reçu, le vieux et vénérable métayer de la Clopinaie. Car c’était la dixième fois peut-être, et sans doute la dernière, qu’il essayait d’acheter cette motte de terre, enclavée dans le pré qui touchait la maison. Il y avait à peine vingt ares entre les quatre haies du père Busson. Mais quelles haies ! des retranchements aussi épais, aussi hauts que ceux des fortifications du moyen âge, précédés de fossés sans écoulements où fleurissaient des plantes aquatiques, hérissées d’épines que le bonhomme se gardait bien d’abattre et qu’il émondait le moins possible, en outre dominés, sur les quatre côtés par des pommiers tellement serrés qu’ils perdaient leur temps à produire chacun trois pommes vertes, par des néfliers à demi morts, deux genévriers et un peuplier fusant, malade de vieillesse, défoncé par le bec des pics-verts et dont la pointe sans feuille, pareille à une lance sur le ciel bleu, craquait au moindre vent dans sa gaine d’écorce.

Nous autres, les petits, nous aimions le champ du père Busson. Il représentait pour nous la forêt vierge. Nous y avions une cabane pour l’affût des merles et généralement de tous les animaux que nous supposions vivre dans les fourrés impénétrables. Nous connaissions, pour y avoir dormi, la douceur de son herbe toujours longue et toujours fraîche. Une fierté d’indépendance, un sentiment de seigneur féodal dans sa tour protégée de herses nous saisissait quand nous pénétrions seuls, à l’abri des regards, par une brèche soigneusement masquée, au milieu de ce camp retranché, tout blanc de fleurs d’aubépine au printemps, tout mousseux des fleurs mauves de la ronce jusqu’aux abords de l’automne, et où pépiaient, caquetaient, sillaient ou chantaient, selon l’espèce, tous les oiseaux de demeure ou de passage. Ils étaient de même avis que nous, évidemment, sur le champ du père Busson.

Mon père en jugeait autrement. Pour lui, qui avait abattu des talus, réuni et nivelé des champs, élargi le ruisseau en petite rivière, tracé des allées sous les arbres et fait une sorte de parc autour de la maison, c’était un obstacle, le dernier et le plus incommode. Il maudissait, tout haut et tout bas, ce fourré qui rompait les lignes et masquait les perspectives. Même il assurait que les deux genévriers, – que faisaient-ils là, mon Dieu, dans ce pays de chênes ? – avaient une influence funeste sur les poiriers d’un verger voisin, et donnaient la rouille à ces beaux plants qui nous arrivaient par la diligence, taillés, trapus, gonflés de sève, luisants de santé et munis d’une étiquette jaune avec un nom latin.

Lors donc que le père Busson sortit de chez nous, nous le suivîmes, mon frère et moi, comme nous faisions souvent pour les coureurs, gens sans aveu et détrousseurs de poulaillers, que nous pensions intimider de cette façon. Le plus souvent ils ne s’en doutaient pas. Le métayer descendit à travers la prairie, et prit une voyette encaissée entre deux rangs de cépées, qui conduisait à sa maison. Il s’en allait, large d’épaules, un peu voûté ; ses cheveux blancs, à demi longs, roulaient à chaque mouvement sur le col droit et relevé de sa veste. Tranquille, maître de son temps comme de sa métairie de la Clopinaie, il marchait à lentes et longues enjambées, considérant de ses yeux las, mais sans s’arrêter, tantôt ses colzas, qui prenaient de l’or à leur pointe, tantôt son avoine de coupage, dont la tranche, taillée à la faucille, était faite de milliers de tuyaux laiteux, comme des orgues poussées de terre, et dont les bêtes entendent la chanson.

« Quel homme avare ! disions-nous à voix basse. Il demande mille francs de trop ! Et quel mauvais voisin ! Il ne cédera pas, il ne vendra pas son champ ! »

Lui, sans deviner que nous le suivions, il entra dans la cour de sa ferme, où quatre bœufs, dételés de la charrue, mais encore enjugués, regardaient, tête basse, le bouvier qui ouvrait l’étable. Il donna un ordre, et jeta sur eux le même regard amoureux, calme et lassé, qu’il avait promené sur ses récoltes vertes. Et déjà il avait disparu ; déjà les bœufs, délivrés du joug, avaient gagné leur place et frappaient de la corne contre les crèches pleines, que nous étions encore là, derrière le talus du chemin, méditant une vengeance qui fût à la hauteur des circonstances. Fallait-il, invisibles dans notre cachette, cribler la ferme de projectiles avec nos frondes ? Fallait-il enivrer le troupeau d’oies avec du grain trempé dans de l’eau-de-vie, et procurer au père Busson la sérénade inattendue d’un poulailler en délire ? Nous méditions.

La Clopinaie, tout doucement, commençait ses préparatifs de repos et de sommeil avec la chute du jour. Les moineaux, habitués du pailler de la métairie, piquaient une tête, un par un, sur le dos de la meule énorme, et disparaissaient aussitôt sous les brins retombants et noircis par la pluie. Les pigeons, mélancoliques et tout soufflés dans leurs plumes depuis un quart d’heure, sur le pignon, se laissaient tomber dans le pigeonnier pendu au mur. La fumée du souper montait dans l’or du ciel. Et au-dessous, le toit d’ardoise que le soleil n’éclairait plus depuis longtemps, le toit descendait presque jusqu’à terre, large tache dans l’horizon feuillu, rectangle sombre qui protégeait un grenier des anciens âges dix fois grand comme les chambres, où les aïeux avaient employé sans compter les plus beaux de leurs chênes équarris en charpentes, pour protéger et garder le meilleur de leurs biens : la moisson de chaque année. Ce toit relevait un peu sa courbe pour coiffer les fenêtres, et, sous l’abri des chevrons, à portée de la main d’un homme de moyenne taille, une vigne courait, pas très féconde en raisins, mais grosse, noueuse, tordue, couverte de pelures d’écorce comme d’une chevelure, et qui servait de chemin à toutes les bêtes grimpantes pour monter au grenier. Un chat y aiguisait ses griffes. En le contemplant, l’inspiration me vint.

« J’ai trouvé l’idée ! dis-je à mon frère.

— Quoi donc ?

— Le rat. Nous n’avons que le temps. »

Il comprit sans plus d’explications, et nous voici galopant dans le chemin creux, vers notre maison. Une heure après, grâce à l’expérience que nous avions en ces sortes de choses, nous installions un piège à rats dans notre propre grenier, une porte massive tenue en équilibre à un pied du plancher, et qui devait tomber dès qu’un rat toucherait à un certain morceau de lard attaché à une ficelle.

L’appareil, en effet, tomba pendant la nuit, avec un bruit terrible, et, sous nos couvertures, nous l’entendîmes. Je crus même, en imagination, voir la poussière qui s’élevait en quatre nuages, montant sous les poutres et chassant l’armée de rats, de souris, de belettes et de martres dont, selon nous, le grenier était le champ de promenade et de bataille jusqu’au jour.

Le lendemain, nous fîmes consciencieusement griller le rat au-dessus d’un feu allumé en plein vent, dans le champ même du père Busson, et nous attendîmes le coucher du soleil. Nous tenions notre vengeance. Elle était sûre.

Car pour nous, familiers avec la campagne et pénétrés de ses légendes, c’était un fait non douteux, qu’un rat grillé qu’on traîne autour d’une maison attire immédiatement à sa suite tous les autres rats, et les conduit, à travers champs, jusqu’à l’endroit où s’arrête la trace.

Le soleil, ce jour-là, mit un temps incroyablement long à disparaître. Il descendait dans un ciel très pur. Il n’y avait de nuages qu’une seule bande régulière et menue, au-dessus de la Clopinaie. Nous suivions, avec une attention de frappeurs, la décroissance de leurs teintes. Ils furent, d’abord couleur de feu, puis d’un rouge ardent, puis d’un violet de pourpre, qui s’effaça graduellement, en commençant par les sommets. Je me rappelle que ces petits flocons de vapeur éclatants, immobiles, amincis par le bas, élargis en pétales de fleurs et alignés sur les cimes des chênes noirs, ressemblaient aux jonchées de glaïeuls que le jardinier coupait chez nous, à la fin de l’été, et qui restaient couchés, jusqu’au matin, sur le terreau des plates-bandes. Je me rappelle aussi que le père Busson, une bêche sur l’épaule, sa fille avec une balle de fourrage vert sur le dos, montaient en ce moment l’échine d’un coteau, pour rentrer à la ferme, et qu’ils avaient l’air, dans le soir, plus grands que nature, et que le chien hurlait comme s’il se fût douté de quelque chose, et que les chats-huants, qui sont nombreux dans les vieilles souches, interrompaient de leurs cris, plus tôt que de coutume, le roucoulement des ramiers branchés sur nos peupliers.

Quand tout se fut assombri et assourdi, nous sortîmes de la forteresse d’épines où nous avions guetté la nuit. Je traînais, au bout d’une chaîne enlevée au chenil, le cadavre du rat grillé. Avec précaution, pour n’être pas découverts, mais riant, tout bas, nous fîmes le tour des communs et de la maison ; puis, à travers la prairie, nous atteignîmes le chemin creux de la Clopinaie. Il était noir comme une gueule de four. Je me retournai, en marchant, pour voir si les rats de notre grenier ne suivaient pas déjà. Mais, sur l’herbe mouillée et vaguement blanche à cause du clair d’étoiles qui commençait, on ne distinguait qu’une trace brune, sinueuse et mince comme un fil jeté à terre, celle de nos pas.

« Ils viendront dans un moment, dis-je à mon frère : nous sommes encore trop près. Ça ne suit pas à moins de cinq cents mètres.

— N’agite pas la chaîne, répondit-il. Ceux de la Clopinaie pourraient entendre. Elle fait du bruit. »

Un frisson nous prit. Car c’était le seul bruit, à présent, ce cliquetis des anneaux de fer rouillés, les uns contre les autres. Et, j’avais beau tirer doucement, le cadavre du rat rebondissait sur la boue durcie du chemin, et la chaîne, à chaque pas secouée, rendait un son de grelot, qui s’échappait entre les talus et s’épandait dans la grande nuit. Une chouette s’envola en faisant « hou ! Hou ! » Une pierre roula, détachée du remblai de terre que les souches couvraient d’une ombre épaisse, et nous nous arrêtâmes un instant, croyant entendre le rire d’une bête ou d’un homme qui s’était penché sur nos têtes, nous avait vus et se retirait par le champ d’avoine. Mais quand j’arrivai à l’endroit où, brusquement, le chemin perdait ses arbres et s’ouvrait sur le couchant semé d’étoiles pâles, – si pâles qu’on aurait dit les stellaires à moitié blanches et à moitié vertes des fossés ombreux, – je ne vis personne, ni dans le champ d’avoine, ni dans le champ de colza. Devant nous, la mare de la Clopinaie, où chantaient des grenouilles, la barrière faite d’un chêne entier, puis la cour, la ferme et son toit énorme, luisant comme le pré à cause des poils de mousse tout gonflés de rosée.

Une seule fenêtre était vaguement éclairée. Portes closes. Le chien se taisait. Nous franchîmes la barrière, et, nous glissant, pliés en deux, le long des murs, nous entourâmes la métairie d’un cercle magique. J’eus même soin de promener le rat sur le tronc de la vigne, afin d’indiquer le chemin à l’armée d’envahissement qui allait venir. À pas de loups, nous nous retirâmes alors jusque dans la venelle laissée entre deux meules de foin, et de là, retenant notre respiration, nous épiâmes ce qui devait s’ensuivre.

Ô vous qui avez passé des nuits à l’affût, chasseurs qui savez ce qui rôde d’inconnu et ce qui chemine de troublant sous les étoiles, vous comprendrez qu’en des moments pareils, nul n’est bien sûr de ce qu’il a vu ni de ce qu’il a entendu. Le sang bat trop violemment dans les artères, le cœur est trop ému. Je n’avais que douze ans. J’avais peur. Le vent soufflait, avec un parfum de foin et de moisissure, par le couloir où nous nous étions réfugiés. Mais je n’oublierai jamais qu’en face de nous, sur le mur pâle, le tronc boursouflé de la vigne se tordait, et que, reportant mes yeux vers lui, tout à coup j’aperçus de petits points lumineux, comme les prunelles des rats, qui remuaient le long de ce pont aérien. Le corps, je ne pouvais le distinguer ; mais l’éclair trottant de ces yeux de bêtes, ces points de phosphore en mouvement, je les aurais pu compter, sans la frayeur qui nous prit, nous fit fuir entre les murailles de foin, et haletants, sans paroles, à travers les campagnes, qui nous parurent pleines de ces mêmes serpents de feu, nous chassèrent jusqu’à la maison.

Nous étions trop profondément impressionnés pour cacher ce que nous venions de faire et ce que nous avions cru voir.

« Vous avez eu tort, dit mon père sérieusement ; dans ce pays-ci, j’ai remarqué que la nuit était rarement sans témoins. Il n’y a pas un braconnier de terre ou d’eau qui échappe aux yeux de ces gens qui se couchent de bonne heure, et qu’on suppose endormis. Je crains que vous ne m’attiriez une mauvaise affaire. »

Le remords nous vint ; mais il était trop tard. Nous ne pouvions pas maintenant recommencer l’opération en sens inverse, et ramener à leur lieu de naissance la troupe de rats, de souris et de bêtes puantes que nous avions, charitablement, conduits chez le voisin. Nous n’aurions pas osé. Et puis, les ruses qui réussissent une fois avaient-elles une vertu de retour ? Nous n’en savions rien. Huit jours se passèrent. Nous remarquâmes seulement que le plancher du grenier, au-dessous duquel nous couchions, n’était plus effleuré, égratigné ou heurté par la sarabande nocturne des rats poussant une noix devant eux.

Le neuvième jour, un dimanche, avant le dîner, mon père nous fit appeler dans la salle à manger. Nous le trouvâmes causant avec le métayer de la Clopinaie, qui était debout et paraissait très animé. Le père Busson, rasé de frais, avec ses deux petits favoris courts et ses longs cheveux blancs, tournait vers nous sa tête vénérable où clignaient deux yeux vifs ?

« Oui, monsieur, dit-il, j’ai vu les deux enfants promener le rat dans le chemin et autour de chez moi. Même que le chien a eu peur, à cause de l’odeur, vous comprenez ; car il est brave, Parisien, et il n’a pas peur de ceux qui courent la nuit, il a senti par-dessus la haie, et il s’est jeté dans nos jambes. Depuis ce moment-là, on ne peut plus dormir à la Clopinaie : les rats font trop de bruit.

— Allons donc ! vous ne croyez pas plus que moi que les rats changent de maison parce qu’on a promené un rat grillé à travers le pré ?

— Monsieur, je sais ce que je sais. On ne peut plus dormir, et ils m’ont mangé pour bien des écus de froment.

— En huit jours ?

— Comme je vous le dis. Et il faut me payer le dommage. C’est mille francs que je vous demande, pas un sou de moins. »

Nous étions blancs de terreur, et je crois n’avoir jamais senti un regret pareil. Mon père se fâcha. Le métayer tint bon, et finalement, après avoir fait trois fausses sorties, proposa :

« C’est justement la différence qui nous empêchait d’être d’accord, l’autre jour, pour mon champ. »

L’idée du parc revint à mon père, et sauva tout. En dix minutes l’affaire fut conclue, le projet de vente écrit en double et signé.

Le père Busson s’était radouci. Il avait repris sa bonne figure dodelinante et paterne. Même il nous faisait des signes à travers la table, pour nous dire : « Je ne suis plus fâché, mes petits ; vous pourrez revenir à la Clopinaie chasser les merles et cueillir des coucous » ; mais nous ne répondions pas à ses avances. La terreur nous tenait toujours.

Lorsqu’il eut relu sa pièce et qu’il la sentit, pliée en quatre, dans la poche de sa veste, il trinqua avec mon père, qui avait fait apporter une bouteille de vin, selon l’usage. Et, en reposant le verre, il eut un demi-sourire que je n’oublierai pas plus que le ruban d’yeux luisants sur le tronc de la vigne.

« Après tout, dit-il, personne n’est sûr des choses de nuit. Si j’ai tant de rats chez moi, c’est peut-être parce que j’ai laissé mon avoine étalée à même dans mon grenier, et mon froment, et mes pois de semence, et aussi parce que mes deux chats sont morts. »

Il était content ; mais pour rien au monde il ne l’eût avoué.

« Tâchez de ne pas recommencer de pareilles plaisanteries, nous dit mon père en le voyant s’éloigner. Votre rat m’a coûté mille francs. C’est cher ! »

Le son de sa voix démentait ses paroles, et, lui non plus, il n’avait pas l’air fâché.

Et à présent tout est mort ; les quatre haies du champ ont été abattues et nivelées, les arbres brûlés, les ardoises du vieux toit remplacées. Rien n’est plus vivant, si ce n’est la peur de cette nuit silencieuse d’autrefois et de ces flammes menues qui grimpaient sur la vigne, et qui, peut-être, n’ont jamais été.

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