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Chapitre 14 Le pois fleuri

Il y a, mes enfants, dans la Vendée, un pays qui s’appelle Beauvoir, et où je suis allée, avec la famille que je servais avant d’être à votre service, mon petit René, mon petit Ambroise, et, à celui de vos sœurs. Mais ce que j’en sais, ce n’est pas pour l’avoir vu, car nous avons passé rapidement dans une grande voiture fermée ; c’est pour l’avoir entendu raconter par des anciens qui avaient une mémoire plus belle que les livres.

Or donc, avant la Révolution, qui fut suivie de la grande guerre, un curé du pays de Beauvoir s’était fait remarquer, comme il arrive, par son zèle et sa grande piété. Sa paroisse lui donnait beaucoup de mal, non qu’elle fût trop peuplée, mais elle était presque toute découpée dans une terre que la mer avait autrefois couverte, et qui restait marais, traversée d’innombrables canaux qu’il fallait sauter à la perche, pleine de fondrières cachées par les roseaux, et si triste d’aspect, au moins pendant l’hiver, que l’abbé Sigournais, bien qu’il eût l’âme portée à l’espoir et à la belle humeur, ne pouvait regarder devant lui sans éprouver un serrement de cœur. Ses courses pastorales étaient si longues, qu’il avait cherché un moyen de tromper l’ennui de ces routes interminables. Il l’avait trouvé à peu de frais : l’abbé Sigournais, qui était fort amateur de jardinage, emportait dans sa poche quelques graines recueillies dans ses plates-bandes, et les semait, en passant, sur les levées incultes du marais. De cette façon, une graine sur vingt peut-être germait aux pluies de printemps, et il y avait quelques points rouges, quelques points roses, quelques points bleus dans l’immense étendue, d’ordinaire si monotone, sur les talus plantés de tamaris, au bord des longs fossés hérissés d’herbes.

Parmi ses ambitions terrestres, le bon curé n’en avait pas de plus chère, ni de plus inutilement poursuivie, que celle de donner son nom à une plante nouvelle, et surtout de créer lui-même cette plante, de la composer, grâce au talent qu’il avait pour greffer, écussonner, et pour opérer le mélange des graines. Son petit jardin, touchant la cure, était un champ d’expérience où l’abbé seul et les merles se reconnaissaient. C’était si dru et si feuillu, que nulle part on ne voyait la terre. Elle était recouverte, sauf les étroits passages entre les massifs, d’une forêt de trois pieds de haut, livrée, comme disait l’abbé, à toutes les énergies, à toutes les combinaisons de la nature : les pieds-d’alouette mouraient accablés par les volubilis ; les groseilliers voisinaient avec les queues-de-renard, les chardons bleus avec les giroflées, les pâquerettes doubles avec les grandes tulipes virginales où les abeilles ne butinent qu’une fois, mais un miel si délicieux qu’il suffit d’une tulipe pour embaumer une ruche. Quoi qu’il fît, il obtenait beaucoup de mauvaises herbes, beaucoup d’humidité, un parfum jusqu’à l’automne, dont l’abbé Sigournais se délectait, plus de nids et plus de chansons d’oiseaux qu’aucun de ses confrères n’en avait ; mais de plante nouvelle qu’il pût appeler « la Sigournette », le bon abbé n’en voyait pas.

L’abbé Sigournais n’avait rien à se reprocher vis-à-vis de ses paroissiens. Il répondait toujours au moindre appel de l’un d’eux, soit de jour, soit de nuit, trouvait à l’occasion le conseil qu’il fallait, pour les jeunes, pour les vieux, prêchait tout simplement les vérités de l’Évangile, et ne manquait jamais de donner l’aumône à ceux qui la demandaient. Quand il n’avait plus d’argent, ce qui lui arrivait souvent, il donnait une mesure de graines de légumes récoltées au presbytère, petite si c’était des choux, grosse si c’était des fèves, et nulle charité ne pouvait être mieux entendue ; car il possédait beaucoup plus de sortes de plantes que n’en avaient en ce temps-là, à leur disposition, les paysans ses paroissiens.

Sa peine n’en fut que plus profonde, lorsque les divisions produites par les premiers événements révolutionnaires vinrent détruire, jusque dans sa paroisse, la bonne harmonie entre des gens qui, du jour au lendemain, se déclarèrent les uns blancs, les autres bleus. Jusque-là ils n’avaient été que laboureurs, pasteurs, pêcheurs d’anguilles ou ramasseurs de varech. L’abbé Sigournais fut stupéfait de les voir sortir d’un naturel qu’il croyait immuable, et parler politique, et répéter des mots qui ne lui étaient point familiers à lui-même, bien qu’il sût lire le latin. Malgré trois beaux sermons qu’il prêcha sur l’union, il constata qu’une partie de sa paroisse s’était complètement séparée de lui ; il eut des ennemis, et, à mesure que les jours passaient, cette injuste inimitié s’accroissait. Il le sentait à beaucoup de signes, dont le principal était le regard de ses ouailles. Où était-il le temps où, du plus loin qu’on l’apercevait, suivant les talus ou passant les fossés, les hommes venaient à lui, contents, la mine ouverte et la main tendue ? Plusieurs de ceux auxquels il avait rendu service se détournaient de lui, par crainte de délations. D’autres le menaçaient. Dans cette pénible épreuve, l’abbé Sigournais montra un grand courage. Il résolut de ne pas faire comme d’autres de ses confrères, qui s’étaient cachés ou enfuis. Il décida en lui-même qu’il resterait dans sa paroisse, et bêcherait son jardin tant qu’on voudrait bien lui laisser la vie.

En 1795, le jour de Pâques, l’abbé Sigournais, après avoir chanté la messe et les vêpres, se reposait dans son jardin, sous un prunier, dont une vigne vierge, deux lierres et cinq clématites variées, grimpant les uns sur les autres, avaient fait la plus épaisse tonnelle, la cloche de feuilles la plus fournie qu’on pût imaginer. Il comptait sur ses doigts les malades auxquels, les jours précédents, il avait porté la communion, accompagné d’un petit gars de quatorze ans, son servant de messe, appelé Lambinet. Et il lui semblait bien que son nombre n’y était pas, lorsqu’une femme parut et dit :

« Monsieur le curé, celui de chez nous n’a pas mangé depuis ce matin, parce qu’il vous attend pour faire ses pâques. »

L’abbé, à cause de l’ombre de sa tonnelle, ne reconnut pas sa paroissienne. Il demanda :

« Quel âge a-t-il, et quel est-il ?

— Quatre-vingts ans, et c’est le grand-père de Lambinet, votre servant.

— J’irai, répondit le curé.

— C’est que, riposta la vieille femme, la route est longue, et voici la lumière qui décroît. Vous savez qu’il demeure à l’autre bout du marais.

— Peu importe, dit simplement l’abbé, je l’avais oublié, ton vieil oncle ; mais je vais réparer, je pars tout de suite. »

La femme reprit, ne voulant pas être cause d’un malheur : « Écoutez, il y a une patrouille de bleus qui garde la route de Saint-Jean-de-Monfs : s’ils vous découvrent, ils vous tueront.

— Ça n’empêche pas de partir, fit le curé. Et puis Dieu sera du chemin. »

Il sortit alors de dessous l’abri de son prunier. C’était un grand vieil homme, bâti comme ses rudes métayers, pour la fatigue de la vie, et dont la figure, toute ratatinée, toute jaunie, n’avait qu’une seule expression, qui ne changeait jamais, celle d’une bonté triste et que rien n’a lassée. Il passa devant la femme sans plus s’occuper d’elle, et regarda le soleil d’un air de dire : « Pourvu que tu ne me laisses pas au milieu du marais ! »

Une demi-heure après, il se mit en marche, portant une hostie consacrée qu’il avait renfermée dans un médaillon d’argent et pendue à son cou. Devant, à dix pas, s’en allait, roulant d’une jambe sur l’autre et content d’être en danger de mort, le servant de messe, qui avait seulement quatorze ans, mais toute la taille, toute la vaillance d’un homme, et des cheveux roux frisés, et des yeux bleus de marin, qui luisaient parmi les taches de rousseur. Les deux précautions qu’il avait prises, c’était de ne pas allumer la lanterne que Lambinet tenait comme une canne de confrérie, par le haut de la hampe, et de prendre, à travers champs, les sentiers à tout moment coupés de canaux et de fossés.

Quel tranquille soir de Pâques ! Les pousses de roseaux commençaient à crever les gaines épuisées et mortes de l’an passé, les moissons étaient hautes d’un pied, la lumière jaune du couchant se reflétait dans les eaux. Personne ne se montrait. La peur semblait avoir rendu déserte la campagne. L’abbé s’avançait bien droit, la tête seulement un peu inclinée sur la poitrine, cherchant le sommet des mauvais sentiers en dos d’âne qui endiguaient les fossés. Il ne faisait attention à nulle autre chose du chemin, pas même aux plantes semées de sa main et qui pouvaient, en cette soirée, être épanouies.

Toute sa pensée était concentrée en une muette prière d’adoration. Et ils allaient, seuls dans le pays marécageux, leurs silhouettes grandies par l’ombre qui tombait. Cependant, comme le soleil allait se coucher, l’abbé Sigournais leva les yeux, et il aperçut devant lui un champ où le sentier finissait, et qui était à moitié vert et à moitié blanc. La partie verte portait une moisson assez basse ; l’autre, au contraire, était recouverte d’une végétation haute, fleurie, mouvante au vent léger qui venait de la mer.

« Qu’est cela ? demanda l’abbé, dont les yeux n’étaient plus guère bons.

— À droite, répondit le gars, c’est un champ de lin, et à gauche, c’est un champ de haricots en fleur. Il faudra passer à travers l’un ou l’autre, monsieur le curé ! »

L’abbé ne répondit pas, par respect ; mais, quand il arriva à l’endroit où le chemin se perdait et où commençait le labour, il vit deux paysans qui étaient venus inspecter leur bien et juger des récoltes futures. Il les reconnut, et il pensa : « Quel est celui qui sera béni pour avoir ouvert son champ au passage du bon Dieu ? » Et il avait à peine formulé en lui-même cette pensée, que les deux hommes le tirèrent du doute. Le propriétaire du champ de haricots s’avança comme un furieux, et cria :

« Ne traverse pas ma récolte, curé, ou il t’arrivera malheur ! »

L’abbé Sigournais réprima la grande indignation qui se levait en son cœur ; il étendit seulement trois doigts, et bénit l’homme qui venait de parler. Aussitôt, le second, qui possédait le champ de lin et qui avait enlevé son grand chapeau, dit de sa place :

« Mon lin va fleurir tout à l’heure ; mais vous pouvez passer, le bon Dieu, vous et votre servant. »

Le grand abbé Sigournais, la tête toute droite cette fois, dans l’ombre presque entièrement noire, s’avança dans le creux d’un sillon que pâlissaient un peu des milliers de tiges légères ; et il trouva bientôt un autre sentier, et il arriva, annoncé par l’aboi d’un chien, dans la petite ferme au toit de roseaux, où habitait celui qui attendait ses pâques…

La lune, à moitié pleine, multipliée à l’infini par les flaques d’eau, les fossés et les étangs du pays plat, éclairait assez bien la campagne lorsque le curé, vers dix heures, se remit, en route pour regagner le presbytère. Le servant de messe marchait à côté de lui, ne lui venant qu’à l’épaule, malgré sa crue rapide, et, plus fier encore qu’à l’aller, portant sa lanterne allumée qui dansait sur les digues comme les follets de nuit, il sifflait de temps en temps un petit air de chanson pour chasser le sommeil. Ils parvinrent ainsi, peut-être une heure après le départ, à l’endroit où était le champ de lin et le champ de haricots. Dans le premier, il n’y avait plus personne ; mais à l’entrée du second, devant la muraille de plantes folles montées en buisson et couronnée d’une lueur qui paraissait de la neige, ils virent un homme à genoux, les bras en croix, le front tourné vers eux. Au moment où ils quittaient le sentier pour traverser de nouveau la pièce de lin, l’homme, qui n’était qu’à quelques pas d’eux, dit d’une voix coupée de sanglots :

« Monsieur le curé ! monsieur le curé ! »

Le grand abbé Sigournais connut, au son de la voix, que c’était celui de ses paroissiens qui l’avait menacé quelques heures avant.

« Pauvre chrétien, dit le curé, que fais-tu là ?

— Je pleure depuis que vous avez passé dans le champ de mon voisin. J’ai eu peur pour ma récolte, j’ai été un misérable ! »

Il sanglotait si fort en disant cela, que l’abbé Sigournais ne put s’empêcher d’aller jusqu’à lui, de se baisser et de l’embrasser ; et, comme il le tenait encore tout près de sa poitrine, il entendit celle prière :

« Monsieur le curé, je vous en supplie, passez ce soir à travers mon champ, afin que je fasse pénitence ! »

L’abbé et son servant passèrent donc au milieu des hautes rames fleuries, qui se brisaient à leur passage, et en cet instant une bouffée de parfums s’éleva des buissons blancs, comme si vingt mille fleurs de pois de senteur s’étaient ouvertes ensemble. D’où l’abbé comprit bien qu’un événement extraordinaire s’accomplissait.

En effet, plusieurs choses merveilleuses furent observées par ceux qui, en cette triste année, purent faire la moisson. Le lin qui avait donné passage à Dieu devint par la suite si fourni et si haut, que de mémoire d’homme on n’en avait vu de pareil. Et ainsi la foi fut récompensée. Mais le repentir, mes enfants, le fut plus magnifiquement encore. Non seulement les haricots réparèrent en deux jours le tort qu’avait fait à leurs feuilles, à leurs tiges, à leurs fleurs, la trouée du servant et du prêtre, mais encore, quand on voulut récolter et briser les cosses mûres, on remarqua que le pois avait été changé. Au lieu d’un petit haricot blanc, maigre et sans tache, les filles et les femmes recueillirent, en nombre inusité, des pois d’une forme plus arrondie, qui portaient, à l’endroit du germe, la figure parfaitement nette d’une hostie entourée de rayons violets, comme un grand ostensoir.

L’abbé Sigournais ne fut pas tout de suite avisé de ce prodige. Il avait été, quelques jours après Pâques, déporté, avec beaucoup d’autres, jusqu’en pays d’Espagne ; mais au retour, quand il reprit possession de son presbytère, il put admirer, dans un coin que des mains amies avaient cultivé pour lui, des haricots de l’espèce nouvelle marqués d’un ostensoir violet. Il se réjouit de ce que son rêve avait été réalisé. Et depuis lors, mes enfants, le pois s’est multiplié ; j’en ai tenu dans mes mains, du temps que je voyageais en Vendée, et que je n’étais pas à votre service, mon petit René, mon petit Ambroise.

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