Chapitre 19 La réponse du vent
Au bord de la mer, les bois de pins du domaine descendaient jusqu’à un promontoire où ils se raréfiaient, s’espaçaient parmi les bruyères, et finissaient en un bouquet de vieux arbres, aigrette verte et superbe dressée dans la lumière. De là on voyait les vagues toutes petites, et, même aux jours de tempête, elles avaient l’air de moutons blancs. Les goélands passaient au-dessous ; les palombes, quand elles arrivent du large, se posaient dans les branches ; les côtes se repliaient en arrière, et il suffisait de regarder devant soi pour se croire dans une île.
Le pays était chaud, car c’était l’extrême midi, par où finit la France. Mais le vent soufflait en toute saison, et d’où qu’il vînt, de la terre ou de la mer, rencontrant des rochers, des bruyères et des pins, il chantait, d’accord avec eux qui connaissaient sa main.
Un enfant l’écoutait ; et voici ce que le vent disait dans les arbres :
« Je suis le vent qui n’a pas de route, et je vais par le monde. Toutes les feuilles tremblent quand je passe, toutes les ailes s’appuient sur moi ; j’emmène ensemble les voiles blanches et les flots qui les portent. La terre est petite, j’en ai fait le tour ; mais elle est belle, et je retourne sans lassitude où je suis allé. Si tu venais, enfant, nous partirions joyeusement. Je te montrerais l’espace, pour lequel tu es né comme moi ; tu vivrais parmi les choses toujours nouvelles, dans l’adieu perpétuel et calme des nuées, dont les milliers de gouttes d’eau, tes pensées, mon enfant, reflètent le monde au-dessous d’elles, et ne tiennent à lui que par le lien fragile de sa beauté qui change. »
Le petit, ne comprenait pas tout, parce que le langage du vent est quelquefois plus profond que les âmes qui l’écoutent ; mais il dit à sa mère :
« Je voudrais partir.
— Pour quel pays ?
— Pour tous les pays.
— Qui le l’a conseillé ?
— Le vent qui agite les pins. »
La mère ne dit rien ; seulement, dans son inquiétude de voir l’unique enfant s’éloigner, elle crut qu’elle pourrait lutter avec le vent qui parle. Elle donna l’ordre de couper le bouquet de pins ; et les troncs abattus, jetés à la mer, faute de sentier praticable, furent attachés à l’arrière d’une gabarre et disparurent, traînés à la remorque comme de gros poissons harponnés et luttant.
L’enfant revint sur la falaise. Le vent continua de chanter, plus doucement, il est vrai, dans les bruyères qui poussaient à foison et qui étaient de trois espèces : la mauve, à fleurs serrées comme le réséda ; la rose dont le calice est allongé, et la grande blanche des marais, qui est la plus capricieuse de formes, arbuste si on la laisse vivre, élégante, élancée, et qui domine l’ajonc même de ses gerbes aiguës.
Le vent, dans la bruyère blanche, disait :
« Que sont les floraisons de la ferre auprès de celles qu’enferme la serre prodigieuse des eaux ? Il n’a été donné à personne de parcourir les jardins sous-marins ; mais ceux qui se penchent sur le bord des navires, ont vu monter des profondeurs et onduler au mouvement des lames qui les couvrent des mousses géantes, des lanières pareilles à des flots de rubans multicolores, des sommets d’arbres d’un violet si doux, qu’on ne savait si c’était une végétation venue d’en bas ou un reflet venu d’en haut. Ils ont deviné au-dessous d’eux, plus de couleur et de vie que leurs yeux n’en avaient jusque-là retenue. Petit, il est bon de naviguer sur la mer changeante ; il y en a qui ne se sont pas consolés de l’avoir quittée. »
L’enfant dit :
« Je veux être marin.
— Qui te l’a conseillé ?
— La bruyère blanche. »
La mère, qui ne vivait que pour son enfant et par lui, s’alarma ; elle fit couper la bruyère blanche, et, de peur que le vent ne parlât encore en glissant sur la roche nue, elle emmena son fils très loin, dans un château d’où l’on n’apercevait que les plis des bois, des moissons et des routes ; car le père autrefois avait été marin, et il était mort d’une surprise du vent, beau parleur dans les pins et les bruyères, mais tueur d’hommes aussi, et traître, et sans pitié.
Quand elle eut séparé son enfant d’avec le vent de mer, elle se rassura et pensa :
« Il est si jeune, qu’il oubliera. Rien ici ne ressemble plus aux grèves, rien ne passe qui ressemble aux voiles, et ma voix sera plus forte que le souvenir, chaque jour affaibli. Il m’aime, il m’écoutera ; je vieillirai près de lui, et il grandira près de moi. »
Mais nous ne savons jamais par quel fil mystérieux la pensée est ramenée vers le visage des choses qui l’ont tentée, ni quels rappels du passé elle trouve dans le présent. Le petit avait obtenu la permission de rapporter, du premier domaine dans le second, un couple de cygnes, qu’on avait lâchés dans une rivière lente, élargie de main d’homme, que des rideaux de peupliers protégeaient tout l’été et couvraient de feuilles jaunies pendant deux mois d’automne. Chaque matin et chaque soir il leur portait leur nourriture ; et il n’aimait rien tant que de les voir nager, le col droit, les ailes soufflées et rapprochées en berceau de neige. À quoi songeait-il ?
Un jour, il demanda :
« Pourquoi ne s’envolent-ils pas ?
— Parce que le fouet de l’aile a été coupé.
— Et s’ils ont des enfants de cygnes ?
— On coupera l’aile aussi aux enfants.
— Oh ! je vous en prie, qu’il y en ait un au moins auquel on ne coupe pas les plumes ! »
Le printemps suivant il y eut quatre petits cygnes, poilus, qui avaient l’air d’une grosse graine de pissenlit posée sur l’eau. Autour du père et de la mère, ils nageaient parmi les nénuphars, et de loin, le soir, quand ils s’enfonçaient et se perdaient entre les gerbes de roseaux qui hérissaient les berges, on eût dit deux grands lis épanouis et quatre boutons gris perdus dans le vert des feuilles. Leurs promenades étaient courtes. Le plus jeune surtout, sorti de l’œuf quatre jours après les autres, ne ramait pas longtemps, et, si faible que fût le courant, ne pouvait le remonter ; alors l’un des parents s’arrêtait, tendait la large patte palmée et la laissait flotter en arrière ; le petit y grimpait, et, un peu soulevé par un mouvement de rejet du grand oiseau, s’aidant des ailes, des pattes, du bec, il se hissait entre les plumes, dans le berceau vivant et chaud, qui l’emportait doucement, sans secousse, jusqu’à la cabane établie au bord de la rivière.
L’enfant, témoin de ce spectacle, appelait et disait :
« Mère, venez voir ! »
Elle venait en deuil, triste et souriante, n’oubliant jamais de regarder l’enfant deux fois plus longtemps que ce qu’il montrait du doigt. Il ajoutait :
« Vous voyez, mère, les parents des cygnes les emmènent sur l’eau ; les petits se penchent, et ils connaissent déjà le fond de la rivière, qui est, paraît-il, tapissé d’herbes merveilleuses.
— Donne-moi la main, André. Viens-t’en, viens-t’en. »
Elle écartait l’enfant, et, jalouse de la rivière comme elle l’avait été de la mer immense, craintive et poursuivie de la même vision, elle s’en allait avec lui par les sentiers des bois. Elle savait le secret de causer avec les enfants ; elle tâchait d’intéresser à des histoires, à la beauté de la terre, aux travaux des hommes de la campagne, ce blondin, qui avait des yeux clairs, sauvages et inquiets comme ceux d’un goéland : elle n’y parvenait pas. Et peu à peu elle dut convenir que la santé de l’enfant s’altérait, qu’il dépérissait, et que, trop jeune pour exprimer sa souffrance, il manquait néanmoins de quelque chose.
Elle le soignait, et ne voulait, pas comprendre.
Un soir de printemps, à l’heure où on ne regarde plus que d’un seul côté, vers la lumière qui tombe, elle vit le dernier-né de la couvée de cygnes, celui dont on n’avait pas coupé le fouet de l’aile, s’élever tout à coup en criant, et, le cou tendu, avec un bruit de rafale, essayant ses jeunes plumes, faire deux fois le tour des peupliers. André le vit aussi.
« Il va revenir, dit-elle, la force de ses ailes n’est pas assez grande ; mais demain il partirait. Je vais donner l’ordre au jardinier de l’en empêcher ; ce serait un cygne perdu.
— Où irait-il ? » demanda le petit.
La mère hésita un instant, et répondit :
« Sans doute où le père et la mère ont été élevés. Ils ne sont chez nous que par contrainte. »
L’enfant suivit des yeux, avec une émotion silencieuse, l’oiseau qui achevait le second cercle de son vol, et qui, épuisé, rasait la cime des foins comme une grande faux blanche, et soudainement y sombrait, et demeura étendu.
Ils rentrèrent. Mais le lendemain, avant que personne au château fût levé, l’enfant courut à la cabane, s’agenouilla dans l’herbe toute mouillée de la rosée de la nuit, et entrouvrit la porte, que fermait une cheville de bois. Quatre têtes encore duvetées passèrent dans l’ouverture, et au-dessus, un peu en arrière, les becs noirs du père et de la mère sifflaient, tout prêts à mordre.
« Viens, toi, le plus jeune », dit l’enfant.
Il connaissait les quatre frères, et, sans se tromper, il attira par le col le plus jeune, qui n’avait pas eu l’aile coupée. Il le serra contre lui, tandis que les grandes ailes blanches battaient l’air, et, sous les plumes, avec beaucoup de mal et de temps, il parvint à fixer un papier plié, long et mince, assujetti par un brin de fil. Quand la lettre fut solidement attachée ainsi au corps de l’oiseau, il écarta les bras.
« Tu me rapporteras la réponse, dit-il ; envole-toi ! »
Le cygne marcha quelques pas en roulant, se secoua, s’étira, et, regardant le ciel, battit l’air de ses deux ailes étendues. Il monta en tournant ; les autres criaient et couraient désespérément. Il monta au-dessus des arbres ; le rose de la lumière matinale illumina son ventre ; il plana, cherchant sa route, dans le cercle de prairies et de bois dont la cabane était le centre, puis il piqua au sud, décrut rapidement, diminua jusqu’à ne plus être qu’un petit trait blanc dans l’azur, et disparut.
« André ! André ! »
La mère, inquiète, appelait son fils.
Il courut à elle, pâle, triomphant, remué dans l’intime profondeur de son âme jeune.
« Regardez ! » dit-il.
Elle ne dit rien.
« Il s’est enfui par là, dit l’enfant ; et par là, c’est la mer. J’en suis sûr à présent. »
Elle pensa qu’elle avait un fils bien extraordinaire, bien impatient du nid et bien difficile à garder ; sa tendresse s’émut et pleura. Le petit devint plus pâle de jour en jour, parce que de jour en jour il attendait la réponse qui ne venait pas.
Il avait écrit et confié au cygne cette lettre au vent de mer :
« Vent de mer, qui m’as parlé, je t’envoie le quatrième de mes cygnes, qui n’a pas eu le fouet de l’aile coupé. Je ne t’entends plus jamais. Je veux que tu saches où je suis, afin que tu viennes et que je t’entende de nouveau, et que ma mère t’entende aussi. Dis-lui que je veux être marin sur la mer, que je mourrai si elle me refuse ; mais si elle t’écoute, vent de mer, rapporte-moi mon cygne, et je comprendrai par là qu’elle veut bien. »
Il se passa une semaine, après laquelle l’enfant fut pris de fièvre. Le temps était devenu mauvais, et les nuages glissaient confusément, gris sur gris, emmêlés, les uns lâchant leur pluie et d’autres se déchirant tout à coup pour laisser descendre un rayon de soleil chaud. Dans le parc, entre les averses, la mère entraînait l’enfant.
« Laissez-moi écouter, disait le petit, et écoutez vous-même. »
Elle secouait la tête, désespérée, et elle n’écoutait que son chagrin, qui pleurait au dedans d’elle.
Les herbes ployaient ; des feuilles, arrachées par la rafale, couraient au ras du sol. À mesure que l’après-midi s’avançait, la tempête augmentait ; et tous les bruits accoutumés se perdaient et mouraient dans le grondement des chênes, que le vent ébranlait jusque dans leurs racines. Les branches mortes craquaient ; les troncs fendus des souches sifflaient ; toutes les frondaisons hérissées et couchées des grands arbres avaient l’air d’oiseaux blessés, renversés sur le dos, et qui luttent en détendant parfois leurs griffes pour attaquer.
« Écoutez, reprenait l’enfant, dont les yeux brillaient, c’est lui !
— Qui donc, mon André ?
— Le vent de là-bas. Il a reçu ma lettre : il vient, peut-être qu’il va répondre ! »
Et il se penchait pour voir, entre les feuillées ou dans l’ouverture des avenues, du côté du sud, les deux ailes en croissant qu’il attendait toujours.
La mère se sentait au cœur une pitié sans borne pour l’enfant malade ; elle s’efforçait de le calmer, de se faire une voix plus aimante encore que de coutume, pour dire :
« Laisse là tes idées folles, mon petit ; ne pense pas, ne parle pas. Promenons-nous et respirons la dernière heure du jour. Il te faut le grand air, mais ne t’agite pas. Viens ? »
Le soir, elle le coucha ; et le petit fut pris d’une fièvre ardente. Comme elle le veillait, un domestique entra.
« Madame, c’est M. le comte de Rial, le voisin de campagne de madame, qui demande à être reçu.
— À cette heure-ci ?
— Il paraît que la chose est pressée, madame. »
Un homme, en vêtements de voyage, monta, pénétra dans la chambre sur la pointe du pied, et, inclinant sa grande barbe :
« Comment va-il ?
— Très abattu, plus souffrant que jamais.
— Pardonnez-moi, dit le voisin, qui tendit un paquet enveloppé de journaux : j’ai tué ceci sur mon étang. Regardez sous l’aile de l’oiseau, vous comprendrez peut-être mieux. »
Il se retira aussitôt. La mère développa le paquet, et trouva le corps du cygne, qu’elle reconnut. Vite elle allongea les bras, tenant les ailes par leurs extrémités, et, au-dessus du corps abandonné, les ailes s’étendirent. La lettre tomba, toute mouillée, lisible encore.
— Lisez, mère, car le petit dort ; lisez promptement, car il a la fièvre ; songez, car les remèdes qui guérissent les autres n’ont rien fait pour votre enfant.
L’enfant dormit, et la mère veilla toute la nuit.
Au premier rayon du jour, André ouvrit les yeux, et poussa un cri :
« Ah ! dit-il, voilà mon cygne, et il est mort ! »
L’oiseau était couché sur le tapis, près de la fenêtre.
Mais la mère déjà avait enveloppé l’enfant dans ses bras, et elle disait :
« Ne t’agite pas, ne crains rien. Il est mort de fatigue en arrivant, parce que la mer est loin.
— Non, non : le vent me l’a renvoyé mort parce que la réponse est mauvaise ! »
Elle s’écarta du lit, sourit à l’enfant de toute la force de son amour qui s’immolait pour lui, et murmura :
« Tu te trompes, mon André ; le vent a écrit la réponse.
— Mère, le vent n’écrit pas.
— Qu’en sais-tu, mon petit ? »
Il saisit la feuille, la présenta au jour, et tout le sang de son corps chétif afflua au visage, parce que le petit venait de lire trois mots, trois humbles mots, mais qui renfermaient toute une vie :
« Oui, mon André. »
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