‹ Contes de bonne PerretteChapitre 22 sur 30 · 20.1

20.1

Mon grand-père maternel, le grand-père de votre bonne Perrette, mes enfants, était né en Provence, et c’est pourquoi je vous raconte quelquefois des histoires de ce pays-là.
Il lui manquait un peu de taille pour être ce qu’on appelle un bel homme ; mais il était bien tourné, joli comme une poupée, adroit de la parole et des mains, et gai comme personne ne l’est dans les contrées où il pleut souvent.

La misère, pourtant, ne lui avait pas manqué. Il aimait, sur le tard de sa vie, à nous répéter ce qui lui était arrivé, au temps de la Révolution, lorsque les levées de soldats, chose nouvelle alors, l’amenèrent brusquement, lui, homme de la plaine chaude, gardeur de moutons et de chevaux, sur la grande montagne nommée le mont Cenis, qui regarde le pays italien.

Là, des détachements de l’armée de Kellermann campaient dans la neige et la boue, mal abrités dans des fortins construits à la hâte, et attendaient l’ordre de se jeter sur la terre promise. Vétérans des anciennes armées, volontaires, recrues, ils parlaient tous les patois de France, et juraient dans tous les dialectes contre le froid, l’abandon où on les laissait, et l’ordre de descendre qui ne venait pas. On les habillait comme on pouvait. Ils avaient des cheveux de toutes les coupes, et on voyait encore des gradés qui les portaient en cadenette, comme au temps du roi Louis XVI.

Deux compagnies, l’une de fusiliers, l’autre de grenadiers, habitaient depuis six mois la montagne, lorsque mon grand-père dut les rejoindre. La garnison n’était pas enviable. Des taudis en maçonnerie et en planches occupaient, à plus de mille mètres en l’air, l’extrémité d’une pointe de rocher. Un petit champ de manœuvre les séparait de la pente formidable où cette saillie étroite était soudée, comme une verrue. Pour horizon, du côté de la montagne, une muraille pierreuse, éboulée par endroits, sans herbe, aux flancs de laquelle un chemin s’élevait en se tordant ; de l’autre côté, un gouffre : une plaine tout en bas qui paraissait petite, et qui se ramifiait et aboutissait à des couloirs sombres, à des vallées hautes couvertes de prés et que dominaient des cimes lointaines. Les soldats disaient que c’était la route d’Italie. Ils le savaient pour l’avoir regardée chacun pendant bien des heures. Aucune vie en dehors du campement ; aucun mouvement et aucun bruit d’hommes ou de troupeaux. Tout le monde avait peur des Français, même en France. Eux, ils s’ennuyaient. Quand un aigle volait en rond à l’heure de l’exercice, la garnison levait la tête.

Or, un jour d’avril, une file de nouveaux soldats monta là-haut. Ils arrivèrent le cœur gros, épuisés de fatigue, étonnés douloureusement de la rudesse des sous-officiers qui conduisaient la colonne, et de la morne tristesse de l’Alpe sans forêts.

Jean Mayrargues, mon grand-père, par erreur peut-être, avait été affecté à la neuvième compagnie, qui était celle des grenadiers, presque tous vieux soldats, et fiers d’avoir déjà fait la guerre et pillé des villes. Quand il entra dans le terrain de manœuvre tout boueux, piétiné, balayé par la bise, le sergent de l’escouade le présenta au sergent Bourieux, et, riant dans sa barbe :

« Sergent, une recrue pour vous. Vous revient-il, celui-là ? »

Le sergent se trouvait au milieu d’un groupe d’hommes qui l’écoutaient avec des rires d’approbation. Il se tourna, épais sous ses habits bleus, ses fortes jambes gonflant ses guêtres blanches, le bonnet à poil sur l’oreille.

« Ça pour moi ?

— Oui, sergent.

— En voilà un freluquet ! Est-ce que tu sais marcher sur la neige, mon garçon ?

— Non, sergent.

— En as-tu même vu de la neige ?

— Non, sergent.

— Eh bien ! Tu en verras ! D’où es-tu ?

— De la Camargue. »

Le sergent considéra un moment le petit conscrit pâle, les yeux vifs, la moustache noire toute fine, cambré dans sa veste courte, et maigre de la maigreur nerveuse des gens du Midi.

« Tu en as bien l’air. À l’habillement ! Et filons ! Je t’apprendrai le métier, va, et si tu ne t’y mets pas !… »

Il se retourna vers les hommes en haussant les épaules.

« C’est dégoûtant, tout de même, d’envoyer des hommes comme ça aux grenadiers : un air de danseur ! »

Les autres approuvèrent, et déclarèrent que le recrutement n’y entendait rien.

Le sergent Bourieux n’était pas un méchant homme ; mais sa double qualité de montagnard et de gradé lui donnait à ses yeux, une importance considérable. Il n’aimait ni les gens maigres ni les gens de la plaine. Au retour des marchés ou des manœuvres, il ne manquait jamais de dire qu’il recommencerait volontiers l’étape. Sa force était proverbiale et aussi la haine qu’il portait aux Piémontais.

Le soir tomba vite. L’ombre des pics éloignés ensevelit le fort, et, sur le menu triangle si haut perché dans les airs, il n’y eut plus d’autre signe de vie que la lueur de la lanterne du poste, veillant au pied de la falaise noire. À cette même heure, les sentinelles postées sur les remblais, en se penchant au-dessus du vide, n’auraient aperçu dans la vallée aucun feu de chalet ou de ferme. Seuls, très loin, des petits points rouges, semés dans les montagnes, rappelaient la position des troupes piémontaises. Les étoiles criblaient le ciel.

Mayrargues, après avoir passé une heure à contempler cette ombre que traversait le vent glacé venu d’Italie, une heure rapide et la meilleure de la journée, parce qu’il était libre d’être triste et de se souvenir, se leva en hâte, à l’appel d’une sonnerie de clairon. Par une ruelle, entre deux casemates, il se faufila. Les fenêtres avaient des reflets tremblants. En approchant de sa chambre, il entendit des rires.

Les hommes, groupés autour de la table, examinaient un objet qu’ils se passaient de main en main.

« C’est à lui, ça ?

— Oui, figure-toi, trouvé là, dans le portefeuille, entre deux chemises !

— Une écriture de femme !

— Bien sûr ; tu vois : un papier à fleurs !

— Encore si c’était une lettre, dit le sergent d’un air de suffisance, je comprendrais. Je puis dire que j’en ai reçu des lettres, et de bien des écritures, que vous tous ici, vous ne liriez pas ! Mais ça, une page de prière, ah bien ! non ! C’est la première fois ! »

Mayrargues se pencha. Il reconnut une petite feuille pliée en quatre, qu’il avait cachée précieusement dans la poche de son portefeuille. Les soldats avaient dénoué le foulard qui enveloppait le linge et la paire de souliers, la pelote de fil, le couteau à virole, pointu comme un stylet, que la mère avait empaquetés au départ. Tout était dispersé, roulé entre leurs doigts sales.

Le sergent tenait la feuille ouverte. Mayrargues ne s’occupa pas du reste. Il s’avança vers lui, blême de cette colère subite et folle du Midi qui jette les hommes l’un contre l’autre.

« Rendez-moi cela ! dit-il.

— Ah ! ah ! crièrent les autres en se détournant. C’est lui, Mayrargues ! Paraît qu’il y tient à l’objet ! »

Il s’était précipité en avant, écartant les camarades qui entouraient la table, et, emporté par l’élan, avait saisi en l’air, de l’autre côté, le bras du sous-officier.

« Rendez-le-moi !

— Doucement ! dit le sergent, qui, d’un tour de poignet, se dégagea. Doucement, l’homme, nous allons régler l’affaire. Tu n’entends pas la plaisanterie, à ce que je vois ?

— Pas celles-là, fit Mayrargues, que deux soldats avaient saisi et maintenaient. C’est lâche, ce que vous faites !

— Tu dis ?

— Je dis que c’est lâche ! répondit Mayrargues, les yeux fixés sur Bourieux, dont l’épais visage s’empourprait.

— Eh bien ! d’abord, mon joli garçon, dit le sergent, je vais lire le billet pour amuser la chambrée. »

Il prit la petite feuille ornée d’une guirlande peinte, un papier de fête acheté dans un village, et avec de grands gestes que les soldats trouvaient drôles, jurant après chaque phrase, en guise de commentaire, il lut :

PRIÈRE AUX TROIS SAINTES MARIE

« Sainte Marie, mère de Dieu ; sainte Marie-Madeleine, la pécheresse, et l’autre sainte Marie, toutes trois ensemble, ayez pitié des enfants de Provence qui s’en vont au loin. Gardez-les de tout péril, ramenez-les au pays. »

Et au bas :

« À Jean Mayrargues, pour qu’il la porte toujours sur son cœur et la dise chaque soir.

« Le Mas-des-Pierres, 1er avril 1795. »

Des huées accueillirent la lecture. Il semblait que tous ces hommes fussent pris d’une sorte d’émulation d’impiété, dans ce milieu de la chambrée commune où le soldat n’est jamais tout à fait lui-même.

Quand le concert d’apostrophes se fut calmé, Bourieux replia le billet, et le mit dans la poche de son habit.

« Maintenant, dit-il, C’est moi qui le confisque, le billet. Ça n’a pas cours ici. Et pour t’apprendre à parler aux chefs, tu seras au rapport de demain matin, mon garçon, avec le motif. »

Les camarades regardèrent, avec un peu de pitié cette fois, Mayrargues, dont la colère était tombée, et qui ne comprenait pas.

« Emmenez-le », dit Bourieux.

Deux hommes emmenèrent le conscrit. Mayrargues passa la nuit dans une cabane qui servait de prison. Comme d’ordinaire, au rapport du lendemain, la punition fut changée en huit jours de prison par le capitaine, qui était un soldat de fortune de l’ancien régiment de Picardie.

Depuis lors, il y eut une inimitié établie entre le sergent et Mayrargues. Elle prenait toutes les formes, celle surtout des petites vexations qu’un chef, particulièrement un sous-officier, peut infliger à ses hommes. Quand une corvée se présentait, Mayrargues était désigné trois fois sur quatre pour la faire. « Pas de chance ! » disaient les camarades, qui n’avaient pas tardé à reconnaître que le Provençal valait autant qu’un Béarnais ou qu’un Limousin. Comme tout finit par se savoir, on avait deviné que la prière enguirlandée avait été donnée à Mayrargues par une jeune fille du Mas-des-Pierres, voisin de la ferme du conscrit. Bourieux en avait profité pour affubler le nouveau soldat d’un surnom féminin. Il l’appelait la promise. À l’exercice, le sergent, qui se connaissait en beaux alignements, clignait l’œil gauche, et gravement rectifiait les positions : « Numéro trois, ouvrez le pied droit ; numéro quatre, effacez les épaules ; numéro sept, rentrez le ventre ; comment tenez-vous votre fusil, numéro onze ? Est-ce que c’est un balai ? » Mais en passant devant Mayrargues, si le lieutenant avait le dos tourné, il disait : « Voyons, la promise, n’aie donc pas l’air si bête ! C’est pas dans la théorie. » Et il regardait, en se pinçant les lèvres, le gros rire silencieux qui courait sur les deux rangs de la section. Pour un bouton mal cousu, pour une tache sur la buffleterie, Mayrargues était rabroué, tandis que d’autres, moins bien astiqués et moins bien tenus, défilaient sans recevoir la moindre observation sous l’œil partial du sergent.

Pendant les marches, très dures pour un jeune soldat nullement accoutumé aux routes de montagne, Mayrargues se sentait aussi constamment observé par Bourieux, qui ne permettait pas aux hommes d’être fatigués, de trouver le sac lourd, le froid piquant ou le chemin difficile. Là-dessus, le sergent avait l’intolérance des gens robustes, qui ne supportent pas qu’on se plaigne autour d’eux, quand ils sont bien portants. Et, s’il y avait un retard dans l’étape, il ne manquait jamais de dire :

« Que voulez-vous ! Avec des petites filles comme celles qu’on nous envoie maintenant, soyez donc exacts ! »

Cependant Mayrargues était un brave petit soldat, point bête, débrouillard même, et bon camarade. Après quelques semaines, il avait pris son parti de la caserne, et fait des amitiés. Il eût donné cher pour rattraper l’injure qu’il avait dite au sergent le premier jour. Il s’appliquait, s’ingéniait à donner à son fusil ce que Bourieux avait appelé devant lui « le double poli des vieux grenadiers ». Et il fût mort sur place plutôt que d’avouer la fatigue, dans les promenades militaires.

Mais les anciens gradés ne sont pas faciles à attendrir : Bourieux ne désarmait pas. Les hommes disaient : « Il est comme ça. Quand il a pris quelqu’un en grippe, ça ne change plus. T’en as pour toute la campagne, mon pauvre gars. »

Bah ! On se fait à tout, et Mayrargues ne pensait plus avec tant d’amertume à sa ferme de la Camargue.

L’automne commençait. Le matin, quand on traversait les cours du fort, la terre était dure. Par-dessus les glacis, dans le cercle des montagnes, çà et là, les sapins se poudraient de blanc. Dans la journée, si la compagnie sortait, elle trouvait les chemins détrempés, le vent glacial, et les marches se faisaient plus pénibles, malgré l’habitude.