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Chapitre 2 Diane chasseresse

Nous courions les champs, nous courions les bois, mais pas toujours seuls. Quand la promenade n’était pas longue et que le temps était beau, elle venait avec nous, elle, la petite qui avait les yeux rieurs, la mine rose, les cheveux bruns lustrés de reflets d’or tout au bout, et qui sautait les fossés, plus légère que nous, avec des cris de joie ou de peur, on ne sait trop, comme les alouettes qui se lèvent. Nous la protégions contre les épines ; aux passages difficiles, nous mettions pour elle des pierres dans les courants d’eau, et nous lui demandions souvent si elle n’était pas lasse. Elle ne l’était jamais, et nous avions fini par décider qu’elle eût dû naître garçon. Je crois même que je l’avais nommée mousse du bateau à fond plat dont j’étais amiral. Mais les années sont venues, et la jolie petite est partie, et le bateau, enfoui sous les saules, empli par les feuilles mortes, ne glisse plus entre les nénuphars, emportant à sa proue le mousse en robe claire, qui montrait d’un doigt la route libre entre les rives buissonneuses.

Si vaillante qu’elle fût, nous évitions donc pour elle les fatigues des grandes expéditions. Notre protection s’accusait de mille façons qui nous semblaient de haute courtoisie, venant de frères aînés, et que la sœur jeune nous rendait en sourires de princesse heureuse. Nous coupions régulièrement les ailes des geais pris au piège, dans l’espoir de voir un jour l’aigrette bleue sur un de ses chapeaux ; nous piquions nous-mêmes les mouches et les sauterelles à l’hameçon de sa ligne, et, quand l’herbe était mouillée dans l’immense prairie qui s’étendait devant la maison, nous sortions « le char » des profondeurs du grenier.

Ce char avait servi d’amusement à des générations peut-être reculées. Rien de la charrette Peugeot, montée sur billes et légère comme une plume. Non : une caisse de bois blanc, deux roues massives découpées dans un bloc de chêne, et un timon arqué traversé d’une cheville. La circonférence des roues présentait bien quelques dépressions fâcheuses ; l’essieu de bois poussait des cris aux ornières des chemins, mais cela ne versait presque jamais, et lorsque nous traînions la petite, couronné de pâquerettes enfilées, armée d’un fouet d’osier blanc pelé, nous pensions que les vagues habitants de la campagne, répandus derrière les haies, invisibles et nous voyant, devaient avoir des visions de Diane chasseresse, déesse au passage matinal, suivant dans la rosée la trace errante des biches.

Seulement, comme les biches n’abondaient pas dans la prairie, et qu’il fallait nécessairement un gibier que poursuivît Diane chasseresse, nous avions d’abord eu pour objectif le troupeau d’oies. Il y eut des steeples superbes, des surprises, des mouvements tournants, quelques prises de jeunes oisons forcés, qui se jetaient dans les ronces, la tête collée au sol, l’œil hébété de crainte. Diane leur faisait grâce, et elle avait une élégante manière d’étendre sa baguette sur la victime à demi morte. Mais les oies sont moins stupides que ne le ferait supposer leur réputation. Après quelques exercices violents, elles parurent tout à fait dégoûtées de nos jeux. En picorant, elles tournaient le col vers la maison, d’un air de défiance ; si nous sortions, elles jacassaient dans leur langage, et tenaient sur notre compte des propos que nous devinions ; si elles apercevaient seulement le char, elles commençaient à courir, les ailes ouvertes, les pieds écartés, quittaient un peu le sol, s’enlevaient encore, et passaient la haie toutes ensemble, comme un accent circonflexe.

Nous eûmes alors l’idée du mouton. C’était un plus noble gibier, et qui se défendait mieux. Avec un peu d’imagination, la différence n’est pas grande entre une biche et un mouton. Les nôtres avaient des jarrets d’acier. Je suppose que ceux qui les ont mangés ont dû s’apercevoir que nos rambouillets avaient été élevés à rude école. Ils galopaient en rond autour de la prairie ; nous suivions ; par moments les hostilités se trouvaient suspendues, et nous contemplions ces fronts baissés vers nous, à distance respectueuse, ces yeux longs, couleur de genêt, inquiets et frémissants.

Mais nous n’avions pas tout prévu.

Les moutons, comme les oies, sont vite lassés de jouer, plus vite que nous. Un jour de grand été, vers cinq heures du soir, comme la rivière n’avait plus une goutte d’eau, – cela lui arrivait quelquefois, – les six bêtes qui formaient le troupeau, serrées de trop près par Diane chasseresse, s’engouffrèrent dans le lit desséché, et disparurent en se heurtant les unes contre les autres.

C’était une victoire. Diane se leva sur son char pour voir disparaître sa proie. Une heure après cependant, quand le fermier appela ses moutons : « Petit ! Petit ! Petit ! » Et que pas un bêlement ne répondit, nous qui regardions par la fenêtre, tandis que Diane apprenait une leçon d’histoire sainte, nous eûmes le sentiment clair du méfait.

« Petit ! Petit ! Petit ! »

À force de chercher, le fermier retrouva cinq moutons dans un pré voisin, sans soupçonner la manière dont ils avaient passé d’un champ dans l’autre. Le sixième manquait à l’appel. Je sortis, prêt à tous les dévouements.

« Écoutez, dis-je au fermier, je ne crois pas qu’il soit venu de loups, car les loups sont rares, et les chiens n’ont pas aboyé. Votre bête n’est pas perdue. Laissez-nous faire. Nous connaissons leurs mœurs. »

Je le crois que nous connaissions leurs mœurs ! Nous connaissions aussi le mouton égaré, un gros qui avait une étoile noire sur le front. Nous suivîmes le bord de la rivière, étudiant les foulées empreintes dans la vase molle. À l’endroit où la masse du troupeau, rencontrant une brèche, avait passé dans le pré voisin, une trace se séparait des autres et continuait en ligne droite sur le fond du ruisseau.

Un kilomètre, un kilomètre et demi…, la trace indiquait toujours la fuite de la bête affolée. La brume tombait, les prés se couvraient de vapeurs blanches. Enfin je découvris une rondeur laineuse à moitié disparue sous un amas de racines. La tête, impossible à voir, était buttée contre le talus de la rive. Mon frère, qui m’avait accompagné, m’aida à tirer le mouton de dessous l’arbre et, avec de grands efforts, à le sortir de la rivière. Là, nous usâmes de persuasion. Mais nous eûmes beau dire : « Petit ! Petit ! » Tendre une poignée d’herbe, attacher un brin de jonc à la patte gauche, la bête se fût laissé étrangler plutôt que de nous suivre. Je la chargeai sur mon dos, et, tenant les pattes qui se débattaient, sentant sur le cou la chaleur de ce ventre laineux, étourdi par le bêlement du misérable que je sauvais de la mort, je m’acheminai vers la maison. Je ne me souviens pas d’avoir été plus fatigué qu’au moment où je tournai le gros massif près de l’entrée de la tourelle. Un équipage était arrêté devant la porte : des voisins venaient dîner. En m’apercevant dans cet état de bon pasteur épuisé, ils se mirent à éclater de rire. Il y avait un rire d’homme, sonore et grave, des rires de jeunes femmes, des rires aigus d’enfants, car la voiture était pleine.

« Ah ! madame, dis-je en m’approchant de la portière tandis que mon mouton geignait et déchirait mon habit ; madame, je suis assez puni, ne le dites pas ! »

Je ne sais pas si la promesse fut tenue. On voulut bien ne faire que des allusions discrètes à ma fatigue exceptionnelle. Mais ma mère ayant dit : « Qu’as-tu fait, mon enfant, pour avoir aussi chaud ? Je ne t’ai jamais vu dans un pareil état ! » Aussitôt Diane chasseresse, avec un sourire innocent, bien habillée, tous ses cheveux sur le dos, rose entre ses deux petites amies bleues, répondit :

« Ne le grondez pas, le pauvre garçon ! Il s’est donné tant de mal pour retrouver le mouton du fermier ! Des moutons qui s’échappent, maman, et qui sont vraiment vagabonds. Vous devriez leur acheter des sonnettes, comme dans les montagnes, pour savoir où ils vont ! »

Et je compris, ce jour-là, que Diane chasseresse était bien une petite déesse, car elle avait plus d’esprit que nous.

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