Chapitre 3 La grande Honorine
Dans la coudraie, près de la maison, à l’heure où nous rentrions pour nous coucher, les derniers rayons du jour rasant le sol qu’ils doraient, j’avais trouvé, sur la terre nue d’une allée, les restes d’un oiseau mangé par l’épervier. Ce devait être un chardonneret, car il y avait un peu de jaune attaché au fouet de l’aile. La tête avait disparu, et presque tout le corps, et les pattes mêmes. Quelques plumes du ventre, toutes grises, quelques plumes du dos, d’un vert qui devenait de l’or dès qu’on les inclinait, une goutte de sang figé, des feuilles écartées par le vent du combat, – une lutte bien courte sans doute, – indiquaient l’endroit où le drame s’était passé. Je pris les deux ailerons, où pendait encore un duvet de jeunesse, et je revins triste, à cause de cette mort d’un oiseau chanteur et de cette cruauté de la bête de proie. Moi, je ne les tuais pas tous, les oiseaux. Outre que ma fronde et ma sarbacane ne portaient pas souvent juste, mon père nous avait accoutumés à respecter les jolies espèces : les rossignols, les fauvettes, les chardonnerets, pour leur chant ; les hirondelles, pour la beauté de leur vol ; les rouges-gorges, pour la familiarité même de leurs mœurs et pour la joie qu’il y a de les rencontrer, pendant la neige, sur les buis des jardins ou sur les solives des granges.
« Misérable épervier ! disais-je en pressant le pas. Je le connais. C’est un grand qui vole sans remuer les ailes, et qui tourne des quarts d’heure au-dessus du poulailler. Je le dénoncerai. Je sais où est son nid, en haut d’un peuplier, dans une touffe de gui. On entend les petits crier, quand il arrive portant un cadavre d’oiseau saignant, comme une nacelle au-dessous de lui. Mon père les tuera ! »
Comme nous étions à la fin d’avril et qu’il faisait froid, le feu était allumé dans la grande salle, près de la table desservie. La maison n’avait pas encore été réparée, – je l’aime encore mieux dans ce passé lointain, – et il n’y avait pas de salon. En revanche, la salle à manger, où l’on recevait à l’occasion, avait un bon air patriarcal, avec sa cheminée monumentale où la suie faisait des stalactites noires, et, sur son vieux papier à fleurs de rêve, fleurs de magnolias bleues et marguerites rouges ayant les mêmes feuilles brunes, des images clouées à toutes les hauteurs, des illustrations découpées dans des livres ou des magazines d’autrefois, signées de noms célèbres ou de noms inconnus, qui nous faisaient faire des voyages sans fin, lorsque la pluie tombait. Mon père était dans son fauteuil de cretonne incarnat, ma mère faisait de la tapisserie, mes sœurs et mon frère m’attendaient pour « dire bonsoir ».
J’entrai, pâle de colère, montrant les deux ailes coupées. « Voilà ! m’écriai-je. Encore un qu’il a dévoré ! C’est un monstre qu’il faudra tuer au fusil, sans quoi nous n’entendrons plus rien chanter autour d’ici !
— En effet, dit mon père gravement ; on s’est déjà plaint de ce couple d’éperviers. »
Et comme les sœurs, moins indignées que moi, avaient surtout pitié de ce pauvre paquet de plumes mouillées et froissées que je tenais à bout de bras, je me sentis m’attendrir, et je dis, d’un air qui devait être drôle, car je vis deux sourires à la fois qui me répondaient aux deux coins du feu :
« Il n’a pas même laissé de quoi faire des ailes de chapeau ! Et le chardonneret était tout jeune, voyez : il a du duvet. Il sera sorti trop tôt de son nid.
— Les chardonnerets n’ont pas d’ange gardien », fit ma mère.
Mon père ajouta :
« Les oiseaux ne sont pas comme les enfants. J’ai entendu raconter, par une femme de ce pays-ci, comment les enfants non seulement échappent eux-mêmes à bien des dangers, mais protègent encore les parents qui les ont près d’eux. »
En ce moment, bonne Perrette, la vieille qui nous élevait, poussa la porte, et dit :
« Les enfants ! tous au lit !
— Oh ! non ! pas avant l’histoire ! »
Il y eut un moment de silence, pendant lequel nous ne sûmes pas lequel l’emporterait, de l’indulgence de nos parents ou de la volonté de Perrette. Enfin, sur un geste, le profil anguleux de la vieille bonne se retira, et nous entendîmes, avec un pas qui s’éloignait, cette réflexion partie de la chambre à côté :
« Ils font tous ce qu’ils veulent. Et après ça, madame les trouvera fatigués. Neuf heures du soir. C’est-y une heure pour des histoires ! »
Elle était excellente, bonne Perrette, mais bien rude sur la discipline.
« En ce temps-là, commença mon père, j’étais jeune encore. Il y avait plus de bois qu’à présent, plus d’étangs, des routes moins nombreuses, et si étroites, si mal entretenues, que les meilleurs voyages se faisaient à cheval. Pour se rendre de la ville à leur domaine, mon père et ma mère montaient à califourchon sur la même jument blanche, et trottant quelquefois, marchant le plus souvent au pas, relevant le bout des pieds pour traverser les gués, cheminaient entre les haies de ronces qui accrochaient parfois le fichu jaune paille que ma mère se mettait au cou. C’était plus joli qu’à présent, les campagnes, et moins facile d’accès. Surtout quand on remontait vers les pays hauts qui bordent la Bretagne, on trouvait de si mauvais passages, tant de boue et tant de fondrières, que le cheval était le seul moyen de locomotion, à moins qu’on ne préférât la charrette étroite et non suspendue des paysans. Les voitures seraient restées en détresse.
Il se faisait cependant par là un commerce assez actif, et soit de jour, soit de nuit, des marchands nous venaient de plusieurs points des côtes bretonnes ou normandes. Nous les reconnaissions à leur cri, quand j’avais votre âge et des vacances comme vous. Les uns vendaient des sardines conservées dans le sel ; d’autres, des œufs, des volailles, du beurre. Et justement nous avions une marchande de beurre à laquelle ma mère achetait sa provision pour l’hiver. Elle portait la coiffe normande, et elle la portait bien. C’était une femme grande et rose, jolie et de mine ouverte. J’ai rarement vu une paysanne plus décidée. Les rouliers ni les aubergistes ne la taquinaient, bien qu’elle voyageât seule, et il se trouvait toujours, dans les métairies, un couvert mis pour elle, un bon coin dans l’étable et une botte de foin pour son cheval. Elle devait ces prévenances à sa loyauté de marchande, à ses façons viriles, et un peu à son malheur. Car elle était restée veuve de très bonne heure, et elle travaillait pour élever son fils.
Je lui dis un jour :
« Vous voyagez de jour et de nuit, la grande Honorine : n’avez-vous jamais peur ?
— Jamais, monsieur.
— De votre village jusqu’ici la route est longue pourtant. Il y a de mauvais chemins sombres, des nuits sans lune, et on ne sait pas les rencontres qu’on peut faire. »
La grande Honorine étendit le bras, comme pour prêter serment, un bras qui eût fait plier celui d’un homme :
« Je ne dis pas, répondit-elle, qu’il ne m’arrive jamais de rencontrer des choses, d’en voir d’autres, d’en entendre surtout. Mais rien ne me dit rien à moi. Je suis protégée. »
Alors j’observai, sur sa figure pleine, un sourire un peu triste, et elle ajouta :
« Monsieur, quand mon défunt mari mourut, je nourrissais Pierre, mon enfant, mon unique, et il n’avait que moi, de même que je n’avais que lui. Ma famille est d’ailleurs. Il me fallut donc bien l’emmener, lorsque je me décidai, pour vivre, à me faire marchande de beurre. Je réservais un coin pour lui dans le fond de ma charrette, sous la bâche. Il était bien à l’abri, je vous assure ; la pluie ne tombait jamais à travers la toile, et quand le vent soufflait, moi, assise sur le devant, je prenais tout le froid. Il avait l’habitude, et ne s’éveillait pas. Aux côtes, dans les belles lunes, je le regardais dormir, et l’idée me venait que l’innocent me protégeait, et que plus d’une fois il me serait arrivé malheur si je ne l’avais pas eu avec moi. J’en pourrais dire plus d’une preuve. Vous savez ce qu’on raconte de la nuit. Je ne crois pas toutes les histoires, mais j’ai entendu de vilains bruits dans les cépées de chênes, au bord des routes ; j’ai vu des ombres, comme des bêtes malfaisantes, qui s’allongeaient devant et derrière ma charrette, dans la lumière faible de la lanterne, et des voyageurs qui ne voyageaient point pour des raisons connues du monde, et des lumières qui tremblaient autant que moi de se trouver surprises. Alors j’allongeais un coup de fouet à mon cheval, je pensais à mon petit qui dormait, sans se douter de rien, et, à cause de lui, je passais sans avoir mal. Un jour, monsieur, dans un pays très plein de forêts, qui est entre Mortain et Fougères, je fus prévenue que deux mauvais drôles, comme il n’en a jamais manqué nulle part, avaient causé de moi dans une auberge, et qu’ils m’attendaient pour me voler à deux lieues du bourg. « N’y allez pas, la grande Honorine, me disait le patron, n’y allez pas, ils vous tueront ! – J’ai ma défense avec moi, que je répondis, et je passerai bien. » Il ne savait pas de quoi je voulais parler. Moi, je le savais. La nuit était tout à fait sombre, et, à cause de la brume, ma lanterne éclairait mal. En vérité, je n’aurais pas pu dire où j’étais, et je me serais perdue, si mon cheval n’avait pas connu la route. Et c’étaient des forêts toujours, et un silence comme il y en a, monsieur, dans les fins de saison, quand les feuilles tombent. Je regardais plus souvent mon petit que de coutume, et, pour le voir, il fallait me pencher. À un endroit où le chemin creux était si étroit, que les deux roues touchaient presque le talus, des deux côtés à la fois j’entendis les branches qui s’écartaient, des pierres qui roulaient, et mon cheval sauta de peur. Je me détournai, je saisis dans mes bras mon petit, je l’élevai au-dessus de la croupe de mon cheval, et je criai : « Sauve-moi, mon enfant, sauve-moi ! » Pendant plus d’une lieue, je ne ralentis pas le train de la pauvre bête, qui avait pris le galop. Puis je la remis au pas, tranquillement, comme à l’ordinaire… Le lendemain, monsieur, des gens de là-bas me dirent qu’on avait rencontré, à l’endroit indiqué, deux hommes, un de chaque côté du chemin, et qu’ils dormaient si dur, la face contre terre, qu’il avait fallu les appeler longtemps avant de leur demander ce qu’ils faisaient là. »
Mon père s’arrêta un moment, et reprit, pour finir :
« J’ai revu bien des fois la grande Honorine. Son petit Pierre avait grandi ; mais il couchait toujours dans la charrette quand la mère voyageait. Il avait une dizaine d’années quand ils ont passé dans le pays pour la dernière fois… »
Nous quittâmes la salle à manger, mes sœurs, mon frère et moi, en songeant à la grande Honorine. La présence de Perrette nous empêchait d’avoir peur. Quand nous fûmes au lit, la plus petite de nous, qui ne pouvait dormir, se mit à raconter l’histoire à la vieille bonne. Elle raconta tout, et, quand elle eut achevé :
« J’ai bien compris, tu vois, bonne Perrette. Et c’est très vrai, l’histoire. Il ne t’arrive rien chez nous. Eh bien ! C’est moi qui te protège ! Tu ne le savais pas ? »
Bonne Perrette comprit-elle ? Elle ne le dit point, mais elle avait une larme dans les yeux quand elle embrassa la petite.
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