25.2
Jean Fauveau, quand il fut de retour du village, alla se coucher dans l’étable. Il se jeta dans le foin, mécontent, honteux, parce qu’il s’était senti étranger partout. Chez lui, Justine seule l’avait accueilli ; à l’église, il n’avait pas osé monter jusqu’au banc du père, de crainte d’un scandale, si le métayer venait à dire : « N’entre pas ici, retourne où vont les errants, les pauvres, les sans famille, au bas de l’église. » Et il s’était caché parmi les valets, les estropiés, les coureurs de chemins, que la lente procession des gens libres et avoués traînait derrière elle. Là même on le regardait. Des filles se détournaient, demandant : « Est-ce que c’est lui ? » Il avait lu sa déchéance dans le salut bref des anciens, qu’au sortir de la messe il avait cru devoir saluer, et qui répondaient d’un signe de tête, sans lever leur chapeau, comme on fait pour les gens de peu.
Maintenant il achevait la nuit dans la crèche au foin, mécontent de l’idée qu’il avait eue de revenir, et de la vie qui est dure, mais décidé à revoir au moins ses champs, qui n’avaient pas dû changer pour lui ; après cela il partirait.
Quand le jour fut venu, il se glissa dehors. La neige fondait partout, et les choses perdaient l’aspect étrange qu’elle leur donne. Il se mit à suivre les haies de chacune des pièces de la métairie, les quatre haies sans feuilles, d’où les souvenirs se levaient pour lui à chaque pas. Dénicheur de nids, gardeur d’oies, puis gardeur de vaches, siffleur qui luttait avec les merles, tendeur de collets et de trébuchets, toucheur de bœufs, il revivait son enfance jour par jour. Ici, la mère pour la dernière fois avait semé le froment, de sa main qui s’ouvrait à la graine maternellement, soigneusement, comme à un petit qu’on lâche et dont on n’est pas sûr ; là, dans ce buisson de houx, il avait coupé son dernier aiguillon ; là, il avait pris le manche de la charrue, à l’âge de quinze ans, un après-midi que le père était malade ; là encore, tout un hiver, il s’était fait casseur de bois de souche et planteur de pommiers. Comme ils avaient poussé en huit ans, les pommiers ! Ils ouvraient leurs branches en parasol, et l’herbe était plus touffue où tombait leur ombre. Et qu’il y avait de beau blé déjà, pour la saison, dans la lande où jadis la moisson était maigre !
Il était seul dans la campagne qu’endormait le jour de Noël, et, après qu’il eut parcouru le domaine que cultivait le père, il voulut visiter les métairies voisines. Jusqu’au soir il erra, repris au charme de ces terres qui serraient et happaient la semelle de ses bottes, et, contraintes de lâcher, criaient sous l’effort. Il emportait un peu de boue de chacun des champs, et il était content de sentir ses pieds lourds de leurs moites mêlées.
Las, les yeux cernés, affamé, il rentra à la Musse à l’heure où la brume noyait de bleu les prés bas et les lignes des fossés. Le père était assis au haut bout de la table, le valet un peu plus loin, et Justine, debout, servait les hommes. La soupe fumait, le lard attendait près du feu. Une chandelle de suif éclairait en dessous le visage glabre et vénérable du métayer, doyen des laboureurs de la paroisse, en qui se reconnaissaient la fatigue de la vie entière et celle d’une fin de jour, et aussi la force cachée, l’inébranlable paix qui les domine toutes. Jean Fauveau ne vit en entrant que ce visage, qui était le plus voisin de la lumière, et il lui sembla qu’il y avait quelque chose d’attendri dans le regard et dans la voix, comme une pitié qui filtrait entre les cils baissés.
« Jean, fit le père, tu dois être las, mon garçon ; approche si tu as faim, et mange avec nous. »
Mais il ne dit rien de plus.
L’ouvrier prit la cuiller que lui tendait Justine, et la plongea dans la soupière, en mesure, après le père et le valet, avec cette même régularité que mettent les hommes de campagne quand ils battent au fléau. Il cessa bientôt, avant les autres. Il n’avait plus le robuste appétit de ces travailleurs en plein air qui continuaient indéfiniment de puiser dans le plat, tant qu’il restait une feuille de chou et une tranche de pain.
Au moment où il se levait de table, le métayer dit encore :
« Je croyais que tu serais parti ce soir ?
— Non, demain, par le premier train. J’ai voulu revoir nos champs de la Musse. Ça a changé un peu, père, et c’est en bon état. »
À ces mots qui touchaient aux profondeurs même de son âme paysanne, le vieux, qui déjà regagnait son coin familier près de la cheminée, se détourna et eut un sourire triste, en regardant le maigre pantalon noir tout crotté et les souliers boueux de son fils.
« La terre est bonne, dit-il, et Dieu aussi est bon, mais je vieillis ; Justine n’a pas voulu se marier, et j’ai moins de goût pour la Musse, parce que je ne la laisserai à personne. »
Il eut comme un sanglot, et dit encore :
« Allons, bonsoir, mon garçon ; si tu mets huit ans à revenir, quand tu reviendras, je ne serai plus là. Toi cependant, je ne veux pas que tu dormes deux nuits dans une étable ; tu as besoin d’un lit : prends celui du valet qui est parti, voilà deux mois, pour le service. »
Ils se turent l’un et l’autre. Jean Fauveau se retira dans la petite chambre, à l’autre bout de l’étable, où le second valet avait dormi de tout temps, et se jeta sur le lit. Mais il ne dormit pas. La nuit promenait ses étoiles au-dessus des brumes tièdes qui caressaient la neige et la fondaient. Toutes les ardoises avaient une goutte tremblante pendue au bord, et c’était une musique douce autour de la Musse, cette chanson du dégel que chantent les pierres du chemin martelées par l’eau des toits.
Vers l’heure où les premiers coqs s’éveillent, une lumière entra dans la chambre. Jean reconnut Justine, qui s’était habillée, bien serrée dans son châle noir des jours de fête et de marchés. Elle posa la lanterne sur une barrique vide qu’il y avait là, s’assit auprès du lit, et dit :
« Je vais te faire la conduite jusqu’à la gare, mon petit frère, puisque aussi bien je suis privée de toi si longtemps. Est-ce qu’on sait quand on se reverra ? Le père dort encore. »
Mais lui la considérait avec une tendresse dont elle était un peu consolée et un peu étonnée. Et il ne disait rien.
« Tu n’es donc pas bien éveillé, Jeannot ? Je vas te laisser, mais lève-toi vite. »
Jean était moins pressé. Il lui caressait la main, qu’elle ne retirait pas, et, après un long moment, il demanda :
« Justine, pourquoi ne t’es-tu pas mariée ?
— Pourquoi je ne me… Seigneur Jésus, qu’as-tu à faire de cela ? »
Elle se redressa un peu, détourna le regard, et dit :
« Parce qu’ils ne me plaisaient pas.
— Justine, tu ne dis pas vrai. Tu as rougi hier soir quand le père a dit que tu ne t’étais pas mariée. Pourquoi ? »
Elle ne répondit pas. La poitrine battait sous le châle noir. Jean devina que le cœur était plein de sanglots, que le courage allait faiblir.
« Tu ne t’es pas mariée à cause de moi ! dit-il.
— Oh ! Jean !
— Je le sais bien, va ! pour que ma place ne fût pas prise à la Musse. Pauvre chère fille ! »
Un petit cri lui prouva qu’il avait dit juste. La sœur éperdue, hors d’elle-même, cherchait à dégager sa main et à s’enfuir dans le voisinage du père, à l’ombre où les secrets se gardaient bien sans que personne interrogeât.
Mais lui, à voix très basse, avec une fermeté que devaient avoir les vieux chefs dans l’abri des landes et des bois, au temps des guerres civiles, il commanda :
« Sœur Justine, as-tu encore la veste que je mettais pour suivre le père aux foires ?
— Oui, je l’ai serrée.
— Apporte-la-moi. As-tu encore mes sabots de hêtre flambé ?
— Je les ai donnés ; mais j’en ai de neufs, que j’avais achetés pour le valet.
— Va les chercher. As-tu mon aiguillon de cormier ?
— Oui, mon Jean, avec les clous dorés que j’avais piqués autour.
— Sœur Justine, ne fais pas de bruit, apporte-moi tout ça.
— Et que vas-tu faire, Jean Fauveau ?
— Je reste, dit le gars. Je vais demander pardon au père, d’une manière que tu vas voir. »
Une lueur de grande joie traversa les yeux de la Vendéenne, qui se leva, muette, enthousiaste, pareille aux aïeules porteuses de messages de guerre à travers la campagne, femmes timides en paroles, dont on ne devinait le grand cœur qu’à l’ardeur de leurs yeux.
Et on ne l’entendit ni sortir, ni marcher, ni ouvrir l’armoire où elle avait serré ses anciens souvenirs. Et les coqs seuls chantaient et troublaient la nuit finissante, avec les gouttes de pluie du dégel : « Dig et dig et dig, dig et dag », faisaient-elles. Mais les souliers de Justine semblaient être de laine, parce qu’elle remplissait une mission confiée par un homme, et la plus douce qui fût pour son cœur de sœur et de fille.
Bientôt, sous les poutres basses de l’étable, Jean vint la rejoindre, comme au temps où il avait quitté la Musse. À eux deux, combinant leurs mouvements avec précaution, et moitié riants et moitié pleurants, ils détachèrent les quatre bœufs, les firent sortir dans la cour, et les enjuguèrent en deux couples. Puis ils prirent le chemin, qui montait d’abord et descendait vite vers le levant.
Le père crut que c’était son troupeau de vaches qui partait pour le pré.
Les bœufs et les deux enfants de la Musse-aux-Lièvres s’avançaient dans le chemin boueux, entre les haies noires, et, là où ils passaient, un nuage d’haleines chaudes se levait comme des brumes d’argent.
Le père se vêtait, songeant douloureusement à Jean Fauveau, qui était venu et s’en était allé.
Jean et Justine ouvrirent la barrière d’un champ à peu près carré, où les herbes, piétinées par les moutons, çà et là se couchaient et çà et là se dressaient, hautes comme un enfant de cinq ans. Justine avait pris l’aiguillon en main, et, immobile maintenant, elle regardait vers le dernier coude du chemin qui tournait souvent et s’ouvrait tout à coup.
Son frère avait attelé les deux couples de bœufs à la charrue qu’on avait laissée là, avant Noël, pour le prochain labour ; il avait aligné son harnais, et il attendait aussi debout, les deux bras appuyés aux manches de bois, prêt à guider le soc dès que les bœufs tireraient.
Le frère et la sœur n’échangeaient pas un seul mot. Le matin gris levait un à un les voiles des collines. Le métayer arrivait par le chemin, la tête basse, afin de tenir la charrue, supposant que son valet avait pris les devants avec les bœufs.
Le cœur battait vite à Jean et à Justine. Le père venait. Il approchait. Il devait être en face du cormier, là, près du détour.
Enfin, il se montra entre les haies, à dix pas de la barrière. Il regardait le chemin sous son grand chapeau aux bords baissés. Il avait l’air de compter les pierres de la route ou les peines de la vie. Et ce fut seulement quand il sentit sur ses guêtres les tiges croisées des herbes de la jachère, qu’il se redressa pour voir où il commencerait le labour.
Alors, devant lui, il aperçut sa fille qui tenait l’aiguillon, son fils qui tenait la charrue, et les quatre bœufs, le mufle bas, qui soufflaient au ras des anciens sillons.
Les deux mains lui tombèrent le long du corps. Il devint blanc comme le brouillard.
« Mon père, dit le fils en levant son chapeau, faut-il viser avec ma charrue la souche d’ormeau ou celle de cornouiller ? »
Un temps, le père ne fut pas capable de parler. De grosses larmes lui coulaient des yeux. Il retrouva enfin la voix pour dire :
« Pointe sur la cornouille, Jean Fauveau, et va bien droit ! »
Justine posa en travers, sur le dos des deux premiers bœufs, l’aiguillon d’autrefois. Dans l’air matinal, quatre noms, lancés à tue-tête par une voix jeune, chaude, heureuse, apprit à la Vendée qu’un de ses fils était de retour : « Caillard, Rougeaud, Mortagne, Maréchaux ! »
Et les bœufs descendirent sagement, bien droit vers la cornouille.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.