‹ Contes de bonne PerretteChapitre 29 sur 30 · 25.1

25.1

Comme le soir était tout venu, et que la patronne du restaurant avait déclaré qu’elle entendait rester libre pour passer en famille la veillée de Noël, Jean Fauveau était remonté dans sa chambre dès huit heures.

« Si c’est des raisons ! avait-il dit en sortant du mauvais cabaret-crémerie qui occupait le rez-de-chaussée. La veille de Noël, est-ce que ça ne ressemble pas aux autres veillées ? »

D’ordinaire, l’ouvrier typographe demeurait jusqu’à l’heure du coucher à bavarder avec la patronne ou avec d’autres clients, mangeurs économes et las de leur journée, qui fréquentaient à la même enseigne. Et puis sa mansarde n’était pas chaude, par ce temps d’hiver et cette nuit claire, où la Loire charriait des glaçons, où la terre était couverte de neige, où l’eau des toits faisait une barbe à la gueule des gouttières.

Jean Fauveau s’approcha de la fenêtre, qui donnait sur la Loire et sur les quais de Nantes. Le fleuve coulait, rapide, resserré entre les bordures de granit, et les mille courants qui se mêlaient, comme les fils d’un câble énorme, pour former cette masse en fuite vers la mer, tantôt soulevaient la surface en torsades de feu, tantôt plongeaient et disparaissaient sous la nappe grisâtre qu’ils moiraient légèrement. Les bateaux dormaient, tout bruns, rangés en files. Au-delà, les cales de constructions maritimes, les chantiers, les toits amoncelés des maisons basses de la Prairie-au-Duc, et les étendues lointaines des campagnes de l’autre rive, vers la Vendée.

Non, Jean Fauveau, vous vous trompez, cette nuit ne ressemble pas aux autres. Les camions ont presque tous cessé de rouler ; les passants sont plus rares et moins affairés que de coutume ; beaucoup de boutiques ont déjà leur devanture à demi fermée, et la menue bande de lumière barrant la chaussée dit que la famille, les petites gens assemblés autour de la lampe, commencent le repos du lendemain.

Nuit de Noël ! Jean Fauveau songeait, et, comme le vent soufflait du sud, régulier, calme, en marée souriante qui caresse la ferre, il entendit les cloches de son pays, les cloches de Vendée, qui sonnaient. Elles sonnaient dans les clochers invisibles, éloignés de bien des lieues, et leur bruit arrivait atténué, inégal et continu, pareil au bourdonnement des moucherons d’été à la pointe des arbres. Il disait : « Venez à la grande nouvelle qui a réjoui les humbles depuis dix-huit cents ans. Venez, les opprimés, parce que la Justice est née ; venez, les souffrants, parce que l’Espérance a paru ; venez, les inquiets de la vie, parce que la Paix éternelle s’est levée ! »

Et l’homme, appuyé aux vitres qui tremblaient comme des cordes de violon, se souvint de la terre dont il était l’enfant, pays de ravins au creux desquels chantent des ruisseaux sans nom, pays de bocages et de blés, pays dont les moindres fermes, posées au sommet des coteaux, s’écoutent vivre l’une l’autre quand les six bœufs labourent aux deux versants de la vallée, ou que les hommes font la moisson aux crêtes des collines sœurs. Le sol est rude à travailler, et les têtes aussi sont dures, et violentes, et difficiles à calmer.

Pourquoi avait-il quitté la Musse-aux-Lièvres, ce Jean Fauveau qui gardait encore, sous ses habits d’ouvrier de ville, la démarche bouvière, les yeux vagues, le teint rose piqué de rousselures de sa mère vendéenne ? C’est que justement la mère était morte, et, à propos de l’héritage, il y avait eu une scène terrible dans la grande salle de la métairie, si paisible d’ordinaire. Le fils, qui n’avait alors que seize ans, beau brin de jeunesse, tout doré de cheveux et candide de visage, mais en qui revivait l’énergie sans frein des aïeux, avait osé demander un soir : « Donnez-moi mon droit. J’ai hérité de not’ mère avec ma sœur Justine : je veux ma part. »

L’audace était grande et presque incroyable. Demander des comptes, exiger l’héritage ! Alors le père, qui avait du mal à vivre malgré son travail opiniâtre, lui qui mettait son autorité bien au-dessus de la loi et ne connaissait pas de volonté qui passât devant la sienne, s’était levé du coin de la cheminée, et, à coups de trique, avait chassé comme un vaurien l’enfant qui manquait aux usages anciens.

Ils ne s’étaient plus revus. Jean s’était dirigé vers la ville. Il était entré comme apprenti, puis comme ouvrier dans l’imprimerie d’un journal, et, huit heures par jour, il travaillait dans l’atelier bas d’étage, au bruit des machines qui roulaient, au feu des becs de gaz qu’on devait allumer, à cause de l’obscurité de la rue, bien avant le coucher du soleil. Et certes il s’était, résigné, même habitué à son sort. Il avait vingt-quatre ans. Mais, depuis le retour du service militaire, où la vie en plein air l’avait pendant plus de deux ans ressaisi, il trouvait les semaines plus longues et, l’atmosphère de la ville plus lourde. Plusieurs fois l’idée lui était venue de revoir sa sœur Justine et le toit de la Musse-aux-Lièvres, qui fumait entre trois ormeaux aussi vieux que les chemins ; car pour le père, c’était fini entre eux, n’est-ce pas, et à jamais !

Les cloches de Vendée sonnaient, appelant les paroisses qui ne dormaient pas ce soir-là.

Elle avait dû vieillir, la sœur Justine, depuis huit ans qu’il n’avait plus rencontré le regard de ses yeux gris. Elle ressemblait au père, haute sur jambes comme lui, la taille courte, le visage long et sévère, l’air peu commode aussi dans l’ordinaire de la vie. Elle faisait la moitié du travail à la métairie, cueillant les choux pour les bêtes, conduisant une charrette aussi bien qu’un homme, capable de toucher les bœufs comme un valet de ferme, entendue dans les soins du ménage au point que les jeunes filles des fermes voisines venaient lui demander des leçons. Qui est-ce qui savait mieux écrémer le lait, baratter, modeler le beurre en belles mottes fermes qu’elle marquait d’une quadruple empreinte de feuille de fougère ? Où mangeait-on du pain plus blanc que celui qu’elle boulangeait et cuisait chaque semaine ? À l’époque des grandes fatigues d’été, quand les faucheurs d’herbe tombent de lassitude à l’heure de midi, quelle mère était plus exacte à paraître sur la lisière des champs, les mains embarrassées : « Ohé le père ! ohé Jean ! voilà la soupe, voilà le cidre ! » Et dans la serviette qui enveloppait la soupière, on trouvait presque toujours une galette dorée, qu’elle avait pétrie à la première heure du jour et mise sous la cendre.

C’est vrai qu’elle n’aimait pas qu’on se mêlât de ses affaires, qu’elle grondait si on passait avec une veste mouillée trop près de ses armoires luisantes comme du cuivre neuf. Mais elle avait le cœur tendre avec ses airs revêches, et si le père souffrait, si Jean souffrait surtout, il n’était rien de si doux que les yeux inquiets, où l’habituelle préoccupation du devoir faisait place à la pitié, au souci d’amour. Ah ! Justine ! Justine ! combien de fois, dans la solitude du régiment ou de la ville, votre pensée avait remué le cœur de Jean Fauveau, comme le seul souvenir qu’il eût d’une affection sans reproche et sans lassitude !

Les quais étaient devenus à peu près déserts, la lune se levait au-dessus de la vallée ; la neige prenait, au toucher du regard, une mollesse aérienne. Le vent faiblissait, mollissait, et on eût dit qu’il se repliait devant la marée envahissante de la clarté lunaire.

À pareille heure, la porte était close et la chandelle allumée, dans la grande salle de la Musse-aux-Lièvres. Si le père n’avait pas changé de coutume, il épluchait des châtaignes, assis au côté droit de la cheminée, parlant peu, levant les yeux de temps à autre vers l’horloge qui tictaquait près de la fenêtre, tandis que Justine et le valet, de l’autre côté du foyer, se chauffaient, l’homme ne faisant rien, la vieille fille ayant les doigts occupés, bien sûr, et l’esprit en songerie. Quelle place tenait encore le fils, le frère, dans ces cœurs silencieux ? Même en tenait-il encore une ? Que cela était cruel de ne pas savoir si le regret était pareil là-bas et ici ! Quel réconfort c’eût été d’aller seulement s’asseoir au fond de la chambre, sans rien dire, de les voir, et d’emporter la certitude qu’on appartenait encore à une famille par un lien relâché, usé, mais non tout à fait brisé !

À mesure qu’il y pensait, la tentation devenait plus forte, et Jean finit par dire : « J’irai ; je ne demanderai que la permission de les regarder ; je les suivrai à l’église, mais je ne me mettrai pas dans leur banc, à cause du père qui m’a chassé. Et je reviendrai ici avec une image nouvelle de leurs figures, et eux ils auront une nouvelle idée de moi, parce que nos souvenirs commencent à s’effacer. »

Il sortit de la mansarde, jeta la clef sous le paillasson et courut à la gare, d’où partait un train pour la Vendée.

Après trois quarts d’heure de route, il descendit à une petite station, seul voyageur qui eût affaire dans cette campagne profonde, où tout de suite il entra. Comme il la reconnaissait ! Les chemins en berceau tordaient leur voie herbeuse à travers les champs de guéret poudrés de blanc. Il y faisait sombre, tant il y avait de rainures aux souches inclinées. La glace des ornières craquait sous le pied, et c’était un bruit presque effrayant dans le silence total de dix heures du soir. Les cloches ne sonnaient plus. Aux carrefours, les arbres s’écartaient ; Jean Fauveau s’arrêtait, et il respirait à pleins poumons l’air de chez lui, l’air qui émeut de joie le sang qu’il a formé. Il regardait toutes choses avec une surprise de les retrouver. Il nommait par leur nom les prés, les pièces ensemencées ou prêtes pour la semence, et les toits à peine visibles que la neige confondait avec la pente des terres.

Oh ! le long voyage à chaque pas retardé ! Les étoiles s’étaient mises à fleurir comme une treille prodigieuse ; l’amas de leurs floraisons faisait des grappes, et les grappes se superposaient et se mêlaient, et c’était de l’or partout, dont il tombait des gouttes à travers l’azur. Pour qui donc ? Bien peu d’hommes en ce moment levaient les yeux. Mais qu’importent les hommes ? Il y avait non loin de là des étendues de mer immobiles qui reflétaient cent milliards d’étoiles, et des cailloux vernis par le torrent d’un fossé qui en reflétaient un seule, toute tremblante. Et sans doute les saints de Vendée, en l’honneur de la Noël, comme les aïeules l’ont raconté, passaient à cette heure même en bénissant la terre confiée à leur patronage. L’air était frémissant comme d’un battement d’ailes. On ne voyait aucune forme s’y mouvoir ; les cieux paraissaient vides ; mais une consolation descendait vers ceux qui regardaient en haut. Beaucoup d’enfants, couchés dans leurs berceaux, tournaient leurs yeux vers la fenêtre sans volets et souriaient obstinément. Beaucoup de mères, qui chantaient en vain pour les endormir, disaient : « Voyez, il a pourtant tout ce qu’il lui faut ! » Les saints passaient.

Jean Fauveau pensait : « Je n’aurais pas cru que ça fît tant de bien de revenir ! Comme il fait doux chez nous ! » Et il n’avançait guère, bien qu’il eût hâte de revoir la Musse-aux-Lièvres. Mais, vers les onze heures de nuit, quand il fut devant la porte du milieu, sous les trois ormeaux qui étaient pleins d’étoiles entre leurs branches, sur le tertre d’où les grandes haies sombres semblaient couler vers les vallons, il fut pris d’un tremblement de peur : « Le père ! Que va-t-il dire ? Il est là tout à côté. Il va sortir, tout à l’heure, avec son livre de prières sous le bras, et, pour la huitième fois, prendre tout seul avec Justine le chemin de la messe de minuit. Sans doute il en souffre encore, et il me renie tout bas. »

Le mugissement d’un bœuf s’éleva de l’étable voisine. Jean se détourna, et il entra par l’étable, où les bêtes étaient couchées, masses d’ombre chaudes, soufflantes, dont il voyait les yeux vaguement se diriger vers lui et le suivre. Elles ne se levaient pas. Elles n’avaient pas peur ; elles reconnaissaient, à la façon qu’il avait de marcher, que c’était un paysan des terres profondes de par là. Et il se sentait un peu chez lui, les voyant calmes comme autrefois et sans surprise. Il lui en vint du courage, et, comme l’étable communiquait avec la maison, il se trouva tout à coup à l’extrémité de la salle, dans le noir de la porte restée ouverte, son chapeau à la main. Le foyer flambait.

Un cri partit :

« Ah ! Jean ! »

La femme s’était dressée, prompte comme une mère. La première, elle avait entendu. Le premier, son regard infaillible avait deviné dans l’ombre l’enfant qu’elle attendait depuis huit ans. Elle était debout, une main sur le dossier de sa chaise, la poitrine haletante, le visage transfiguré de joie. Ses yeux, éclairés par la flamme, disaient : « Viens ! » Mais elle n’osait s’avancer ni parler, et, muette, elle interrogeait le père, de qui elle dépendait comme Jean, comme le valet renversé en arrière et stupide d’étonnement, comme les bœufs et toutes choses dans la métairie. Lui, n’avait pas fait d’autre mouvement que de lever les yeux vers le fond de la salle. Assis dans la cheminée même, tout contre le chambranle, les jambes pliées et rapprochées, les mains ramenées sur les genoux, il était en pleine lumière, et la lumière pénétrait ses yeux, qui étaient les mêmes, toujours calmes, sévères, sans une faiblesse. Aucune lassitude du corps n’avait diminué leur volonté. Le poil qui descendait le long des joues, en deux favoris courts, était tout blanc. L’âge et le malheur avaient taillé en pleine chair dans le masque amaigri. Mais la vigueur du ressentiment n’était pas tombée. L’émotion, s’il en avait eu, était restée en lui. Le regard ne disait qu’une chose : « Je me souviens, tu es Jean le chassé, Jean l’ingrat. Si tu ne viens pas demander ton pardon, que viens-tu faire ici ? »

Jean se taisait. Justine, un moment indécise, voyant qu’ils ne se parlaient point, comprit que ce n’était qu’une visite du frère, et qu’il fallait une permission pour entrer. Alors, étendant les deux mains vers le père, pour le supplier de ne pas s’opposer, d’avoir pitié d’elle au moins, elle alla jusqu’à la porte de l’étable, et dans ses bras elle enveloppa son frère Jean, mettant la mauvaise tête blonde sur son châle noir, qui lui donnait un air de veuve, et murmurant : « Te voilà ! Te voilà ! »

Elle se dégagea ensuite, tout doucement, le prit par la main, et l’amena, à travers la chambre, jusqu’auprès du foyer. Le père fixait toujours l’enfant qui s’approchait ; mais Jean à mesure avait baissé la tête, et il aurait pleuré, sans la honte que lui faisait le bouvier, qui regardait aussi.

« Mon père, dit-il, nous n’avons pas de travail demain, et je suis venu à la Musse, si vous voulez bien, pour passer la fête. »

Le vieux attendait-il autre chose ? Il ne répondit rien. Seulement, après un intervalle pendant lequel une cloche se mit à sonner au loin, il allongea le bras droit et désigna une chaise, de l’autre côté de la cheminée, près du garçon de ferme.

C’était la permission accordée. Mais il avait eu un geste si grand et si autoritaire, que les enfants se turent, oubliant leur âge. Peu à peu cependant Justine, assise à côté de Jean, osa lui parler par phrases courtes, à voix basse, cherchant à reconnaître, sous ses nouveaux habits, Jean d’autrefois. Elle se mit à lui dire des choses du pays :

« Ça n’a pas beaucoup changé ici. Tu vas retrouver toute la Musse, demain, quand il fera jour. Pourtant, je te préviens, le grand cormier a été cassé par l’orage, tu sais, le cormier qui donnait de si belles cormes molles ?

— Oui, disait Jean, je me rappelle, au coin de la pièce de la Lande, près de la barrière qui était si lourde.

— Oh ! elle est pourrie, celle-là, et remplacée. Il y a aussi la haie entre les deux Guittières, que le père a fait abattre. Maintenant le froment vient là comme chez lui, et l’avoine de même. Pour les étables, tu comprends, les bœufs ont souvent été vendus, achetés et vendus encore depuis le temps ; mais c’est toujours la même espèce, des vendéens qui ont de la corne, qui sont braves, tu verras.

— Je n’aurai pas le temps de voir, Justine.

— C’est vrai, tu n’auras pas le temps… La ville !… la ville !… »

Elle soupira, et ajouta :

« Tu trouveras dans le bourg une maison neuve qu’a bâtie le métayer du Hutreau, l’ancien, qui avait de la vigne blanche au bas de chez nous. »

Et ainsi, par phrases coupées de silence, le frère et la sœur, serrés l’un contre l’autre, isolés dans leur amour, comme s’ils formaient une île dans la salle, commençaient à revivre la vie commune dont l’un s’était exilé. Mais leurs mots chuchotés ne faisaient pas tant de bruit que le soufflet de l’air sous les portes, que le craquement des brindilles sèches dans le feu, que le tic-tac de l’horloge. Ils parlaient craintivement. Quand le père remuait ses souliers ferrés, on voyait bien, au contraire, que celui-là osait et commandait.

Le vieux métayer n’avait pas cessé d’éplucher, pour le souper de Noël, des châtaignes bouillies, qui formaient à côté de lui une motte violette et fumante au fond d’un plat de terre ; mais il n’en mangeait plus, comme il faisait de temps à autre avant l’arrivée du fils, et ses mains bosselées, maladroites aux menus ouvrages, ne s’arrêtaient pas de travailler. On l’eût dit indifférent à la présence de Jean Fauveau. Quelquefois seulement il dressait sa tête grise ; il tendait vers l’ouverture de la cheminée sa bonne oreille et les boucles de ses cheveux longs sur lesquelles était marqué le pli luisant du chapeau, et il écoutait le son des cloches qui venait de là-haut.

Il devait être onze heures et demie quand il se leva, traversa la chambre, et dit : « C’est l’heure. »

Jean Fauveau le trouva de si haute taille debout, qu’il en fut stupéfait comme d’une chose qu’il ne se rappelait pas. Il demeurait courbé vers le foyer, devant la flamme diminuée qui continuait de brûler les deux bouts du fagot jeté en travers des chenets.

Peut-être sentait-il derrière lui les yeux du métayer, qui, dans l’ombre, se vêtissait, et, pour la première fois, regardait son fils humilié et l’appelait de cette voix muette du cœur, qui se fait entendre pourtant et qui relie les âmes.

Jean souffrait, et il devinait une autre souffrance voisine de la sienne, dans le silence de la chambre de la Musse-aux-Lièvres. Le père prenait son chapeau, décrochait son bâton à poignée de cuir ; les bœufs, réveillés dans leur somnolence nocturne, frottaient leurs cornes aux planches des mangeoires. Il y eut plus loin un cri d’effarement de toute la volaille, canards, poulets et oies, des battements d’ailes, une bataille de deux cents bêtes logées à l’étroit et heurtant les cloisons de la cabane. Et, tout de suite après, Justine, qui était sortie, ouvrit la porte de la Musse en secouant son tablier.

« Eh bien ! dit-elle gaiement, j’en aurai cette année !

— Quoi donc ? demanda Jean.

— Des œufs ! Tu ne te souviens pas que, quand les poules et les canes sont bien nourries en cette nuit-ci, elles pondent l’année durant sans se lasser ? »

L’ouvrier sourit, car c’était l’unique et bien innocente superstition de Justine, il se le rappelait maintenant. Elle ne manquait pas autrefois, même quand elle n’allait pas à la messe de minuit, de se lever pour donner aux volailles le grain de Noël.

Une voix sonna, claire et forte celle-là, dans la chambre :

« Jean, fit le père, tu peux rester ou tu peux venir, selon ton choix. Le valet gardera la Musse. »

Il prit les devants, et Jean et sa sœur le suivirent l’un près de l’autre. On descendit la pente vers le village. La nuit s’était encore adoucie, mais elle vivait sourdement et partout. En ce moment, tous les chiens aboyaient aux passants invisibles. De chaque ferme des groupes partaient, silencieux, rangés en files à cause des ornières glacées qui diminuaient la largeur du chemin praticable. Le bruit des pas, amorti par la neige, montait droit et léger, comme les fumées des brûlots d’automne. On se rencontrait aux carrefours, et c’étaient des bonsoirs sans hâte de gens qui ne perdent pas leur songe pour si peu. Les femmes se rapprochaient en arrière. Les hommes longeaient, comme à la charrue, chacun sa route d’herbe. En tête le métayer marchait. Sous son chapeau, on voyait les boucles débordantes de ses cheveux gris, que la lune pâlissait, et qui remuaient à chacune de ses enjambées, comme les cendres mortes du foyer de la Musse.