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Chapitre 6 Bonne Perrette

Elle était rude, bonne Perrette, et maigre et sèche comme un clou. Elle portait la coiffe à deux ailes tuyautées des paysannes de la Loire. Cela ne rendait pas plus joli son visage anguleux, son nez pointu, ses lèvres qu’ombrageait une assez belle moustache. Mais qu’importait ? Bonne Perrette n’avait jamais été coquette que pour nous. Nous ne la trouvions pas laide, parce qu’elle nous aimait. Nous la trouvions seulement vieille, et nous supposions même qu’elle l’avait toujours été, car bonne Perrette ne changeait pas. Si loin que remontent mes souvenirs, je la revois au même âge, ou du moins avec les mêmes cheveux gris, les mêmes yeux noirs, un peu ridés aux angles, qui ne pensaient qu’à nous et qui ne pouvaient, je crois, penser à autre chose.

Elle nous avait tous élevés. En récompense nous la tutoyions. Personne n’a mieux su ranger une armoire, plier un vêtement d’enfant sur une chaise, ou surveiller une partie de loup caché. Sa propreté était minutieuse. Une tache lui faisait horreur, bien plus qu’à nous, hélas ! Et j’entends encore les soupirs qu’elle poussait lorsque, ayant glissé sur l’herbe, dans le grand élan du jeu, nous revenions avec des genouillères vertes sur un pantalon gris.

« Ma petite Perrette, lui disions-nous, ne le dis pas, tu nous ferais gronder ! »

Et, tard dans la nuit, pendant que nous dormions, Perrette étudiait les effets du bois de Panama, inventait des lotions, frottait, étendait devant un feu discret, surveillé comme nous, nos culottes compromises. Si nous étions malades, elle veillait jusqu’à l’aube, sans prendre une heure de sommeil, attentive à ramener sur nos bras les couvertures, écoutant le bruit de nos respirations, triste de nous voir souffrir. Comme je me la rappelle, l’expression tendre et inquiète de ce regard, lorsque, dans les jours de fièvre, je m’éveillais pour demander :

« Perrette, as-tu à boire ? J’ai soif. »

Elle se levait de sa chaise, la vieille bonne, et elle allait chercher une tisane tiède, où elle avait mis des fleurs des quatre saisons. Nous buvions du même coup le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. Elle y croyait, et quelque chose qui ressemblait à un sourire de joie illuminait sa figure, quand, ressaisis par le sommeil, les paupières à demi closes, la tête sur l’oreiller, nous lui disions :

« C’était bien bon. Je dors déjà. »

La tendresse de Perrette l’avait conduite au despotisme. De très bonne foi, elle n’admettait pas qu’une autre eût des droits sur nous, ni qu’on sût mieux qu’elle ce qui convenait à chacun de nous. On la laissait faire. De temps en temps cela devenait inconciliable avec le principe d’autorité. Ma mère disait :

« Perrette, vous mettrez aux enfants leurs vêtements bleus.

— Non, madame, bien sûr que je ne les mettrai pas. Ils sont trop chauds, mes enfants enrhumeraient.

— Vous entendez bien, Perrette, vous les mettrez !

— Non, madame, j’aime mieux m’en aller.

— Allez-vous-en ! »

Perrette faisait sa malle. Oh ! pas difficile à faire, la pauvre malle longue à poils de chèvre ! Et puis, au moment de nous quitter, au dernier regard jeté de notre côté, elle fondait en larmes, et restait. Ma mère lui pardonnait, et nous sortions avec l’habit bleu.

Comment ces chères créatures qui nous élevaient, – je ne sais pas s’il en reste encore, – en arrivaient-elles à aimer de la sorte des enfants qui n’étaient point à elles ? Où prenaient-elles cette passion maternelle et ce complet oubli d’elles-mêmes, sachant qu’un jour elles quitteraient la maison, et qu’elles n’auraient point le droit, comme les mères, de suivre dans la vie ceux qu’elles avaient bercés ? Peut-être y songeait-elle, bonne Perrette, lorsque le soir, joignant nos mains, elle nous faisait dire, sans y manquer jamais : « Sainte Perrette, priez pour nous. »

Elle se maria. Un jour, nous étions déjà grands, cette nouvelle me surprit : « Perrette se marie ! » Il n’était pas beau non plus, son mari. Je le vis quand je conduisis Perrette à l’église : un grand vieux qui ressemblait aux bonzes de Chine peints sur les paravents, et qui ont de tous petits yeux, des pommettes saillantes et un filet de barbe blanche étroit et long comme une natte. Je crois qu’il l’épousait pour des raisons d’argent, et que Perrette acceptait pour une raison de chagrin, parce que nous lui échappions. Ils s’en allèrent habiter à la campagne, dans une maison basse, au toit couvert de joubarbe, qui ouvrait sur un enclos de maraîcher. C’était aux portes de la ville. Le bonhomme n’était point là propriétaire. Mais il se louait, quand les rhumatismes le permettaient, dans la belle saison, pour bêcher ou sarcler. Sa femme, plus vaillante que lui, apprit à monter les bouquets, dont on faisait un grand commerce dans le pays. On ne les vit plus jamais en ville. D’ailleurs, lors même que Perrette y fût venue, elle ne m’y eût pas rencontré. J’achevais mes études au collège, et peu après je partais pour Paris.

Elle n’oubliait pas cependant. Elle savait qu’élève ou étudiant, j’avais des vacances de Pâques. Et chaque année, le lundi de Pâques, de grand matin, quelqu’un passait à la maison et y laissait un gros bouquet. Dès la première fois, je ne m’y trompai pas. Je reconnaissais les fleurs préférées de bonne Perrette, le basilic dont le parfum lui semblait exquis, les œillets bichons, les renoncules, les narcisses blancs, et les brins de réséda encore verts, qu’elle avait dû choisir entre mille, aux endroits les plus chauds du jardin, et qu’elle supposait fleuris pour une étoile pâle ouverte au bas de la tige. S’il y avait trois boutons de rose à ses rosiers grimpants, elle les cueillait tous trois, et me les apportait. Moi, j’allais la remercier.

Cette visite annuelle, Perrette l’attendait. Elle s’en réjouissait. Elle devait l’annoncer aux voisines. Chose étrange ! Lorsque j’étais là, elle n’avait l’air heureuse qu’un très petit moment, celui où elle m’apercevait, où « son » enfant d’autrefois s’approchait d’elle. Après, elle était inquiète de tout, de l’ordre de sa maison, qu’elle trouvait compromis par une feuille de glycine entrée dans un coup de vent ; inquiète de l’humidité du carreau, qu’elle avait trop longuement lavé pour qu’il pût sécher en huit jours, de la blancheur de la nappe qu’elle étendait sur une table de vieux noyer, de l’excellence de la bouillie au mil qu’elle avait faite suivant les traditions anciennes, et de l’heure, et du chaud, et du froid. Le temps se passait, pour elle, à me dire :

« Ce n’est pas bien bon, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas bien chez moi ? C’est pauvre ! »

Est-ce qu’on va chez sa vieille bonne pour s’apercevoir de pareilles misères ? J’aurais voulu lui répéter à chaque fois :

« Causons du passé, laisse là ta nappe, ton mil, tes fleurs, tes voisins, et raconte-moi des choses de mon enfance ; dis-moi les jours où j’étais trop petit pour voir, ceux où ma mère était toute jeune, et où, toi, tu n’étais pas encore vieille. Ô Perrette, souviens-toi ! »

Mais non, elle semblait ne se souvenir du passé que pour offrir encore son dévouement inutile. Même en longeant avec elle l’allée bombée, sablée de jaune, que bordaient les ceps de vigne en cordons et les œillets préférés, elle se préoccupait des nuages qui montaient, ou des herbes folles qui déparaient, croyait-elle, la beauté des semis de marguerites. Évidemment, j’étais resté, pour bonne Perrette, l’enfant dont on prend soin et avec lequel on ne cause pas.

Un jour, un mardi de Pâques, comme j’arrivais de Paris, je demandai :

« Le bouquet est-il dans ma chambre ?

— Non, monsieur.

— On n’a pas apporté un bouquet pour moi, hier lundi ?

— Non, monsieur.

— Alors c’est que Perrette est malade. »

Je courus chez elle. Je la trouvai au lit, avec une grosse fièvre, et l’air si triste, que je m’en affligeai comme d’un présage.

« C’est bien en désordre chez moi, me dit-elle à voix basse. Ne faites pas attention. Je ne peux plus m’occuper du ménage. Depuis huit jours, c’est mon mari… »

Elle s’interrompit, et, essayant de sourire :

« Monsieur René, vous venez chercher votre bouquet ? Il est cueilli…

— Comment ! Perrette, malade comme tu l’es !

— Je ne suis pas sortie, vous comprenez, cela allait trop mal ; mais je me suis fait apporter les fleurs, et j’attendais une occasion… Il est là, sous la chaise. »

Sous la chaise, en effet, le pied des tiges baignant dans l’eau, toute une gerbe d’anémones et d’œillets avaient l’air de regarder autour d’eux, un peu effarés et dépaysés dans l’ombre de cette chambre.

« Je les emporterai, dis-je à Perrette. C’est moi qui suis l’occasion. Tu vois, j’avais deviné que tu ne pouvais pas venir. »

Elle parlait encore moins que de coutume. Mais elle me fixait presque constamment, de ses yeux où la même unique pensée, habitant là depuis plus de vingt ans, se faisait plus expressive encore : « Je vous aime, je vous ai élevé. Vous êtes mon enfant aussi. »

Et cela la consolait.

Cependant je vis bien qu’une autre idée grandissait chez elle, et cette idée bientôt l’absorba. Elle devint tout angoissée, plus rouge encore autour des yeux, plus pâle autour des lèvres. Comme je cherchais à la distraire, en lui rappelant ses vieilles histoires :

« Écoutez, monsieur René, dit-elle avec une expression grave et une sorte d’autorité, j’ai une demande à vous faire. Promettez-moi…

— Tout ce que tu voudras, Perrette.

— J’ai emporté de chez vous plusieurs choses que je ne voudrais pas laisser ici après moi, si un malheur m’arrivait ; vous comprenez. Je les ai emportées avec la permission de madame, j’y tiens beaucoup. Prenez-les avec le bouquet, et gardez-les. Si je me remets, j’irai les chercher…

— Mais tu te remettras, Perrette !

— On ne sait jamais… Tenez, dans l’armoire… »

Quelles étaient ces choses auxquelles elle tenait tant ? Je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu chez elle rien de précieux. J’ouvris les deux battants de l’armoire, un meuble de cerisier à macarons tournés, qui luisait au fond de la chambre. Il y avait du linge blanc, une petite cafetière à pois bleus, un paquet de verveine, des ciseaux…

« Je ne trouve pas », lui dis-je.

Elle fit un effort pour se retourner, et reprit :

« Derrière le linge, dans le panier d’osier. La clef, sous les draps fins, près d’une pomme douce. »

Je pris le panier, je pris la clef près d’une grosse rainette, aussi ridée que bonne Perrette, et qui se conservait là, intacte sous sa peau flétrie, depuis le dernier automne. Puis je m’assis au fond de la chambre, et j’ouvris le coffre appuyé sur mes genoux.

Quoique Perrette fût bien malade, j’eus d’abord envie de rire. Quel beau trésor, en vérité ! Sur la doublure de coton bleu qui tapissait l’intérieur du panier, reposaient trois objets : une photographie de quatre petits enfants groupés, un col de fourrure étroit, en poil de lapin blanc, avec des boutons de soie bleue, et un mouton de carton qui avait une patte de moins.

« Vous avez trouvé ? » demanda la pauvre voix faible près de la fenêtre.

Et mon sourire tomba. Et je compris qu’elle avait renfermé là, dans ces objets de si mince valeur, l’inestimable tendresse d’un souvenir ; que ce mouton lamentable représentait pour elle un témoin des jours passés, et que ce col de fourrure, porté jadis par un de « ses » enfants, prenait un air de relique aux yeux de la vieille bonne.

Je me levai, je plaçai le coffret sur le lit de Perrette. Elle se souleva un peu, prit la petite fourrure, et dit, très émue :

« Vous la portiez, monsieur René, quand vous aviez deux ans. »

Elle regarda le mouton brisé, et ajouta :

« Vous me l’aviez donné, après l’avoir cassé. Je l’ai toujours eu. »

Elle approcha de ses lèvres la photographie jaunie, et la baisa.

« J’ai du mal à les quitter, ajouta-t-elle. Mais il le faut. »

Elle se recueillit un instant, sécha ses yeux, et, pour la première fois de sa vie, j’aperçus une flamme dans son regard. Sa physionomie se transfigura, s’embellit de tout l’amour silencieux qui débordait, enfin, et pendant que je demeurais debout, ému, saisi d’une sorte de respect pour ma vieille bonne mourante :

« Monsieur René, me dit-elle à haute voix, je n’ai jamais été heureuse que chez vous. Monsieur René, les pauvres femmes comme moi ont tort de se marier, parce que leur bonheur était dans leurs enfants… »

Elle s’arrêta, et reprit, en levant la main, sa main toute blanche, qui s’était fatiguée pour nous :

« Même après la vie, je ne vous oublierai pas. »

· · ·

· · ·

Je m’en allai, tenant sous le bras le petit mouton à trois pattes à demi caché par mon bouquet. Un bout de col de lapin blanc sortait de ma poche. Et les bonnes gens du chemin pouvaient rire. Moi, je pleurais.

Ce fut le dernier bouquet de « bonne Perrette ».

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