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Chapitre 5 Deux anciens

Ah ! les bons, les braves, les excellentes gens ! Je puis dire que je les ai eus pour amis. Ils étaient vieux quand j’étais jeune, mais vieux raisonnablement, vieux pour moi seul, et droits comme des chênes, à peine grisonnants, vifs au travail, gais en tout temps. Ils s’appelaient Joseph et Jean Hutreau ; ils étaient frères, et charpentiers de leur état. Vous entendez bien que c’étaient des charpentiers de village, et qu’ils faisaient autant de menuiserie que de charpente, de la serrurerie à l’occasion, du jardinage quand le métier chômait, un peu de braconnage quand il allait et qu’il les emmenait au loin, dans les coupes de bois ou les fermes écartées.

Joseph, l’aîné, avait des cheveux frisés, les yeux bleus, une tête régulière et fine et un corps d’athlète. Il portait sans fléchir un tronc d’arbre équarri sur l’épaule, coupait d’un seul coup de serpe un baliveau de châtaignier, soulevait une charrette dont la roue s’était rompue comme il aurait fait d’une botte de radis ; et quand, pour se reposer, au temps de la fenaison, il se louait pour faucher, on eût dit, tant il emportait d’herbe à la pointe de sa fourche, qu’une meule de foin nouveau se promenait sur les prés. Jean n’avait ni la haute taille ni la noblesse de traits de son frère ; mais il fallait voir ses petits yeux clignotants, couleur de mousse, suivre un train de lièvre dans la rosée du matin, et son adresse, qui lui tenait lieu de vigueur, pour retourner un madrier, et la manière agile dont il montait aux arbres, tenant autour du bras une corde enroulée, qu’il assujettissait à quelque maîtresse branche pour que l’orme, le peuplier ou le frêne, à demi déraciné, tombât du bon côté. Lorsque les deux frères taillaient à la grande scie des planches ou des solives, c’était toujours Jean qui tendait, sur la surface blanche et laiteuse encore de la poutre, la ficelle imbibée d’encre, la pinçait, la tirait, comme la corde d’un arc, et, la lâchant après avoir visé, marquait les lignes égales où devait mordre la scie. Personne ne construisait mieux que lui les cages pour prendre les merles dans les fossés, les trébuchets qu’on suspend aux buissons, les appeaux qui trompent les perdrix, les cailles, les vanneaux qui passent la nuit au bord des mares ; et si nous entendions, aux heures appesanties des jours chauds, trois petites ritournelles bien connues des chasseurs monter du fond de la campagne dans le grand recueillement de midi : « Ket ké det ! Ket ké det ! Ket ké det ! » Nous pensions que nos amis les Hutreau employaient le temps de la mérienne à guetter un perdreau rouge.

Ils étaient de vaillante race. Le père, dans les jours mauvais de la Révolution, avait décroché sa mince canardière qui lui servait contre les loups, et fait le coup de feu avec ses camarades les Chouans du haut Anjou. Puis il s’était réconcilié après le concordat avec Napoléon, et je ne sais comment, par goût ou par force, avait guerroyé en Espagne et en Allemagne. Sa bravoure était légendaire dans les bandes royalistes. Un maréchal de l’empire le remarqua aussi, et dit à Thomas Hutreau, le soir d’une bataille :

« Veux-tu les galons de caporal, mon garçon ?

— Fais-t’en des jarretières, avait répondu l’autre ; je veux rester soldat. »

Et il était rentré au foyer, avec trois blessures pour toute retraite.

Les fils n’avaient pas eu occasion de se battre ; mais ils appartenaient bien à cette race de paysans, digne et courageuse, qui donnait des héros autant qu’on en voulait dans les jours de danger. Je me souviens qu’un matin, Joseph, en abattant une souche sur un talus de nos champs, se coupa le doigt profondément. Le sang jaillit sur les ronces. Je me trouvais là, et je me sentis pâlir ; je voulus courir pour chercher du secours, de la charpie, des bandes. Mais lui, tranquillement, secoua sa main, l’enveloppa dans des feuilles d’orties, et me dit, avec son sourire clair et son parler à lui, emprunté au métier :

« Pas la peine, monsieur René ; ce n’est que l’aubier qui a éclaté ! »

Par malheur, ni Joseph ni Jean n’avaient d’enfants. Ils n’avaient qu’un neveu, qui faisait son tour de France et se proposait de leur succéder quand il aurait gagné de l’âge. Les deux frères, n’ayant aucun espoir de postérité, reportaient l’un sur l’autre cette tendresse que Dieu nous met au cœur, et qui tantôt se divise, et tantôt n’a qu’une route et va au même objet. Ils s’aimaient sans se le dire, mais qu’a-t-on besoin des mots ? Le bonheur était de se retrouver, des l’aube, au seuil des deux maisons jumelles du bourg, de se saluer d’un bonjour presque dur, de poser ensemble les outils dans la charrette à bras, de s’en aller de compagnie, causant un peu ou ne causant pas, vers les métairies où se trouvait le chantier ; c’était de travailler jusqu’à midi côte à côte, autour du même arbre qu’on abattait, à la même charpente qui montait, coupant l’air bleu ; de recommencer après le dîner ; de revenir le soir, traînant à tour de rôle la charrette maintenant pleine de copeaux et de racines, que les propriétaires abandonnaient aux charpentiers, selon l’usage, et qui s’amoncelaient dans un angle de la cour commune aux deux ménages. Le dimanche, après la messe, Jean Hutreau prenait sa ligne, et, le long de la rivière, se glissant à pas de loup, pêchait à la mouche les gardons de surface et les ombres-chevaliers qui dorment entre les nénuphars, dans le sens du soleil, les nageoires transparentes de lumière et ondulant à peine d’un mouvement de sommeil. Son frère le suivait par amitié, un panier au bras, bien qu’il détestât la pêche. Et, vers cinq heures, Jean lui rendait ce bon office en jouant une partie de boules sous le hangar d’un cabaretier, malgré son aversion naturelle pour les jeux où l’on perd de l’argent.

Ils vieillissaient sans avoir jamais souffert l’un par l’autre, de sorte qu’ils s’aimaient mieux qu’ils n’aimaient la vie : car celle-ci n’est jamais exempte de misères : c’était pour eux, comme je l’ai dit, le manque d’enfants, quelque chômage et la fatigue de quarante ans de travail, qui commençait à leur peser. Le moment vint où il fallut songer à établir le neveu, dont le tour de France allait s’achever. Dans un mois il reviendrait au pays, et il était bon qu’il y trouvât une maison blanche et une femme qui eût un peu de bien et beaucoup d’ordre ; car on le disait ouvrier habile, mais trop porté à la dépense, d’humeur légère et peu semblable à celle des deux anciens, Joseph et Jean, ses seuls parents.

Telle fut, du moins, la conclusion d’un long conseil que tinrent les deux frères, un soir d’automne, devant le foyer de l’aîné, où brûlait un feu de copeaux blancs. Le lendemain ils se mirent en route, endimanchés, vers la forêt située à quatre lieues de là. Un peu de tristesse leur serrait le cœur, car ils voyaient l’un comme l’autre que l’établissement du neveu, c’était aussi la retraite des oncles. Fini bientôt le dur métier qu’on regrette tout de même ; finies les courses matinales ; finis les bonjours aux métayers par-dessus les haies, et la joie du travail terminé, quand on plante le bouquet de laurier au faîte des charpentes, et les dîners de moisson parmi les rudes tâcherons, tous voisins, tous alliés, qui rient près de l’airée mieux qu’aux repas de noces ! Cependant leur amitié, comme toujours, les soutint, et lorsqu’ils entrèrent dans la forêt, la vue des arbres au milieu desquels ils avaient vécu leur rappela des souvenirs. Les basses branches des hêtres, fendues en éventail, inclinées vers la terre, poudraient d’ombre et de lumière les mousses gonflées d’eau. La couleur fraîche du printemps se retirait de toutes les pointes et descendait, comme pour s’y conserver, dans les herbes flétries qui commençaient à revivre.

« Joli bois que le hêtre, disait Joseph, mais difficile à couper droit. Tu devrais bien donner ton secret, Jean, au neveu qui ne l’aura pas appris à tant courir la France ?

— Tiens ! Un cerisier, répondait l’autre. Te souviens-tu de l’armoire que tu as faite pour la filleule de la Sorinière ? Ah ! le beau morceau ! Des portes épaisses de trois pouces et des soleils dessus, des étoiles, des veines partout comme une flambée ! Sais-tu que tu aurais été un fin menuisier, Joseph, si tu l’avais voulu ? Pour le neveu, on ne peut pas deviner s’il aura du goût pour le bois : c’est trop jeune.

— Nous étions jeunes tous deux pourtant, quand nous avons commencé. Faudra voir s’il sait, comme toi, débiter dix douzaines de planches dans un billot de peuplier.

— Le pauvre gars ! Je crois surtout, mon Joseph, qu’il n’aura pas tout de suite ton coup de hache. En as-tu jeté à bas des chênes, des ormeaux, des hêtres, des aulnes ! De quoi, en les repiquant debout, faire une forêt comme celle-là !

— Par ici ! dit l’aîné en prenant à gauche une charroyère défoncée. La coupe où travaille le vieux Soret doit se trouver sur la côte, après la jeune taille. »

À trois cents mètres, en effet, s’étendait un carré de haute futaie, où les arbres étaient clairsemés, tandis que le brun profond des feuilles s’alignait en houles sur trois de ses côtés, et descendait, les pentes, et remontait les coteaux. Les deux hommes levèrent les yeux, comme s’ils cherchaient un vieux nid de ramiers, et tout au fond de la coupe, tout en haut d’un chêne émondé qui n’avait plus qu’une branche et un panache d’or, aperçurent le bûcheron Soret. Il était assis, à soixante pieds en l’air, sur une planchette retenue le long du tronc par une boucle de corde, les jambes enfourchant l’arbre, le corps penché pour couper le dernier rameau du chêne mutilé. Autour de lui, sur le sol, la futaie abattue gisait en morceaux, longs fûts couverts d’écorce et droits comme des mâts, fagots amoncelés, débris noirs de racines auxquels tenaient encore des lacis de pervenches vertes.

« Je vais lui parler, dit Joseph. Ohé ! Guillaume ! »

Une tête blanche et maigre, un menton à barbiche longue, deux yeux de chat sauvage, se penchèrent vers le bas du chêne, à droite, où se trouvait Joseph, puis à gauche, où se trouvait Jean.

« Je viens pour te parler, Guillaume Soret », reprit le charpentier.

Une voix répondit de là-haut, traînante :

« Tu peux dire : n’y a pas de voisins !

— Guillaume Soret, c’est notre neveu qui va rentrer de son tour de France. Moi, je lui bâtirai une maison neuve ; Jean, mon frère, la meublerait en joli noyer ; mais on ne se met pas en ménage sans femme, et, si tu voulais donner ta fille, ça ferait l’affaire.

— J’en ai deusse, tu as l’air de l’oublier, Joseph Hutreau ; deusse qui sont grandes, sans compter la petite. Pour laquelle viens-tu ?

— Je pense qu’elles seraient toutes de son goût, répondit poliment le charpentier ; mais nous sommes venus pour l’aînée, parce qu’elle se nomme Julie, comme ma défunte mère. »

À la pointe du chêne, la planche se balança deux ou trois fois. Soret avait levé sa hachette, et, pour prendre le temps de la réflexion, coupait la branche. Des copeaux blancs tourbillonnèrent et tombèrent au pied de l’arbre ; quelque chose éclata comme un coup de pistolet, et un buisson de feuilles, avec sa membrure lourde et faite pour durer, s’écrasa sur le sol. Le bonhomme essuya sa lame en la frottant contre l’écorce, pencha de nouveau la tête, et cria :

« Je ne dis pas oui, je ne dis pas non. Faut que je finisse mon arbre ; je n’ai pas l’idée à des mariages. Revenez dimanche. »

Ils s’en allèrent tout de même satisfaits, Joseph et Jean, les deux vieux frères. Ils connaissaient l’humeur bizarre de ce bûcheron, et, après en avoir longuement disserté, furent d’accord que la réponse était favorable au-delà même des prévisions. Les futaies, les taillis, crépitaient de chaleur sous l’ardente rayée de cette fin de jour ; le bruit du bois qui se fend et des brins desséchés, tombant à travers les étages des frondaisons, courait en cercle autour des voyageurs ; ils entendaient ces mille coups de la mort qui faisait son choix dans le monde de la forêt. Jean se sentait très las. C’était le plus faible des deux frères, et le plus jeune. Il dit bientôt, comme ils approchaient de la hêtrée qui formait lisière :

« Je ne sais ce que j’ai, Joseph ; c’est pourtant un beau jour et une bonne nouvelle, mais je suis comme un homme qui aurait trop bu.

— Appuie-toi sur mon bras », répondit Joseph.

Une lieue plus loin, Jean se mit à dire :

« À présent, il me semble que je suis comme une de nos souches quand nous avons pioché au pied ; je cherche ma place pour tomber, et je tomberais si tu ne me tenais pas.

— Je vais le porter sur mon dos », répondit l’aîné.

Il prit dans ses fortes mains les jambes de son frère, et le mit à cheval sur son dos. Jean lui passa les bras autour du cou, et ils allèrent ainsi pendant une demi-lieue, par les chemins verts qui commençaient à s’embrumer. Puis, voyant qu’il se fatiguait et que Jean souffrait de plus en plus, Joseph s’arrêta :

« Attends-moi là, bien étendu le long du fossé, mon frère Jean ; nous irons plus vite tout à l’heure. Attends-moi là ! »

Par la traverse, il courut au village, qui n’était distant que d’une lieue à peine, et, il revint avec la petite charrette, leur compagne de travail. Difficilement, Jean y monta. Sa voix était toute changée, et un engourdissement, qui s’aggravait, de moment en moment, rendait presque inertes ses membres. Les roues cependant, se mirent à tourner, avec leur gémissement régulier à chaque tour. Et quand il se vit, ainsi traîné dans la nuit, sous les premières étoiles, à cette heure même où d’habitude il revenait des métairies, Jean trouva la force de dire encore, tout tendrement :

« Ah ! mon Joseph, comme tu t’es donné de la peine pour moi ! Je suis plus lourd, pas vrai, que des copeaux de bois dur ? »

Le pauvre homme était bien malade. Il vécut encore deux jours, et s’en alla en paradis, où vont les cœurs tout simples et tout droits comme lui.

Joseph resta seul. Ni la construction de la maison blanche, ni le mariage de son neveu ne le consolèrent, ni même de reprendre le travail et de présenter le jeune homme dans les fermes. Il regardait celui-ci tourner et retourner les madriers, les entailler, les ajuster, et il ne pouvait nier l’adresse du nouveau maître charpentier ; mais il pensait en lui-même : « Ça n’est plus la manière de Jean. »

Il essaya de se remettre à abattre des arbres, mais il reconnut que sa bonne hache ne coupait plus. Peut-être ses forces avaient-elles baissé. Il voulut faire ce que faisait Jean, et marquer les lignes pour la scie sur les billots équarris, et il s’aperçut que ses yeux toujours mouillés mesuraient mal les intervalles, et que la ficelle pleine d’encre tremblait au bout de ses doigts.

Alors il laissa tous ses outils au neveu, moins la charrette, qu’il remisa sous un appentis. Il devint casanier. Je ne le vis plus que dans son jardin, où il cultivait des légumes et quelques fleurs d’ancienne date, dont les graines avaient bien eu trente générations d’ancêtres au même endroit. Sa belle figure droite s’était un peu amincie. Le sourire tranquille de ses yeux bleus ne l’avait pas quitté. Quand je lui disais : « Bonjour, Joseph ! » il tendait sa main par-dessus la haie. Si j’ajoutais : « Comment, allez-vous ? Il semble que vous ne vieillissez pas ! » Il répondait :

« Je me sens vieux depuis que l’autre n’est plus là. »

Et il souriait encore pour dire :

« J’irai bientôt retrouver mon Jean. »

Un an plus tard, il l’avait retrouvé. La vigne folle du jardin poussa des rames sur les poiriers, et prit l’aspect d’un petit hallier. Les mauvaises herbes emplirent les carrés. Depuis longtemps déjà je n’entendais plus « ket ké det ! » dans les bas-fonds qui bordent la rivière, et les poissons de surface, entre les nénuphars, sautaient après des mouches que ne tenait aucun fil.

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