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Chapitre 2 La légende

Noël Torrec ou Chantepie, comme on l’avait surnommé à cause de son gai caractère, était le fils d’un ami d’enfance de Toussaint. Il demeurait d’ordinaire près de la vieille mère de ce dernier, au petit fief de Gourlâ, de l’autre côté des marais. Bien que la distance de Gourlâ au château de Malestroit fût considérable, Noël montait souvent un bidet pour aller porter des macres, produit de sa pêche, ou mieux de sa moisson, à la dame de Malestroit, si belle et si bonne pour ses vassaux. En ces occasions, il passait la journée avec Toussaint, s’étonnait parfois en mesurant l’intelligence précoce et l’enfantine intrépidité de son élève.

Noël quittait le château vers la brune, il retrouvait son chaland attaché aux saules de la rive, et traversait le marais par la nuit la plus noire, comme il l’eût fait en plein jour. Le marais était son domaine ; il eût indiqué, les yeux fermés, la place exacte de chaque bas-fond et de chaque tournant. Lui seul, peut-être, aurait pu dire, à une brasse près, la distance à laquelle on pouvait s’approcher impunément de ce terrible gouffre de Trémeulé, au-dessus duquel planait ce spectre gigantesque que les paysans nommaient la Femme blanche.

Toussaint, tout en galopant sur la route de Redon, avait laissé son esprit à Malestroit. Il pensait douloureusement aux périls qui menaçaient Noël, demeuré à la merci de Plélan, pour qui le meurtre était un passe-temps et un plaisir. Marguerite elle-même, préoccupée qu’elle était par son malheur, songeait parfois à l’intrépide enfant qui s’était dévoué pour la sauver.

— Nous pouvons ralentir notre course, madame, dit enfin Toussaint ; Noël Torrec est entre nous et les huguenots. Il les empêchera de nous suivre.

— Pauvre jeune homme ! murmura Marguerite. Les gens de Rohan sont impitoyables… s’ils allaient le tuer !

Toussaint se sentit frémir.

— Ils sont impitoyables en effet, murmura-t-il d’une voix sourde… Madame, il faut nous recueillir et prier du fond du coeur, car Dieu seul peut sauver à présent ce généreux enfant.

Toussaint se découvrit et commença une oraison à voix basse. La dame de Malestroit l’imita. Puis tous deux poursuivirent leur route en silence, au milieu d’une nuit sans lune, et guidés seulement par la parfaite connaissance que Toussaint avait du pays.

— Monseigneur, dit cependant Chantepie à Guy de Plélan, lorsque les derniers hommes d’armes eurent passé la trappe du souterrain de Malestroit, la recherche peut être longue. Vous plairait-il, pour charmer l’ennui de l’attente, vider quelques flacons ?

Guy frappa sur le broc qui était à côté de lui sur la table.

— Fi ! reprit Noël Torrec en souriant avec mépris. Ceci est vin de vassal. Je connais une cachette où Guilbert de Malestroit, père de messire Amaury, mettait son vin de Gascogne. Je puis vous fournir à l’instant un flacon centenaire, monseigneur.

— Gautier, dit Plélan à l’une des sentinelles, prends cet honnête garçon par le bras, et mène-le chercher le flacon qu’il m’annonce. Va, Chantepie, mon ami, je boirai volontiers de ce bon vin à ta santé.

Noël tendit en souriant sa main à la sentinelle. Bien que Plélan l’observât attentivement, il ne put découvrir aucun signe d’humeur ou de désappointement sur son gai visage.

— Cet enfant est sincère, se dit Plélan en le suivant du regard. Il m’a donné la vraie piste de madame Marguerite, et je vais enfin tenir cette fière châtelaine en ma puissance… Ah ! Malestroit, Malestroit ! toi qui m’as humilié, vaincu, déshonoré, que me donneras-tu pour que je te rende ta femme et ton héritier ?

Chantepie rentra en ce moment avec la sentinelle, qui portait un panier de flacons poudreux et humides. L’oeil de Plélan s’anima à cette vue.

— Garçon, dit-il, tu es fait pour servir un gentilhomme. Veux-tu être mon page ?

Noël s’inclina respectueusement.

— Votre page et votre échanson, monseigneur, répondit-il en versant à Plélan une ample rasade.

Plélan but ; Chantepie versa de nouveau et Plélan but encore. Quand le premier flacon fut vide, Plélan tira son couteau et brisa le goulot de la seconde bouteille.

— Oh ! oh ! dit-il d’une voix déjà rendue rauque par un commencement d’ivresse, ce coquin de papiste, Guibert de Malestroit, se connaissait en vins, sur ma parole ! Verse, Ganymède, à moi d’abord, puis à ces braves, tant qu’ils voudront… puis à toi, mon fils… puis au diable, s’il en veut ! À propos de diable, n’ai-je point vu remuer le portrait de cette sorcière maudite ?

Il montrait Ermengarde, dont le sévère et mélancolique visage semblait, en effet, s’animer aux vacillants reflets des lampes.

— Silence, par pitié pour vous-même ! murmura Noël Torrec, en affectant une subite épouvante.

— Pourquoi silence ? demanda rudement le huguenot.

— N’avez-vous donc jamais entendu parler de la Femme blanche des marais, monseigneur ? demanda Noël à son tour, au lieu de répondre.

— Si fait ; mais que m’importe cela ?

— Ermengarde a trouvé moyen jusqu’ici de protéger sa race, dit l’enfant d’une voix grave, et bien des ossements couvrent le sable au fond du tournant de Trémeulé.

Guy de Plélan éclata de rire.

— Mort de ma chair ! s’écria-t-il, je permets à la sorcière de joindre mes ossements à ceux dont tu parles, quand il me viendra fantaisie d’engager avec elle un combat naval. Jusque-là, buvons ! Or, ça, Chantepie, mon joyeux page, je veux parier que tu sais quelque ballade ?

— Je n’en sais qu’une, monseigneur.

— Laquelle ?

— Une vieille légende que m’enseigna un serviteur de messire Amaury.

— Que dit-elle, ta légende ?

— L’histoire de la Femme blanche des marais.

— Toujours la Femme blanche ? n’importe ! il me plaît de savoir quelle grimace fera madame Ermengarde en écoutant le récit de ses faits et gestes. Remplis les coupes, et dis-nous ta ballade.

— Que votre volonté soit faite, monseigneur.

Chantepie versa rasade au capitaine et à ses deux hommes d’armes. Ensuite, sur l’ordre de Plélan, qui craignait toujours une évasion, il se plaça au milieu d’eux, et se prit à réciter, d’une voix lente et monotone, une prose cadencée et sans rimes, où quelque poète rustique avait consigné l’histoire de madame Ermengarde de Malestroit.

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