‹ Contes de BretagneChapitre 12 sur 17 · Légende de la Femme blanche

Légende de la Femme blanche

« Les gens de Malestroit feront dire des messes, ils prieront à l’église paroissiale tendue de noir, car madame Ermengarde est morte, morte au tournant de Trémeulé.

« Hervé, notre seigneur, est fils d’Alain de Malestroit ; sa fille, quand elle était encore de ce monde, avait nom Ermengarde.

« Il n’y avait point à Nantes, la grande ville du riche duc, il n’y avait point à Rennes, qui est la capitale du pays breton, il n’y avait point ailleurs de dame ni de damoiselle qui pût disputer le prix de la beauté à la fille de Malestroit.

« Les seigneurs suivaient de loin sa noire haquenée, en disant : « Qui sera son époux ? » Puis ils se regardaient avec des yeux farouches, et leurs gantelets d’acier retentissaient en touchant la poignée de leurs dagues.

« Le duc François mourut ; madame Anne eut la Bretagne en héritage ; on vit des hommes d’armes de France chevaucher sur le pays breton.

« Hervé avait dit : « Je ne veux pas ! » Il suspendit à son flanc sa bonne épée, et ses vassaux se rangèrent autour de lui.

« Ils allèrent, au nombre de cent hommes portant la lance, jusqu’à la ville de Redon, où coule la rivière de Vilaine. Il y avait à Redon des hommes d’armes de France, qui les reçurent vaillamment.

« On combattit. Malestroit fut vaincu. Ce fut la veille de la Chandeleur.

« Ermengarde avait quitté le château et passé les marais. Elle attendait son père au fief de Gourlâ. Malestroit revint, suivi de près par les gens du roi de France.

« – Seigneur, dit à Hervé le capitaine français, tu es faible, nous sommes forts. Mes soldats ont pris ton château de Malestroit, et je vais forcer ton dernier asile. Donne-moi ta fille, Ermengarde la belle, dont je ferai mon épouse, et mes hommes d’armes reprendront le chemin de Redon ; et je te rendrai ton château de Malestroit.

« Hervé avait monté sur la muraille du manoir, pour entendre le capitaine français. Il alla trouver sa fille, et lui dit : « Le Français t’aime, et il est le plus fort ; mais ta volonté sera faite. »

« – Monseigneur, répondit Ermengarde la belle, un homme n’aura point ma main, parce que j’ai donné mon coeur à Dieu. »

« Le Français entra en grande fureur. Il fit une brèche à la faible muraille du manoir et entra. Les serviteurs de Malestroit moururent ; ils moururent tous jusqu’au dernier.

« Alors Ermengarde saisit le bras de son père et l’entraîna vers les marais.

« Sur le rivage, il y avait trois chalands. Hervé monta sur l’un et Ermengarde le poussa du pied au large, malgré son père qui l’appelait. Elle monta sur le second et quitta la rive. Le capitaine et ses hommes, qui accouraient à la poursuite du fugitif, se jetèrent dans le troisième.

« Il n’y avait ni rame ni perche dans le chaland d’Hervé. Ermengarde les en avait retirées. Le chaland s’en alla à la dérive vers les bas-fonds du haut marais. La fille de Malestroit envoya à son père un baiser d’adieu, et nagea vers le courant de l’Oust, qui formait une ligne blanche au milieu des eaux vertes du lac.

« Les Français restaient indécis. Lequel poursuivre ? Ermengarde était assise à la poupe de son chaland. Elle souriait et semblait appeler les Français du regard. Le Français fit pousser vers Ermengarde la belle.

« Le sourire d’Ermengarde s’épanouit davantage. Elle donna quelques coups de rame. La proue de sa barque toucha le courant de l’Oust, et, virant aussitôt, se mit à suivre la rapide rivière. « Ferme sur avirons ! cria le Français : gagnons, nous aussi, le courant. »

« Il gagna le courant. Le crépuscule du soir tombait. On entendait au loin un bruit sourd, incessant, inexplicable. « Quel est ce bruit ? » demanda le Français. Nul, à son bord, ne sut lui répondre.

« Ce bruit, c’était le tournant de Trémeulé, au-dessus duquel ne planait point encore la Femme blanche.

« Le chaland d’Ermengarde la belle fendait l’eau comme une flèche fend l’air. La barque du Français le suivait de près. Le bruit du tournant n’était plus ni sourd, ni lointain : il était éclatant et terrible.

« Tout à coup, le Français vit Ermengarde la belle se mettre à genoux et prier. Puis, elle fit un signe de croix et demeura immobile. « Ferme sur les avirons ! » cria le Français.

« Son chaland bondit et toucha presque la barque d’Ermengarde la belle.

« Mais en ce moment la barque d’Ermengarde la belle tourbillonna et disparut. Elle avait touché la lèvre du tournant de Trémeulé, dont l’écume blanchâtre et lumineuse entourait déjà les Français. « Arrière ! » cria le capitaine.

« Il n’était plus temps. Le tournant saisit la barque, la fit pirouetter une minute et la précipita, broyée au fond du gouffre. »

Chantepie s’arrêta. Plus il avançait dans sa ballade, plus sa voix devenait monotone et voilée. Il avait son projet.

Les trois huguenots avaient continué de boire, et, complètement ivres, ils avaient mis leurs têtes sur la table. Mais, avant de se livrer au sommeil, Plélan, par un dernier éclair de raison, avait ordonné aux deux sentinelles de saisir chacun une main de Noël. Lui-même tenait son bras passé dans la ceinture de l’enfant.

Noël, ainsi serré de près, voulut voir jusqu’à quel point était profond le sommeil de ses gardiens. Il cessa de parler ; mais un grognement de Guy lui prouva que son nouveau maître avait besoin d’être bercé encore, et il reprit aussitôt :

« Voilà pourquoi les gens de Malestroit prieront et pleureront dans la chapelle tendue de noir. C’est parce que madame Ermengarde est morte, morte au tournant de Trémeulé.

« Les Français périrent, et messire Hervé fut sauvé.

« Depuis ce jour, qui ne l’a vue ? madame Ermengarde revient chaque nuit planer au-dessus du gouffre qui fut son tombeau. Elle revient, parce que sa mort fut volontaire, et qu’elle sauva ainsi son père au moyen d’un péché.

« Elle revient. – Les gens de Malestroit prient depuis bien longtemps pour elle ; mais qui peut dire quel temps Dieu a mesuré pour l’expiation de sa faute ?

« Elle revient ; – et, si un Malestroit se trouve en danger sur les marais, par une nuit de tempête, elle éloigne sa barque du trou de Trémeulé ; – mais si un ennemi de sa maison s’approche et ose braver, après le coucher du soleil, son terrible voisinage, elle étend son long bras de brouillard, et attire sa barque avec une force invincible.

« Puis elle la tord comme une poignée de chaume, et jette ses informes débris aux profonds abîmes du tournant.

« Les gens des marais la craignent et saluent de loin sa forme gigantesque. Ceux qui l’ont approchée d’assez près pour toucher sa robe diaphane, étaient des gens hardis et téméraires. Ils n’ont point revu l’herbe verte du rivage et leurs os sont semés comme des cailloux au fond du courant de l’Oust.

« Ceci est la légende de la Femme blanche, qui garde, la nuit, le tournant de Trémeulé. »

Depuis quelques minutes, la voix de Noël faiblissait insensiblement. Après ces derniers mots, il continua de faire entendre un murmure indistinct et sans cesse décroissant.

Pendant cette deuxième portion de son récit, le matois enfant n’était point resté oisif. Rapprochant doucement les mains des deux soldats qui le tenaient à droite et à gauche, il avait dégagé les siennes avec des précautions infinies, et mis à leur place les deux mains de messire Guy lui-même, qui dormait d’un sommeil de plomb. Cela fait, il emprunta le poignard d’un des gardes, et coupa sa ceinture qui resta suspendue au bras du capitaine huguenot.

Il était libre, et ne put s’empêcher de faire un bond de joie ; mais, craignant le retour prochain des hommes d’armes engagés dans le souterrain, il réprima toute imprudente manifestation, et descendit aux écuries, où il sella un cheval, pour partir bientôt au galop.

Quand Guy de Plélan s’éveilla le lendemain matin, il fut fort surpris de sentir ses deux mains serrées comme dans un étau. Ses deux hommes d’armes, de leur côté, ne furent pas médiocrement étonnés de se retrouver face à face avec leur chef, devant une douzaine de flacons décapités. Leurs idées, vagues et indécises comme toujours le lendemain d’une orgie, résistaient obstinément à l’effort qu’ils faisaient pour comprendre. Ils se regardaient tous les trois ébahis.

Enfin Guy de Plélan reprit souvenir de ce qui s’était passé la veille.

— Qu’avez-vous fait de Chantepie ? demanda-t-il tout à coup.

Ce fut pour les soldats un trait de lumière. Ils parcoururent la salle du regard et baissèrent la tête.

— Mort de mes os ! cria Plélan, le drôle nous a échappé ! Je devine tout maintenant. Il était d’accord avec la dame de Malestroit, et nos hommes d’armes vont revenir les mains vides…

Le jour commençait à poindre, lorsque Toussaint et Marguerite de Guer atteignirent les bords des marais de l’Oust. Leurs chevaux, rendus de fatigue, se couchèrent épuisés sur l’herbe humide.

La dame de Malestroit, en mettant pied à terre, s’élança vers son fils que Toussaint tenait toujours dans ses bras, et le pressa passionnément sur son coeur.

— Que pourra faire Amaury de Malestroit pour payer votre dévouement, Toussaint ? dit-elle, en adressant au fidèle serviteur un regard de reconnaissance. Vous avez sauvé tout ce qui lui est cher en ce monde.

— Sauvé… répéta Toussaint avec un air de doute et d’hésitation ; Dieu le veuille !

Il se courba et approcha de terre son oreille…

— C’est le pas d’un cheval ! murmura-t-il. Dans dix minutes, il nous aura rejoints.

— Que dites-vous ? s’écria Marguerite épouvantée.

— Il faut que nous nous embarquions sur-le-champ, madame. Quand nous serons sur l’autre bord, et que j’aurai fermé sur vous la porte de la chambre secrète de Gourlâ, vous pourrez dire que je vous ai sauvée… pas avant !

Il fit une centaine de pas le long du rivage, et découvrit bientôt un chaland amarré aux saules. Le bateau était vieux et semblait hors d’usage ; l’eau filtrait à travers les ais mal joints. Toussaint hésita un moment, mais les pas du cheval étaient maintenant bien distincts et s’approchaient rapidement. Toussaint sauta dans le chaland, vida l’eau tant bien que mal, et commença à percher1 de toute sa force, après avoir embarqué Marguerite et son enfant.

À peine avaient-ils quitté le rivage que le cheval déboucha du chemin pierreux qui conduisait au bord de l’eau, et courut silencieusement sur l’épaisse pelouse, qui étouffa soudain le bruit de ses pas. Le jour était encore bien faible. Toussaint vit confusément cheval et cavalier glisser rapidement dans l’ombre, en suivant les sinuosités du rivage, puis tout disparut derrière un bouquet de saules.

Marguerite de Guer poussa un long soupir de soulagement. Toussaint secoua tristement la tête.

Ils avançaient lentement. Le chaland était lourd et faisait eau de toutes parts. Toussaint se demandait si l’eau ne le gagnerait pas avant de toucher l’autre bord.

La partie des marais où s’étaient embarqués nos fugitifs est la plus difficile à traverser, à cause des langues de terre et des prolongements qu’il faut doubler. Il y avait une grande demi-heure que Toussaint perchait sans relâche, et la sombre ligne, que formait la rive droite qu’il venait de quitter, semblait à peine éloignée d’un millier de pas. D’un autre côté, le jour ne s’éclaircissait point. Au loin, dans la direction du large, la forme colossale de la Femme blanche se distinguait comme en pleine nuit, mais l’ombre restait trop épaisse pour qu’on pût reconnaître le cours de l’Oust.

Bien des années s’étaient passées depuis que Toussaint avait quitté les marais pour devenir l’un des serviteurs du château. Pourtant, il n’avait pu entièrement oublier les signes caractéristiques et frappants qui annoncent la venue des brouillards d’automne. Il vit avec terreur des flacons de vapeur blanchâtre et cotonneuse courir le long des bords de son chaland, disparaître, puis revenir plus denses et plus ondés. En même temps, les étoiles qui brillaient encore au firmament semblèrent grandir et prirent une teinte blafarde. Le vent cessa tout à coup. La Femme blanche élargit en tous sens ses proportions d’une façon démesurée, et couvrit, en un clin d’oeil, une moitié de l’horizon.

Toussaint cessa de percher et croisa ses bras sur sa poitrine.

— Que faites-vous ? s’écria Marguerite. Pensez-vous qu’il soit prudent…

— Audace et prudence nous sont également inutiles désormais, madame, interrompit Toussaint, dont le regard exprimait un morne désespoir. Le ciel m’est témoin que je donnerais de bon coeur tout mon sang pour vous sauver ; mais il appartient à Dieu seul maintenant de vous venir en aide.

La dame de Malestroit leva sur lui son oeil plein d’étonnement. L’eau du marais était calme et polie comme un miroir.

— Quel danger nouveau peut donc nous menacer ? demanda-t-elle.

Toussaint étendit la main vers l’endroit où se dessinait naguère la forme de la Femme blanche.

— Regardez, dit-il.

Marguerite regarda et se prit à sourire.

— Je ne vois rien, répondit-elle, si ce n’est un rideau de brouillard, qui, selon le proverbe, nous promet une journée de beau soleil.

Toussaint baissa les yeux. La confiance de sa maîtresse, en ce moment suprême, lui serra le coeur.

— Hélas ! madame, dit-il seulement et à demi-voix, ce beau soleil tardera trop à venir pour que nous puissions le voir.

— Est-il possible ? s’écria la pauvre mère, passant subitement de la sécurité à l’épouvante… ne pouvons-nous pas au moins sauver mon fils ?

Toussaint ne répondit point ; mais, jetant là sa perche, il se mit à vider l’eau du chaland avec son chapeau de paille.

Pendant qu’il se livrait à cette occupation, la muraille de brouillard approchait. Bientôt le bateau fut entouré d’un voile épais qui cachait à la fois l’eau, la terre et le ciel.

— Je comprends, je comprends à présent, s’écria Marguerite de Guer en pressant convulsivement son fils entre ses bras.

Toussaint vidait le bateau sans relâche ; mais de nouvelles fissures se déclaraient à chaque instant, et l’on pouvait, en quelque sorte, calculer le moment où le chaland serait inévitablement submergé.

— Tout est fini ! murmura enfin Toussaint en tombant épuisé.

Tant que Marguerite de Guer avait vu travailler son fidèle vassal, elle avait conservé un reste d’espoir. Ce dernier mot fut pour elle comme un arrêt de mort.

Elle se mit à genoux et pria.

Puis, regardant son fils, qui dormait paisiblement sur son sein, elle dit :

— Mon Dieu ! j’étais une heureuse femme et une heureuse mère… Que votre volonté soit faite !

Puis encore elle ferma les yeux et attendit la mort.

Toussaint, lui, affolé par le danger de sa maîtresse, contemplait d’un oeil morne l’eau du marais, qui effleurait déjà le plat bord du chaland.

À ce moment, une voix claire et enfantine, peut-être la voix d’un pâtre paissant ses brebis sur la rive, perça le brouillard, et apporta aux malheureux agonisants les notes joyeuses d’un refrain du pays.

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