Chapitre 3 Chantepie
La voix chantait ainsi :
Qu’il fasse chaud ou froid,
Qu’il tonne ou bien qu’il vente
Sur le bas-fond étroit,
Je suis la macre errante ;
Et si quelqu’un parfois
Dans la tempête chante,
C’est moi !
Toussaint avait retenu sa respiration pour écouter mieux. Son âme entière semblait s’être concentrée dans son ouïe.
— C’est Noël ! s’écria-t-il en joignant les mains. Je reconnais sa chanson !
Marguerite releva lentement la tête. Elle n’osait se livrer à l’espoir.
Toussaint cependant se fit un porte-voix de ses deux mains et appela.
Noël n’entendit pas, sans doute, car la voix reprit :
Il ne faut qu’un bateau
Au petit Chantepie,
Car il voit sans envie
Les pompes du château.
Vivant toujours sur l’eau,
Il nargue la pépie,
Et ne veut voir la vie
Qu’en beau !
— Noël ! Noël ! criait encore Toussaint.
La voix commença un troisième couplet. Elle semblait s’être considérablement éloignée, car les paroles arrivaient maintenant indistinctes et pareilles à un murmure confus.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! sanglota Marguerite de Guer, n’aurez-vous donc point pitié ?
Toussaint rassembla ses forces et poussa un dernier cri, prolongé, déchirant, plein de désespoir, puis il s’affaissa sur un des bancs du bateau.
Cette fois, le chant cessa tout à coup. Toussaint prêta avidement l’oreille, et un cri lointain lui arriva au travers du brouillard.
Le bon serviteur répondit aussi, et, fou de joie, il se mit à genoux devant sa maîtresse, dont il baisa les mains avec transport.
Quelques minutes après, le chaland de Chantepie, conduit par la main exercée du jeune pêcheur, apparut à travers la brume. Il glissait sur l’eau, rapide et léger, comme un traîneau sur la glace. Marguerite et Toussaint montèrent dans le bateau de Noël.
— Si la pie n’avait point chanté, murmura ce dernier, notre vieille mère aurait pleuré ce soir, mon père Toussaint.
— Noël, Noël ! s’écria le fidèle vassal, agenouille-toi et remercie Dieu, enfant : car tu as été par deux fois le sauveur du plus cher trésor de ton maître !
Noël obéit, et toucha de ses lèvres la main de Marguerite de Guer. Celle-ci se pencha, lui mit un baiser au front, et découvrit le visage de son fils endormi afin que Noël le baisât à son tour.
— Noël, Noël ! dit Toussaint émerveillé, tu as gagné, mon fils, une glorieuse et noble récompense ! Maintenant tu peux, sans que je m’étonne, devenir gentilhomme et chausser les éperons dorés.
Noël voulut sourire, mais il avait des larmes dans les yeux.
— Merci, madame et maîtresse, murmura-t-il. Quelque jour, s’il plaît à Dieu, je donnerai tout mon sang pour vous.
Les marais de l’Oust, formés par la réunion de divers cours d’eau divergents et d’inégale importance, s’étendent sur une longueur de quatre ou cinq lieues, entre deux amphithéâtres de verdure que couronnent d’un côté les grands arbres de la Forêt-Neuve et de la forêt de Rieux, de l’autre la lande de Saint-Vincent, rampe aride, où perce à chaque pas la tête grise et moussue du roc.
Ils courent de l’est à l’ouest. En été, lorsque les eaux sont basses, le bassin des marais est une vaste prairie, coupée par d’innombrables ruisseaux. Mais, dès les premiers jours de l’automne, chaque ruisseau s’enfle tout à coup, déborde et mêle ses eaux à celles de l’Oust subitement accrue. La prairie se fait lac ; on jette l’épervier et l’on darde la fouine à l’endroit où paissaient naguère, pêle-mêle et de bonne amitié, comme au temps de l’âge d’or, les chevaux du châtelain, les vaches de M. le maire et les moutons nains du pauvre locataire de la loge couverte en chaume.
Au seizième siècle, il n’y avait point encore de maire, mais on connaissait déjà les moutons. Quand venait la crue des eaux, tous ces troupeaux disséminés sur la superficie des marais gagnaient insensiblement le bas des deux rampes et se resserraient partout où restait à sec une mince bande de verdure. On eût dit de loin, et cela se voit encore à pareille époque, deux interminables rubans de toile écrue qu’on aurait mis sécher et blanchir au soleil.
Pendant la crue des eaux, comme les journées sont chaudes encore et que la gelée blanche est fréquente durant les matinées, l’eau des marais, échauffée par le soleil de la veille, se prend à fumer parfois vers la fin de la nuit. Sans doute, d’autres circonstances, que nous ne saurions indiquer, favorisent ce dégagement subit de vapeur ; car le lac entier se couvre en quelques minutes d’un voile épais, blanc, presque compacte, et dont le mot brouillard ne pourrait donner qu’une faible idée aux habitants des villes. C’est une sorte de nuit éclairée. Ce voile opaque, mais rayonnant une lumière qui lui est propre, illumine vivement les objets qui se trouvent à portée de vos mains et cache complètement tout le reste. Vous voyez, par exemple, un grand arbre aux rameaux duquel scintillent les prismes diamantés du givre ; vous en voyez une branche, deux branches ; – la troisième disparaît sous la brume, et il vous faudra avancer d’un pied pour l’apercevoir.
Ce brouillard, en cette saison, est dangereux et occasionne de fréquents naufrages. Il faut, en effet, un phare quelconque pour se diriger sur ce lac tranquille en apparence, mais coupé par des courants sans nombre. De jour, on nage droit vers les côtes ; la nuit, le spectre colossal de la Femme blanche, qui s’aperçoit de toutes parts, peut servir de boussole ; mais le brouillard, quand il vient, confond tout dans une obscurité uniforme. Il faut rester en place et attendre.
Si le chaland est bon, le soleil arrive, qui chasse la brume, et l’on peut reprendre sa route.
Si le chaland est vieux et troué, ce qui est assez la coutume dans ces pauvres contrées, le soleil vient encore ; mais il vient trop tard. À la place où s’est trouvé le bateau, le lac s’est refermé, calme et lisse comme la surface d’un miroir ; il reflète joyeusement les rayons du soleil. Il n’y a rien là pour annoncer le naufrage et la mort. C’est le sépulcre blanchi de l’Écriture.
On comprend maintenant pourquoi Toussaint sentit fléchir son courage et cessa de percher. Entre lui et la rive, il y avait dix courants peut-être, dont neuf l’eussent porté tout droit au lit de l’Oust, puis au tournant de Trémeulé. Lutter contre le péril, c’était hâter l’heure de la mort.
Une fois sur le chaland de Noël, qui était neuf et tenait bien l’eau, nos fugitifs se trouvèrent à l’abri.
— Laisse là ta perche, Noël, et attendons le soleil, dit Toussaint.
Ce n’était pas là le compte de Chantepie.
— Père Toussaint, répondit-il, n’y a-t-il point beaucoup d’or au château de notre seigneur Amaury ?
— Sans doute… pourquoi ?
— Parc que Plélan, qui est un huguenot maudit, sans foi ni loi, et ne reculant point devant une méchante action, dira : « Voici de l’or ! beaucoup d’or ! Cherchez et ramenez-moi madame Marguerite ! »
— C’est vrai, murmura Toussaint.
— Or, des deux côtés du marais, quand le soleil brille, il y a des yeux ouverts, et quand l’oeil a vu, la langue parle.
— Là où nous allons, dit Toussaint, il n’y a que des vassaux fidèles…
— N’avez-vous jamais entendu, interrompit Noël, monsieur le recteur raconter en chaire l’histoire de la Passion ?… Jésus fut trahi, mon père, pour trente deniers, par un de ses hommes liges.
— C’est vrai, dit encore Toussaint ; mais que faire à cela ?
— Judas n’aurait point trahi, père Toussaint, s’il n’eût point su où trouver notre Sauveur. Profitons du brouillard, et que madame Marguerite passe le seuil de son manoir de Gourlâ avant que personne ait pu l’apercevoir.
Toussaint regarda son pupille avec une naïve admiration.
— Noël, Noël, dit-il, que Dieu te prête vie, mon fils, et tu deviendras grand seigneur !
La dame de Malestroit elle-même ne put s’empêcher d’admirer la sagacité précoce et le dévouement de Noël.
— Quand tu auras l’âge, enfant, dit-elle en souriant, monseigneur Amaury te fera chevalier. Si Dieu permet que je le revoie, ma première parole sera pour toi.
— Moi, chevalier ! s’écria Chantepie en éclatant de rire, et qui pêcherait, s’il vous plaît, des macres pour le château ?
Ce disant il appuya sa perche contre son épaule, et traversant le chaland dans toute sa longueur, il lui donna une vigoureuse impulsion.
— Le fond cède, murmura-t-il, nous allons entrer dans l’Oust.
Au même instant, le chaland vira de lui-même, et nos fugitifs se sentirent emporter rapidement par le courant.
— Sommes-nous bien loin du tournant ? demanda Marguerite avec effroi.
— Dans une minute nous allons l’entendre, mais on l’entend longtemps avant de le voir.
Il déposa sa perche et vint mettre un genou en terre devant sa suzeraine.
— Et maintenant, ma noble dame, dit-il, je vous supplie de m’octroyer une grâce.
— Fi ! Noël ! fi ! murmura Toussaint.
— Laissez-le parler, dit Marguerite. Je jure par Notre-Dame de Guer de ne lui rien refuser.
— Vous l’avez entendu, mon père Toussaint ! s’écria Noël ; je demande la bague que vous donna messire Amaury de Malestroit, le jour béni de vos fiançailles.
Marguerite de Guer se dressa et prit un visage sévère.
— Vassal, dit-elle, j’ai juré par Notre-Dame, et je tiendrai mon serment quoi qu’il advienne ; mais que prétends-tu faire de mon anneau nuptial ?
— Je prétends en orner mon doigt, ma noble maîtresse…
— Malheureux enfant ! voulut interrompre Toussaint, le veneur.
— Je prétends, reprit Noël, le montrer comme gage d’une mission importante, dont je ne suis point digne peut-être, mais que, avec l’aide de Dieu, je tâcherai de mener à bonne fin.
— Quelle mission ? demandèrent en même temps Marguerite et Toussaint.
— Ne faut-il pas, reprit encore Noël, que messire Amaury soit instruit du danger de madame Marguerite et de l’héritier de Malestroit ?
Le front de Marguerite de Guer se dérida tout à coup.
— N’y a-t-il point de péril à se charger de ce message ? demanda-t-elle, en faisant glisser l’anneau le long de son doigt blanc et délicat.
— Je ne sais, répondit Toussaint, dont l’effroi avait fait place à l’allégresse, mais mon fils Noël ne craint point le danger quand il s’agit de servir Malestroit.
Et il frappa sur l’épaule de l’enfant avec orgueil.
Marguerite de Guer réfléchit un instant.
— Voici mon anneau, dit-elle, et je ne te parle plus de récompense, Noël, car tu as le coeur d’un gentilhomme !
Chantepie prit la bague et se releva gaiement, tandis que Toussaint versait des larmes de joie.
— Écoutez, dit l’enfant ; voici le ramage de la Femme blanche, et il est temps de se mettre en besogne.
Le gouffre mugissait, en effet, à peu de distance. Noël saisit sa perche ; mais il ne put trouver le fond et dut avoir recours à ses rames. En un instant, le bateau tourna sur lui-même, et, coupant de biais le courant de l’Oust, entra bientôt dans une eau tranquille et dormante. Noël reprit alors sa perche, et ne la quitta qu’au moment où le chaland toucha le rivage.
Il n’avait pas hésité une seule fois, durant la traversée. Nous l’avons dit, le marais était son domaine. Des signes à peine perceptibles, et qui eussent été muets pour tout autre, lui enseignaient son chemin : la couleur de l’eau, sa profondeur, la consistance du fond, la direction des courants, tout lui servait à diriger sa barque d’une manière sûre et rapide.
Quand les trois fugitifs débarquèrent sur la rive, le brouillard commençait seulement à se dissiper. On apercevait le disque du soleil, rougeâtre et rapetissé par la réfraction ; mais ses rayons ne perçaient encore qu’imparfaitement la masse brumeuse ; et la dame de Malestroit put passer, sans être vue, le seuil de son fief de Gourlâ.
Guy de Plélan, que nous avons laissé au château, furieux d’avoir perdu Chantepie, dont il comptait se servir comme d’un limier pour relever la piste de Marguerite de Guer, se prit à réfléchir profondément. En réfléchissant, il s’endormit.
Quand il s’éveilla, le soleil entrait par les hautes fenêtres à vitraux peints du salon de Malestroit. Son premier regard tomba sur le portrait de madame Ermengarde.
— Sorcière infâme ! s’écria-t-il avec colère, c’est ton histoire maudite qui est cause de tout ceci. Tiens, reçois ton salaire !
Et, saisissant le broc vide, il le lança de toute sa force vers le malheureux portrait, qui en reçut de notables dommages.
Après cette légitime vengeance, le vaillant capitaine se rendit dans la cour du château, où se trouvaient ses hommes d’armes.
— Où sont Gauthier et Corentin ? dit-il.
C’étaient les noms des deux sentinelles qui avaient veillé avec lui dans le salon. Corentin et Gauthier se présentèrent.
— Gauthier, reprit-il, toi qui as le bras long, enfonce-moi deux clous dans la traverse de cette porte, deux forts clous à bonne distance l’un de l’autre.
Gauthier prit un marteau et enfonça les clous.
— Toi, Corentin, continua le huguenot, va me chercher deux cordes de quatre pieds chacune ; deux bonnes cordes capables de porter un poids raisonnable.
— C’est fait, dit bientôt Gauthier en jetant son marteau.
— Voilà ! dit à son tour Corentin en présentant les cordes.
— C’est bien ! Maintenant, mettez-vous à genoux et faites une prière, si vous en savez quelqu’une par hasard.
Les deux hommes d’armes pâlirent ; ils avaient deviné le dessein de Plélan.
— Au nom de la Vierge, pitié ! cria Corentin.
— Sur votre salut, miséricorde ! cria Gauthier.
Plélan éclata de rire.
— Qui parle ici de la Vierge ? dit-il. Ne saurez-vous pas mourir comme de bons calvinistes, sans invoquer les saints et autres momeries ? Quant à mon salut, mort de mon sang ! cela me regarde, et je vous engage à n’y point songer plus que moi.
Il fit un signe. Les deux cordes furent solidement nouées, et les deux malheureux hommes d’armes, pendus par le cou, se balancèrent bientôt au-dessus du seuil.
— Maintenant, reprit Guy de Plélan, quelqu’un de vous est-il clerc, mes camarades ? n’ayez pas peur, je ne pendrai plus personne aujourd’hui. Qui de vous sait écrire ?
Un soldat sortit des rangs. Plélan se fit apporter une feuille de parchemin et dicta ce qui suit :
« Guy, chevalier, seigneur de Plélan, à tous ceux qui les présentes verront, salut !
« Il est promis dix écus d’or de trente livres tournois à quiconque ramènera audit chevalier de Plélan la femme et le fils du papiste Amaury de Malestroit.
« Qu’on se le dise ! »
Le vaillant capitaine scella cette pancarte à l’aide du pommeau de son épée, et la fit afficher à la porte de l’église de Malestroit, en ayant soin de poster auprès un de ses hommes, pour la défendre au besoin, et surtout pour l’expliquer. Ensuite, il chargea son sergent d’un double de cette proclamation, et lui enjoignit de parcourir les villages environnants, afin que nul n’ignorât ses munifiques intentions.
Satisfait de l’emploi de sa matinée, il s’assit à la table des seigneurs de Malestroit, et se fit servir à déjeuner.
À la première rasade, il rejeta son gobelet loin de lui.
— Pouah ! fit-il ; qu’on m’aille chercher de ce vin, que Chantepie, ce jeune drôle, m’a fait goûter hier.
Les quarante-six hommes d’armes restants se mirent à fureter ; mais c’était le malheureux Gauthier qui, la veille, avait accompagné Noël dans sa visite aux celliers de Malestroit. Les autres ignoraient la route.
— Qu’on dépende Gauthier ! s’écria Plélan en se souvenant tout à coup de cette circonstance.
Il était trop tard, Gauthier ne respirait plus.
— Mort de ma chair ! s’écria Guy de Plélan, le manant aurait pu attendre pour rendre l’âme qu’il nous eût dit où ces chiens de papistes mettent leurs vins de choix. Mais il ne fut jamais bon à rien en sa vie et je le cède au diable de grand coeur !
Ce fut là l’oraison funèbre de l’infortunée sentinelle.
Quelques heures après, Plélan monta à cheval et abandonna Malestroit dévasté, pour reprendre le chemin de la Roche-Bernard, où était son quartier général.
Marguerite de Guer était dans la chambre secrète de Gourlâ, demi-couchée sur un fauteuil, près de son enfant, qui s’était éveillé et souriait, ignorant les dangers qu’il venait de courir. Autour de ce groupe se tenaient debout Noël, Toussaint et dame Marthe Rocher, la vieille mère du veneur de Malestroit.
— Ainsi, jeune homme, disait Marguerite, les périls de l’aventure n’effraient point votre courage ? Vous êtes déterminé à porter un message à mon époux ?
— Il y a loin d’ici Quimper ! soupira la vieille Marthe, qui partageait également sa tendresse de mère entre Toussaint et Noël ; l’enfant sera mort avant d’arriver.
— Mieux vaudrait peut-être que je partisse moi-même, dit Toussaint, le veneur.
— Non, non, non ! prononça par trois fois Chantepie ; à chacun son rôle, mon père Toussaint ! Veillez sur le dépôt qui vous fut confié ; moi j’irai chercher du secours… et j’en amènerai.
— C’est un péché que de tenter la Providence, reprit à voix basse Marthe, qui souriait et pleurait à la fois ; mais si l’enfant le dit, il le fera.
— Qu’il parte donc, dit Toussaint avec tristesse.
— Pour ça, continuait la vieille en a parte, on ferait bien des lieues avant de trouver son pareil !
Marguerite de Guer semblait indécise ; elle s’était prise de tendresse pour cet enfant, si dévoué, si intelligent, si courageux. Se faisant une idée vague et terrible des périls du voyage, elle hésitait à l’embarquer dans une entreprise devant laquelle un homme dans la force de l’âge aurait peut-être reculé, mais un regard jeté sur son fils mit fin à son irrésolution.
— Qu’il parte ! dit-elle à son tour.
Chantepie n’attendait que ce mot. Il embrassa la vieille Marthe et Toussaint, baisa la main de Marguerite et se dirigea en courant vers la porte.
— Regardez bien, le soir, ce rocher blanc qui tranche au milieu du feuillage de la forêt sur l’autre rive, et quand vous y verrez un feu allumé, venez me chercher dans mon chaland, père Toussaint, j’aurai vu messire Amaury.
Il sortit et Toussaint le suivit.
La châtelaine et la vassale se penchèrent à la fenêtre. Noël était monté sur un petit cheval et Toussaint marchait près de lui sa carabine sur l’épaule. Au lieu de descendre vers le marais, Noël prit un sentier menant dans les terres et disparut bientôt derrière les arbres du chemin.
Marguerite de Guer revint vers le berceau de son enfant, sur le front duquel elle déposa un baiser.
— Puisses-tu lui ressembler un jour ! pensa-t-elle tout haut.
— Amen ! répondit la vieille avec orgueil, car on ne peut rien souhaiter de mieux.
Il y avait dix minutes à peine que Noël avait quitté le manoir ; Toussaint lui faisait ses derniers adieux et recommandations, sans oublier de glisser dans sa main une bourse assez bien garnie, lorsqu’un homme d’armes se montra au bout du chemin.
Noël ne prit pas garde ; il reçut la dernière accolade du veneur et piqua des deux. Toussaint revint sur ses pas.
— Dieu vous garde, messire ! dit Noël en passant près de l’homme d’armes.
Celui-ci leva les yeux. Ils se reconnurent en même temps ; Chantepie tourna bride et le soldat le poursuivit au grand galop.
— Scélérat ! lutin maudit ! criait ce dernier en piquant son cheval, je te tiens, cette fois ! Tu es cause que deux honnêtes garçons ont été pendus ce matin, et que j’ai passé la nuit, moi, dans une cave humide et sans issue… Par saint Calvin ! tu vas payer tout cela !
Toussaint se retourna au bruit. Il vit que le soudard, dont le cheval était un fort normand, gagnait à chaque instant du terrain. Il vit aussi que le cavalier portait à sa toque les couleurs de Rohan.
— Au secours ! cria l’enfant sur le point d’être atteint.
Toussaint tendit le rouet de son arquebuse et cria au soldat de s’arrêter.
Loin d’obéir, celui-ci, près d’atteindre Noël, brandit sa longue épée au-dessus de sa tête. L’enfant fuyait dans la direction de Toussaint, ce qui, joint au peu de distance qui séparait les deux cavaliers, ne permettait pas au veneur de tirer.
— Au secours ! répéta Noël.
À ce moment, son cheval broncha ; le soldat s’éleva sur ses étriers pour frapper. Toussaint aperçut sa tête au-dessus de celle de Noël, et pressa la détente de son arme.
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