‹ Contes de Gil BlasChapitre 11 sur 20 · 3

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Montauriol lui secouait les poignets, l’invectivait d’une voix enrouée d’ivrogne qui a lampé quelques carafons d’eau-de-vie. Il s’échauffait, titubait en la heurtant aux meubles comme une masse inerte et machinalement cherchait aux quatres coins de la chambre une cravache pour frapper la malheureuse. Elle était pâle et le dévisageait de ses prunelles élargies par une épouvante affreuse. Ses tempes bourdonnaient comme martelées par des doigts opiniâtres. Elle sentait son cerveau se vider comme par une félure agrandie. Le lieutenant, exaspéré par ce silence, hurlait comme s’il eût voulu qu’on l’entendît d’un bout à l’autre de la ville :

— Catin ! catin ! Tu crois que j’ignore où tu te vautres pendant que je ne suis pas là ! On t’a pour cent sous ! On t’aurait pour un paquet de tabac et l’on me montre du doigt à la caserne, même les soldats ! Tous les camarades y ont passé, ose donc dire que ce n’est pas vrai, tous, Mathivet, Saint-Clair, Dauniol, tous ont sali mes draps, salope ! Et tu t’imagines que cela se passera comme autrefois, que je consentirai à te tirer comme un boulet toute ma vie, à avoir à cause de toi l’air d’une idiot ou d’un Alphonse…

Elle frissonnait. Ces phrases mauvaises entraient dans sa chair pantelante comme des coups de couteau et, raidie, échevelée, elle s’exclama, les dents serrées :

— Je m’en vais, je m’en vais… Tais-toi, je m’en vais !

Il éclata de rire et lui ouvrit la porte au large. Elle descendit les escaliers d’un pas automatique de somnambule. Son peignoir usé balayait les marches poussiéreuses. Dans la rue, une de ses pantoufles tomba. Elle continua à marcher, déchirant son bas sur les pavés pointus. Elle murmurait avec une terreur machinale : « Je m’en vais, je m’en vais », et traversait les places et les carrefours. Des passants attardés la suivaient, la prenaient pour une raccrocheuse ivre. Elle allait droit devant elle, sans rien entendre, sans rien voir. Et elle dévala enfin sur la berge du canal, devant l’écluse des Célestins, d’où l’eau s’égouttait avec une plainte monotone. L’ombre épaisse des platanes noircissait la nappe stagnante. On eût dit d’un grand linceul de velours sombre. Un reflet de lune y vacillait comme un regard attirant. Thérèse répéta encore : « Je m’en vais, je m’en vais ! » et se jeta dans le bassin…

Le lieutenant Montauriol (Charles-Edmond) a été proposé au choix pour le grade de capitaine, et il doit épouser en septembre la fille du général comte Labillette, commandant du vingt-troisième corps d’armée.

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