‹ Contes de Gil BlasChapitre 10 sur 20 · 2

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Thérèse était arrivée avec deux petites malles et la robe qu’elle avait sur elle.

On aurait dit, à les voir dans cet appartement meublé qu’il payait soixante francs par mois, de deux enfants qui jouent au ménage. L’ordonnance n’osait jamais ouvrir la porte. Montauriol ne faisait plus de visites, ne mettait le pied au cercle que pour les réceptions, était continuellement aux arrêts, se dispensait huit fois sur dix de déplier sa serviette à la pension. Il s’endettait. Il n’était heureux que dans son intérieur, les coudes sur la nappe, leurs deux chaises tout près l’une de l’autre. Il ne sortait qu’avec Thérèse. Il s’affichait avec elle, en tenue. Il songeait à l’épouser, à régulariser cette situation fausse dont il souffrait quelquefois pour sa maîtresse.

Celle-ci acceptait tout ce qu’il exigeait, l’enveloppait de tendresses incessantes. Avec son intuition de femme aimante, elle sentait bien qu’on l’épiait, qu’on la jalousait, qu’on sapait sourdement leur logis fermé comme une prison mystérieuse. Elle en avait d’abord été ulcérée, irritée jusqu’au tréfond de l’âme ; mais les baisers de son amant la consolaient aussitôt, détournaient le cours de ses idées noires.

Ne fallait-il pas payer par quelques souffrances cet amour, ces joies ? Avait-elle le droit de se plaindre, d’accuser le sort pour des vétilles absurdes ? Que lui importait d’être toisée insolemment comme une gadoue par la colonelle, à la messe, de ne se voir saluer que par quelques sous-lieutenants, d’apprendre par des lettres anonymes qu’on la tournait en ridicule, que la grosse Madame Vignerol, une ancienne cantinière des zouaves, ramassée en campagne par un capitaine décavé, l’éclaboussait de calomnies grossières, que la femme du chef de musique qui, à défaut d’officiers, couchait avec les sergents-majors, disait en pinçant ses lèvres maquillées :

— C’est dégoûtant de tolérer des traînées pareilles dans un régiment !

Puis, malgré elle, devant cette guerre acharnée qu’on lui déclarait, qui ne désarmait pas un seul jour, elle eut peur, elle perdit son assurance hautaine de femme qui se sait idolâtrée. On la relançait partout, on la traquait comme une bête dangereuse. On ne lui épargnait aucune humiliation, aucune torture. On écrivait sur elle des choses infâmes à Montauriol. On se moquait de lui pendant les pauses de l’exercice. Tout le régiment semblait s’être ligué pour les séparer, pour lui rendre cette liaison odieuse. On le punissait. Le colonel l’avait noté déplorablement à l’inspection et rayé du tableau d’avancement. Sa mère ne lui répondait plus, ne lui envoyait pas sa pension accoutumée.

Peu à peu, cela l’énervait, le montait contre la malheureuse qui n’était coupable après tout que de l’avoir écouté. La haine des autres s’infiltrait dans son cerveau comme un poison versé goutte à goutte. Il devenait injuste. Il la harcelait de taquineries méchantes, se moquait de son accent gascon, de son profil de bourgeoise, de ses toilettes modestes. Il s’emportait pour un rien, jurait, lui reprochait avec amertume d’entraver sa carrière, de l’avoir acculé au fond d’une impasse. Il s’en allait en battant les portes, agacé par sa figure résignée, ses yeux baignés d’une tristesse mortelle et lui criait :

— Vrai, tu m’embêtes avec tes airs navrés. On croirait que je te rends malheureuse !

Thérèse baissait la tête, ne se plaignait pas, ne dormait plus, ne lui adressait aucun reproche. Elle se contentait d’une poignée de main ou d’une caresse distraite, se débattait comme une blessée qui agonise sur la route au milieu des ténèbres, qui cherche en vain une flaque d’eau pour étancher sa soif ardente et n’a plus le courage de se traîner, d’appeler au secours…