‹ Contes de Gil BlasChapitre 13 sur 20 · 1

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La lecture, dans la serre du château, s’acheva au milieu des applaudissements ; tout le monde convint qu’il n’y avait que M. de Marciac pour imaginer d’aussi spirituels dialogues et pour tourner d’aussi galants rondeaux. Non, vraiment, les plus célèbres vaudevillistes n’auraient pas été capables d’écrire une pareille Revue de l’Année ! et il était bien heureux pour les auteurs de profession que M. de Marciac eût cent mille livres de rente ; car s’il avait été obligé de travailler pour le théâtre, il aurait remporté, à lui seul, tous les succès. Mais ce qu’il y eut de surtout remarquable dans cet enthousiasme sans doute légitime, c’est que la plupart des mondaines qui devaient jouer dans la pièce se déclarèrent enchantées de leurs rôles ! Mme de Ruremonde, sûre d’elle-même, n’ayant rien à craindre de la sincérité des maillots, ne vit aucun inconvénient à se vêtir en femme silure : « Mes couplets du Pavé de bois sont un peu vifs, dit la baronne de Linège, mais ils sont si charmants. » Mme de Belvèlize consentit, sans répugnance, à la jupe courte de la Commère ; imiter Baron dans ses imitations de Sarah Bernhardt ne parut point déplaisant à la comtesse de Spérande ; et même la petite Hélène de Courtisols, – chose tout à fait imprévue, car la pruderie bien connue de cette veuve obstinée permettait de craindre des résistances, – accepta, sans trop se faire prier, le rôle d’une essayeuse chez le couturier en vogue. De sorte que M. de Marciac, en dépit de sa modestie, ne put se défendre d’un peu d’orgueilleuse satisfaction ; et, quelques instants plus tard, achevant de s’habiller pour le dîner, il regardait avec complaisance dans la glace de la cheminée la mine qu’il avait depuis qu’il était illustre.

Mais quelle joie humaine tarde à être troublée ?

La porte s’ouvrit et se referma très vite ; Mme de Rocas était là, le rose de la fâcherie aux joues, dans un remuement de jupes en colère.

— Vous, Amédine ! chez moi en plein jour ! quelle imprudence !

— Il s’agit bien de cela ! Je ne me soucie guère d’être compromise ou non. Vraiment, ce qui arrive, c’est du joli !

— Du joli ? ah ! oui, dans ma pièce, dit l’auteur. Croyez, Amédine, que je suis on ne peut plus flatté de votre approbation.

— Qui vous parle de votre pièce ! Voulez-vous savoir mon avis ! Elle est absurde, d’un bout à l’autre.

— Madame !

— Absurde ! Mais cela vous regarde. Je n’ai rien à voir là-dedans. Ce qui m’occupe, c’est le rôle de l’Essayeuse, que vous avez donné à Hélène de Courtisols.

— Pensez-vous qu’elle le jouera mal ?

— Je pense… qu’elle ne le jouera pas du tout ! à moins que vous ne soyez le plus ingrat des hommes. Quoi ! Monsieur, touchée par un amour auquel j’ai eu la folie de croire, j’ai daigné avoir pour vous, quelquefois, des complaisances – que ma conscience me reproche, – et ce n’est pas à moi que vous confiez le meilleur rôle de votre Revue !

— Oh ! le meilleur !… Puis, je vous l’ai offert ce rôle, et vous n’en avez pas voulu.

— Vous me l’avez offert ! Je n’en ai pas voulu ! Ce sont là des choses dont je ne me souviens pas du tout.

— Je vous assure…

— Soit, c’est possible ! Mais c’est que le personnage, d’abord, n’était pas cc qu’il est aujourd’hui. Vous devez avoir ajouté des couplets.

— Pas un !

— Huit ou dix ! Enfin, peu importe, l’Essayeuse, ce sera moi, ou bien il vous faudra perdre toute espérance de voir jamais se renouveler les faiblesses dont vous êtes, hélas ! si peu reconnaissant. »

Cette menace ne manqua pas d’émouvoir M. de Marciac ; la face grasse, un peu rosée, un léger duvet brun au-dessus de la lèvre trop rouge, la jolie Mme de Rocas est de celles à qui, si leur conscience eu effet s’alarme de quelques baisers, il est fort agréable de fournir des occasions de remords ; et c’était depuis huit jours à peine qu’il lui donnait lieu de se repentir.

— Cruelle, dit-il, vous me navrez ! Mais considérez, de grâce, que vous demandez une chose impossible. Les rôles sont distribués, il n’y a plus à revenir là-dessus. Ah ! si Mme de Courtisols, comme je l’espérais peut-être, avait refusé le rôle…

— Vraiment ? Si elle l’avait refusé., vous me l’auriez confié ?

— Vous n’en doutez pas, je pense !

— Et, si elle n’en voulait plus, à présent, vous me le donneriez ?

— Avec quelle joie, chère Amédine ! »

Mme de Rocas, en frappant des mains, sauta sur ses petits pieds, comme une enfant qui rit après avoir boudé.

— Alors, tout est pour le mieux, car j’ai trouvé un moyen, moi, de lui faire rendre le rôle !

— En vérité, vous m’étonnez. On renonce difficilement à jouer dans une pièce aussi…

— Charmante ! car elle est charmante, vous savez, votre Revue ; si je disais le contraire tout à l’heure, c’est que j’étais furieuse. Asseyez-vous là, près de moi, je ne suis plus méchante, je vais vous expliquer mon plan. Vous n’ignorez pas que Mme de Courtisols est une petite personne excessivement vertueuse, presqu’austère ? à ce point que, l’hiver dernier, elle ne donnait que des bals blancs, pour ne pas être obligée de se décolleter. C’est là-dessus que nous allons fonder notre complot. Mais approchez-vous donc. J’ai à vous dire des choses tellement singulières, si hardies, que je ne saurais parler tout haut, et qu’il faut que votre oreille soit tout près de ma bouche.

Il sentait sur son cou le frôlement d’un fin duvet de lèvres, et le moyen de refuser un rôle à une femme qui joue si bien celui d’amoureuse et ne vous défend pas de lui donner la réplique ?