‹ Contes de Gil BlasChapitre 14 sur 20 · 2

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Pendant ce temps, Mme de Courtisols était plongée dans d’étranges perplexités. Certes, elle avait toujours envié la gloire d’être applaudie par un public extasié ! Elle savait bien qu’elle se montrerait très adroite comédienne, et que, devant la rampe, un peu de fard sur sa joue en ferait valoir à miracle la délicate pâleur. Mais, d’un autre côté, c’était terrible de marcher sur une scène, d’être regardée par tant d’yeux à la fois ! Que penserait-on d’elle ? Ne hasardait-elle pas, par cette concession à la frivolité mondaine, la renommée, si précieuse, que lui avait justement acquise la sévérité de ses principes ? Une chose la rassérénait. Ce rôle de demoiselle de magasin n’exigeait aucune immodestie de toilette ; elle le jouerait en robe montante, de couleur sombre. Et M. de Marciac avait eu le bon goût de ne lui donner à dire aucune parole à double entente. Elle lui savait gré de cette réserve, qui était une preuve d’estime. Oh ! certainement, s’il avait fallu mettre une jupe courte ou montrer ses bras nus, si elle avait dû chanter un de ces rondeaux qui peuvent être mal interprétés, elle n’aurait pas consenti à jouer dans la Revue de l’Année.

Comme elle songeait de la sorte, la femme de chambre annonça M. de Marciac ; il eut, en entrant, un air de gravité qui permettait de présager un entretien important.

À peine assis :

— Madame, dit-il, je suis pris d’un scrupule.

— Et ! lequel, Monsieur ? demanda Hélène de Courtisols, étonnée.

— Si vous étiez une de ces personnes étourdies, qui ne répugne pas aux imprudences, je n’aurais qu’à vous remercier d’avoir bien voulu promettre à mon œuvre le concours du talent que vous ne pouvez manquer d’avoir. Mais je sais combien vous êtes jalouse d’offrir au monde l’exemple d’une irréprochable décence ! Mon devoir, triomphant de mes intérêts d’auteur, m’ordonne de vous signaler le péril auquel vous expose votre dévouement. »

Hélène de Courtisols pensa tout de suite : « Mme de Rocas veut me prendre mon rôle ! »

— Combien je vous suis obligée, Monsieur, d’avoir eu ce scrupule ! Mais, en vérité, mon éloignement des futilités à la mode ne va pas jusqu’à une pruderie de mauvais goût. D’ailleurs, le personnage que j’ai accepté de jouer n’a rien dont puisse s’alarmer la pudeur la plus délicate.

— Ah ! comme vous vous trompez, Madame !

— Le costume…

— Le costume est aussi peu convenable que possible !

— Mais non. Je vous ai bien entendu, pendant la lecture. Une robe noire, col plat, manchettes plates.

— Eh ! je n’ai pas osé lire toutes les indications de scène ! Au moment où les pensionnaires du lycée de filles viennent commander au couturier leur nouvel uniforme, l’Essayeuse retire ses manchettes, son corsage, et sa jupe aussi.

« Décidément, pensa Hélène de Courtisols, Mme de Rocas meurt d’envie de me remplacer ! »

— Voilà qui est effrayant, en effet ! Mais enfin je crois que je pourrai accommoder les exigences de la situation avec celles de la modestie. J’aurai soin,****sous le premier corsage, d’en mettre un autre, d’étoffe épaisse, qui montera jusqu’au cou.

— Mais,****alors, tout mon effet sera perdu !

« En a-t-elle envie, de mon rôle ! » pensa Mme de Courtisols.

— Eh bien ! Monsieur, j’aurai les épaules nues ! Vous voyez à quel sacrifice je me résigne. Que ne ferait-on point pour jouer dans une pièce aussi adorable que la vôtre ? »

M. de Marciac songeait avec inquiétude : « Nous n’en viendrons pas facilement à bout. »

— Hélas ! Madame, ce n’est pas dans le costume que se trouve le principal inconvénient. Vous vous rappelez la scène du second acte ?

— Fort bien ; elle m’a paru tout à fait spirituelle et bienséante.

— Parce que je n’ai pas lu les indications de scène ! L’Essayeuse, dès l’arrivée du compère, se cache derrière un rideau avec le couturier, – le couturier, c’est moi-même, – et notez qu’elle n’a pas eu le temps de remettre son corsage ni sa jupe !

— Oui, mais le rideau la cache.

— Pas le moins du monde ! il est disposé de façon à laisser voir au public tout ce qui se passe dans le coin du théâtre.

— Et que s’y passe-t-il, mon Dieu ?

— Des choses épouvantables ! Vous comprenez, il faut intéresser les spectateurs pendant le récit assez long du compère.

— Mais, encore, quelles choses ?

— Combien je rougis d’avoir proposé un tel rôle à une personne telle que vous ! À peine caché derrière le rideau avec l’Essayeuse sans corsage, le couturier, – le couturier, je vous l’ai dit, c’est moi, – profite de l’obligation où elle s’est mise de ne pas pousser un cri, de ne pas proférer une parole, pour lui prendre la taille et lui baiser les mains…

— Monsieur !

— Pour lui caresser les épaules…

— Que me dites-vous là !

— Pour la serrer entre ses bras…

— Fi ! quelle horreur !

— Pour la faire asseoir sur ses genoux…

— C’est abominable !

— Pour regarder, sous la jupe déjà si peu longue, qu’il retrousse du doigt, la couleur des bas de soie, des bas de soie à jour, et celle de la jarretière !

— N’ajoutez pas un mot ! s’écria Mme de Courtisols rose d’effroi jusqu’aux frisons des tempes. »

M. de Marciac s’était levé.

— Je savais bien que la seule énumération de ces jeux de scène suffirait à vous causer la plus juste épouvante ! Il ne me reste plus qu’à m’excuser d’avoir pu espérer un seul instant que vous daigneriez, vous, Madame…

— Eh ! ne vous excusez pas, dit Hélène de Courtisols dans un éclat de rire. J’ai accepté de jouer votre pièce ; et, telle qu’elle est, je la jouerai ! »