‹ Contes de Gil BlasChapitre 20 sur 20 · 4

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Quand, une demi-heure après, – M. Tantinet ne reconduisait jamais les morts jusqu’au cimetière, n’ayant aucune envie d’en apprendre le chemin, – le peintre rentra dans son atelier, rien n’y demeurait du désordre qui aurait pu causer tant de malheurs. Sur la table et sous les étoffes dont pas un pli n’avait paru dérangé, une rotondité savoureuse s’étalait, plus savoureuse encore que le melon, pour qui en eût connu la nature secrète. Je parle au moins pour les personnes de mon goût, et qui préfèrent au plus admirable des fruits un joli morceau de femme, – ce morceau-là surtout, où messieurs les bœufs ont la culotte. Car vous avez deviné certainement. Sur ce que la plantureuse Olympe avait de plus charnu et de plus rond, de plus admirablement sphérique et de mieux pesant, Séraphin, inspiré par l’âme même d’Apelle, avait dessiné et peint les tranches absentes, les côtes imaginaires, avec un si grand talent que tout le monde s’y serait trompé, au point de planter un couteau d’argent dans cette tentation vivante, dans cette illusion gastronomique. Un vrai trompe-l’œil – un miracle de vérité. La réalité perfectionnée ; mieux que la nature ! Le reste du corps, la tête et les jambes d’Olympe disparaissaient à merveille sous le fatras des tissus. Tantinet se remit donc à l’œuvre et, ma foi, jamais il n’avait traité un sujet aussi beau. – On trouve l’air bête au melon, pensait-il, mais pas tant que ça ! On dirait que celui-ci me regarde. Il ne lui manque que la parole…

Il en était là de sa pensée quand un curieux phénomène la dépassa, emportant son esprit bien plus haut encore que sa précédente rêverie. De la flûte que le soigneux Séraphin avait scrupuleusement remise en place, un son, deux sons, puis un air tout entier, quelque chose comme les mélopées arabes dont le rythme vague berce l’âme sans jamais se définir, sortirent, effilés, amoureux, suaves à l’envi ! Prodige des prodiges ! Il n’y avait pas à en douter, à la situation du bec. C’était bien le melon qui jouait de la flûte !

Tantinet s’arrêta, ravi à cette étonnante musique, retenant son souffle pour n’en rien perdre. Si la pauvre Olympe eût pu en faire autant, adieu la sérénade ! Car c’était un souvenir d’anisette bue avec ce gredin de Lupin qu’elle exhalait ainsi, ne pouvant se retenir dans la posture fausse où elle était contournée. Tu ! tu ! tu ! tu ! turlututu ! Les notes en vain réprimées, s’égrenaient et le faux melon semblait frémir d’aise en leur rendant la liberté par sa naturelle embouchure.

— Un dièze, Séraphin ! un dièze ! s’écria le peintre qui avait des prétentions en musique. Ô nature ! tu es la source de toute poésie ! Je suis si ému de cette symphonie que les pinceaux me tombent des mains.

Et en effet, Tantinet abandonna son tableau, pour aller conter ce miracle à tous les naturalistes ses amis. Un melon mélomane ! un melon flûtiste ! un melon compositeur peut-être !

Pendant ce temps Olympe put se reposer. Le lendemain, onze marchands de comestibles envoyaient dès l’aurore, chacun un melon nouveau, ce qui permit de restituer les choses dans leur premier et normal état. Vous croyez peut-être qu’Olympe récompensa Séraphin ? C’est mal connaître la reconnaissance des femmes. Elle n’en aima que mieux son infâme Lupin et l’anisette.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.