‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 14 sur 92 · 8.2

8.2

Nous suivrons seulement l’homme à l’écriteau, les deux autres n’ayant rien fait d’intéressant.

Notre voyageur marcha, jusqu’au soir, par des chemins qui lui étaient inconnus, et arriva devant une maison située sur la lisière d’une forêt.

Pan ! pan ! frappa-t-il résolument à la porte.

Une servante vint ouvrir et lui demanda ce qu’il désirait.

— Un logement pour la nuit, car je suis harassé de fatigue, et j’ignore où je me trouve.

— Sauvez-vous bien vite, ajouta la fille, vous êtes ici chez un ogre qui vous ferait un mauvais parti.

— Je ne crains rien, répondit l’ouvrier. Donnez-moi à souper et à coucher, vous me rendrez un signalé service.

— Entrez, dit-elle.

L’ogre – véritable géant colossal – était assis au coin de la cheminée. En voyant entrer cet étranger, il l’examina des pieds à la tête. Tout à coup il aperçut l’écriteau : Cinq cents d’un coup de poing ! « Diantre, se dit-il, ce doit être un solide gaillard ; mais c’est égal, son compte sera réglé avant demain matin. »

On donna à manger au voyageur, puis on lui montra sa chambre.

Avant de se coucher il regarda sous son lit, – affaire d’habitude, – et découvrit le corps d’un homme fraîchement assassiné.

Le compagnon attira le cadavre, le plaça dans le lit, en lui mettant un casque à mèche pour lui cacher la figure, puis il se glissa à la place du mort.

Vers minuit, il entendit des pas lourds monter l’escalier, la porte fut poussée avec fracas et le géant, armé d’une barre de fer, se précipita du côté du lit sur lequel il frappa à coups redoublés. On entendait craquer les os du cadavre.

Persuadé qu’il avait tué le voyageur, l’ogre s’en alla en sifflant.

« Je n’ai plus rien à craindre désormais, se dit le compagnon, faisons un somme. » Il sortit de sa cachette, prit le cadavre, le remit sous le lit et s’allongea dans les draps.

Le jour, en pénétrant dans la chambre, réveilla le dormeur qui se leva, fit sa toilette et descendit l’escalier.

Le géant devint tout pâle en le voyant. Surmontant son émotion, il lui demanda :

— As-tu bien dormi, jeune homme ?

— Très bien. Vers minuit, cependant, j’ai été mordu par une puce. La gueuse m’a réveillé un instant, mais je me suis rendormi aussitôt.

« Diantre ! pensa l’ogre, quel gaillard ! Il a pris pour une morsure de puce, les coups que je lui avais assénés. Comment viendrai-je à bout de cet homme ? »

— Tu devrais bien m’aider, lui dit-il, à remplir d’eau les deux cuves que voici, pour permettre à ma servante de faire la lessive.

— Volontiers.

Mais, au lieu de prendre l’une des cuves, qu’il n’aurait d’ailleurs pu porter, il s’arma d’une pioche en fer, ainsi que d’une pelle et se dirigea vers le puits.

Le colosse l’y suivit, portant les deux cuves. Mais voyant le compagnon décrire, avec sa pioche, un cercle sur la terre, tout autour du puits, il lui demanda ce qu’il faisait ainsi.

— Un tour de mon métier, répondit le voyageur. Je vais transporter le puits chez toi, dans ta cuisine, et ta domestique pourra puiser de l’eau à volonté, sans se déranger.

— Non, non, s’écria le géant, je préfère qu’il reste ici.

— À ton aise. Mais alors je me repose et te regarde faire.

« Quel drôle d’homme ! » pensait l’ogre, qui en avait quasiment peur.