‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 19 sur 92 · 10.1

10.1

Trois frères, orphelins, vivaient ensemble dans une hutte faite de mottes de gazon et de branches entrelacées, au milieu de la forêt de Broceliande.
Ils n’avaient d’autres ressources que leur métier de charbonnier ; aussi travaillaient-ils jour et nuit pour subvenir au besoin de leur existence.

Un soir, après avoir terminé une fournée de charbon, Jean, l’aîné, dit aux deux autres :

— Frères, maintenant que la besogne est à peu près achevée, et qu’il n’y a plus qu’à surveiller le feu, je vous laisse pour aller danser à la noce de Jérôme Chouan, qui a lieu cette nuit au bourg de Paimpont.

— Va, répondirent Jacques et François.

Il se rendit aussitôt dans la cabane pour faire sa toilette. Il prit son petit veston de tirtaine, un pantalon qui n’avait encore que deux pièces, l’une au genou, l’autre au derre, des cocars frais ressemelés, et son grand chapiau des dimanches, puis il partit en chantant.

Le cadet se dit à son tour : « À quoi bon rester deux ici pour entretenir le fourneau ? petit François fera bien cela tout seul. D’autant plus, pensait-il, qu’ils sont tous réunis, filles et gars, chez Julien Guenel, autour du feu, à boire du piot, à manger des châtaignes et à dire des contes. Plus que ça que je resterais ici à mourir d’ennui. »

Et lui aussi s’en alla, recommandant bien à François de ne pas laisser le feu s’éteindre ou sans quoi tout serait perdu.

Petit François n’avait encore que treize ans, et était d’une obéissance et d’une complaisance dont ses frères abusaient souvent.

Or, ce soir-là, le pauvre enfant tombait de sommeil, car, outre qu’il avait aidé ses frères tout le jour, il avait encore passé une partie de la nuit précédente à veiller.

Il ne dit cependant rien, et prit la pique pour remuer la braise du fourneau afin d’attiser le feu.

Les heures s’écoulaient lentement et le sommeil le gagnait, malgré tout ce qu’il pouvait faire pour y résister. Il marchait cependant pour se tenir éveillé et allait du fourneau à la hutte et de la hutte au fourneau ; mais rien n’y faisait, il eut beau lutter, il succomba et s’endormit.

François fit un rêve : il était roi, croyait-il, et gardait les vaches, monté sur un grand cheval blanc. Ses richesses lui permettaient de manger de la galette et du lard à tous ses repas. Qui eut pu le voir endormi aurait lu sur sa figure le plaisir que lui causait ce songe enchanteur.

Ô ciel ! désenchantement et malheur ! lorsqu’il se réveilla, il n’était plus le beau prince chevauchant sur la lande ; mais bien le pauvre charbonnier dont le fourneau était éteint, et qui allait être battu par ses frères.

Que faire ? que devenir ? comment se tirer de là ? Les allumettes étaient inconnues et l’on voyait, chaque matin, les bonnes femmes aller de porte en porte chercher, dans un vieux sabot, quelques charbons embrasés chez les voisines qui avaient pu conserver du feu sous la cendre.

Le pauvre petit François s’arrachait les cheveux de désespoir, en invoquant, à son aide, tous les saints du paradis.

Tout à coup, en levant les yeux au ciel, il aperçut au-dessus des arbres de la forêt, des flammes qui s’élevaient à une hauteur prodigieuse.

— Tiens, s’écria-t-il, d’autres compagnons noirs ont allumé un grand feu pour se préserver de la rosée, je vais aller, bien vite, leur demander quelques tisons.

Il s’élança dans la direction des flammes, et fut étrangement surpris de voir, en approchant, qu’elles étaient de diverses couleurs : bleues, blanches, jaunes, rouges, etc.

Elles éclairaient à une telle distance qu’il put distinguer l’endroit où il se trouvait.

Il s’arrêta soudain. Une sueur froide lui coulait sur le front en s’apercevant qu’il était à deux pas de la Crezée 1 de Trécelien près de la fontaine de Baranton hantée par les fées.

Minuit sonna à l’église de Paimpont.

Ce fut alors seulement que François se souvint que les divinités des bois se donnaient rendez-vous en ces lieux, chaque nuit à pareille heure, pour se livrer à leurs ébats et à leurs danses. Il se rappela que les mortels qui voulaient les épier et les surprendre, étaient entraînés, malgré eux, dans leur ronde infernale et tombaient morts d’épuisement.

Fallait-il avancer ? Fallait-il retourner sur ses pas ? Était-ce encore possible ?

Comme il faisait ces réflexions, plusieurs nymphes sortirent des bocages qui l’entouraient, le saisirent et l’emmenèrent, bon gré, mal gré, plus mort que vif, au milieu de la Crezée, en face d’un immense brasier devant lequel le dieu des chênes se rôtissait les jambes.

Ce dernier en apercevant le nouveau venu, s’écria d’une voix formidable : « Mortel ! que viens-tu faire ici ? »

François lui raconta, en pleurant, ses chagrins et sa méprise. Le dieu des chênes, en l’entendant, vit bien que le pauvre enfant ne mentait pas et s’attendrit à son récit, aussi lui dit-il, d’une voix presque douce, en lui désignant le feu : « Jeune homme, pique, n’y reviens pas, et fais-en bon usage. »

Le petit charbonnier ne se le fit pas dire deux fois ; il enfonça sa pique dans le brasier et en retira une bûche enflammée qui l’éclaira pour retrouver son chemin. Aussitôt arrivé, il la mit dans son fourneau dont le feu reprit comme par enchantement. Quand ses frères revinrent, la cuisson du charbon était terminée et rien ne pouvait leur faire supposer ce qui était arrivé.