‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 20 sur 92 · 10.2

10.2

Le matin, François fut chargé, comme d’habitude, de nettoyer le fourneau.

Il enlevait les cendres et le frasil avec une pelle en songeant aux événements de la nuit, lorsque tout à coup il recula surpris en voyant la bûche qu’il avait apportée briller encore d’un éclat merveilleux.

Une fois remis de son émotion, il s’en approcha, la retourna dans tous les sens, reconnut qu’elle était éteinte, l’essuya du revers de son tablier et s’aperçut enfin qu’il avait sous les yeux, et en sa possession un énorme lingot d’or.

Ses frères étaient allés vendre le charbon.

François ne songea toute la journée qu’à sa trouvaille. Abandonné à lui-même depuis son enfance, il se laissait aller à ses mauvaises passions : « Cette bûche d’or, songeait-il, représente des sommes immenses, c’est-à-dire la richesse qui procure le bonheur et les plaisirs. Elle m’appartient, puisque c’est à moi seul qu’elle a été donnée, Jean et Jacques n’y ont aucun droit. »

Les bons sentiments, cependant, se révoltaient à cette idée et lui faisaient dire : « Tu as été orphelin tout enfant et tes frères ont remplacé tes parents morts. »

Aussitôt les mauvaises pensées revenaient à la charge et lui soufflaient : « Depuis que tu as l’âge de travailler, tu leur as rendu au centuple ce qu’ils ont fait pour toi. Tu es quitte envers eux depuis longtemps, ne te gêne pas, garde ton or. »

Satisfait de ce dernier raisonnement, François alla faire un trou sous un hêtre et y cacha son trésor.

À partir de ce jour, il n’eut plus un instant de repos ; adieu les rêves joyeux. Sa vie changea complètement. Les soucis s’emparèrent de lui et ne le quittèrent plus. Il fuyait ses frères, ses amis, ses camarades, tout le monde. Il errait seul dans la forêt, songeant à quitter ces lieux pour aller à Paris monnayer son or et revenir ensuite acheter, dans le pays, toutes les propriétés à vendre, afin de faire crever de dépit et de jalousie ceux qui l’entouraient présentement, car le démon de l’orgueil le dominait.

Cependant, malgré sa bûche d’or, il était pauvre et ne pouvait effectuer ce voyage tant désiré. De longues années s’écoulèrent ainsi à économiser liard par liard, sou par sou, la somme qui lui était nécessaire.

Son temps se passait à aider ses frères auxquels il n’adressait jamais la parole, à rêver à sa fortune, à compter ses épargnes cachées dans un bas, et à surveiller son trésor qu’il couvait sans cesse du regard.

Ses économies n’augmentant pas selon ses désirs, il laissa ses frères pour aller travailler avec d’autres charbonniers qui le payèrent plus cher.