‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 22 sur 92 · 10.4

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Or, un beau matin, en sortant d’un bal – sans prévenir personne, selon sa coutume – il rentra à l’hôtel, prit son or, acheta un cheval et des armes, car les routes n’étaient pas aussi sûres que de nos jours, et revint en Bretagne.

Le voyage s’effectua sans encombres et, à son arrivée, il acheta un superbe château aux environs de Plélan.

Après cela les fêtes commencèrent. Les gentilshommes de la contrée furent invités.

Les meutes de chiens aboyèrent dans les cours. Les cors retentirent dans la forêt. La musique se fit entendre dans les salons.

Les dîners, les bals, les chasses ne cessèrent pas. Des prodigalités sans nombre furent faites, les pauvres seuls n’y prirent pas part et se virent délaissés et oubliés.

À ce train, la bûche d’or diminua sensiblement, aussi le marquis de Comper voulut-il demander au jeu les sommes qu’il avait follement dissipées. Ce fut là son malheur ; il acheva de perdre ce qui lui restait.

Après une orgie effroyable, François joua, dans une nuit, jusqu’à sa dernière obole et redevint aussi gueux que dans ses jeunes années. Au plus fort de la partie on vint le prévenir que le feu s’était déclaré dans les écuries et qu’on ne pouvait s’en rendre maître. Trop occupé de son jeu, et voulant regagner au plus vite de quoi tenter de nouveau la fortune, il se contenta de hausser les épaules.

Quelques heures après, tous les bâtiments étaient la proie des flammes, et rien ne put être sauvé.

Lorsque l’incendie eut tout consumé, chacun rentra chez soi, mais personne n’invita François à l’accompagner. Ses amis de débauche l’évitèrent. Le malheureux resta seul assis sur les débris en cendres de sa fortune envolée.

Il y resta tout le jour abimé dans sa douleur. La faim l’obligea à chercher un abri. Il se souvint seulement alors qu’il avait des frères dans le pays et se dirigea du côté de son ancienne cabane.

Jacques et Jean étaient en train de faire le fourneau et chantaient en travaillant.

Ils avaient aperçu, plusieurs fois, le marquis à cheval, suivant sa meute, et lui avaient trouvé un air de ressemblance avec leur frère ; mais ils ne pouvaient croire que ce fût lui. Cependant, quand ils le virent entrer chez eux, il n’y eut plus de doute, c’était bien François vêtu comme un grand seigneur.

— Frère, lui dirent-ils, tu es donc bien riche pour avoir un château, des chevaux, des chiens qui doivent coûter plus cher à nourrir que tous les paysans de la forêt, et de nombreux amis.

— Je ne le suis plus, répondit-il ; mon château est brûlé, mes chevaux et mes chiens sont vendus, mon argent est dépensé, mes amis m’ont fui. Je n’ai plus rien et j’ai faim et froid.

— Partage notre repas et réchauffe-toi à notre feu reprirent les charbonniers en lui désignant le foyer et un pot rempli de soupe de pain noir. Il y a toujours ici une place pour le pauvre.

François mangea et s’approcha du feu pendant que ses frères continuaient leur travail.

L’accueil, bienveillant, de ceux-ci l’humilia plus que s’ils l’avaient repoussé. Il souffrit de les voir meilleurs que lui, et ne voulut pas rester plus longtemps chez eux.

D’un autre côté, le travail lui était devenu impossible, et il comprenait bien qu’il ne pouvait rester avec ses frères sans les aider. – Allons ! se dit-il, du courage ! Tentons la fortune une dernière fois et, pour cela, allons rendre visite aux dieux de la forêt, dans la Crezée de Trécelien.

Il profita des ténèbres pour s’éloigner de la cabane.